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L’impasse du cinéma de genre en France

L’IMPASSE DU CINÉMA DE GENRE EN FRANCE

Ouroboros !

 

Weekend Crossroads/Brazil

Table ronde conduite par Benzédrine

et Mélanie Boissonneau

 

Benzedrine : Commençons par présenter tout le monde…

  • PIFFFDebric1Olivier Château : Je suis réalisateur et récemment producteur de films de genre. Je viens d’en produire un qui va sortir l’année prochaine. J’ai un parcours assez normal, je suis passé par le court-métrage en 2008…
  • Julien Richard-Thompson : Alors, certain m’ont connu sous le nom de Richard J. Thompson. Je suis réalisateur, scénariste et producteur par la force des choses. J’ai réalisé quelques longs-métrages quand j’étais jeune. C’était des parodies de films de genre. Après j’ai eu énormément de projets de films de genre qui n’ont malheureusement pas toujours abouti ce qui fait que j’ai une filmographie finalement assez petite. En terme de scénarios j’en ai énormément mais en films réalisés j’en ai sept ou huit. Ce qui est déjà pas mal, mais c’est surtout les fameuses parodies. J’ai aussi été journaliste dans une autre vie, mais c’est hors sujet…
  • Cédric Brelet Von Sydow : Je suis réalisateur de making-of et de courts-métrages sur l’histoire de l’humanité, Débric et débroc. On est une équipe de trois personnes. On fait les costumes, les décors, le scénario… On produit tout de A à Z.
  • Cyril Despontin : Il y a plein de réalisateurs ici en fait ! Pour ma part je suis directeur de festivals. Un à Paris, le PIFFF (Paris International Fantastic Film Festival) et un autre qui s’appel le Festival Hallucination Collectives, on va fêter ses sept ans cette année. Je travaille également à Wild Side.

 

Benzedrine : Parfait, donc on peut commencer par littéralement poser la question à chacun d’entre vous. Quelle est, d’après vous, la cause de cette « impasse du cinéma de genre » ? Vous avez cinq secondes.

  • Cyril Despontin : C’est l’argent. S’ils avaient de l’argent pour faire des films de genre, ils en feraient. Le talent, il est là. Mais on ne leur donne pas assez d’argent pour le faire. J’ai envie de dire « c’est la base ». Il faut trouver pourquoi il n’y a pas d’argent pour produire ces films.

 

Benzedrine : Vous êtes tous d’accord avec cela ?

  • Julien Richard-Thompson : Oui, c’est évident. Il n’y a pas d’investissement dans le film de genre. Les télés n’en veulent pas. Enfin, des films de genre français, parce que les Américains s’importent bien. Les producteurs n’investissent pas dans les films de genre. Les institutions nationales ou régionales ne leur donnent pas de subventions. Et forcément, c’est très difficile de faire un film sans argent. Ou alors ce sont de tout petits films, un peu comme des spécimens qui sont fait à base de bric et de broc. Faut voir ce que cela donne, des fois c’est génial. Mais, il n’y a pas de réelle production. À part un film, ou deux, par an qui réussit à sortir. C’est effectivement un problème de financement et de diffusion.

 

Benzedrine : Peut-on vraiment résumer le problème à la finance ? Le public français est justement en demande de films de genre. Pourquoi, dans ce cas-là, cela n’intéresse-t-il pas les producteurs ?

  • Olivier Château : Alors, je vais rebondir sur ce que disaient mes camarades. Je suis d’accord, mais pas que. Il ne faut pas oublier qu’il y a une dizaine ou une quinzaine d’années, Canal+ avait créé ce qu’on appelait le label « French Frayeur », qui était le principe de faire des films de genre avec un budget limité (aux alentours d’un ou deux millions d’euros). Il y avait tout pour faire des films. Et il y en a eu une vingtaine de faits sur six ou sept ans. Le problème c’est qu’ils n’ont pas marché. Les premiers ont marché un peu et puis ça marchait de moins en moins. Il y avait à l’époque un peu de financement pour en faire, il y avait de la distribution et des chaînes de télé. Cela s’est cassé la gueule au fur et à mesure parce que la qualité ne suivait pas. À l’époque, la majorité des producteurs qui faisaient ce genre de films nous disait clairement qu’ils ne connaissaient rien au film de genre. Ils voyaient que c’était une niche, ils avaient un budget pour ce type de films, mais ils ne savaient pas le faire. Pour la plupart, c’était des premiers longs-métrages de réalisateur. Donc le réal se retrouvait livré à lui-même pour un premier long avec un budget réduit. On peut imaginer que c’était compliqué dans ces conditions de sortir du lot et de proposer un film de qualité.

 

Benzedrine : C’était des productions à l’aveugle ?

  • Olivier Château : Ou pas loin !

 

La HordeBenzedrine : Il faut aussi s’intéresser au public et à sa réaction face au cinéma de genre français en comparaison avec les films américains qu’on voit partout.

  • Olivier Château : Le public on l’avait. Quand Rec sort au cinéma, il fait 800 000 entrées. Quand nous on fait un film un peu dans le même genre, comme La Horde, ça se plante avec 50 000 entrées. Il faut réussir à comprendre pourquoi on perd le public dès qu’il y a le label français dessus. Pourquoi les gens y vont à reculons dès que c’est un film français.

 

Benzedrine : C’est un peu le serpent qui se mord la queue. La production ne va pas produire de…

Quelqu’un dans le public de passablement éméché que nous nommerons ici « le Golfeur » : Ouroboros !

Benzedrine : Pardon ?

  • Le Golfeur : Le serpent qui se mange la queue c’est un ouroboros ! C’est le signe de l’infini.
  • Julien Richard-Thompson : Si je peux juste dire. Quand tu dis qu’effectivement il y a eut des films produit par Canal+. C’est vrai que c’était une bonne initiative qui a duré six ou sept ans, mais quand même au niveau du volume… Il y a eu une quinzaine de films. Je ne considère pas que ce soit une production suffisante parce que cela donne à peu près deux films par an et ce n’est pas suffisant. Ils ont tenté, mais cela ne suffit pas pour entraîner un mouvement de réalisateurs et de techniciens. Il aurait fallu qu’il y ait dix films par an, là alors on aurait pu dire qu’il y avait un effort. J’ai essayé aussi de rentrer dans cette case-là, d’ailleurs j’ai presque touché au but mais bon… Chaque équipe qui se lance essuie les plâtres, réinvente l’Amérique à chaque fois. Il n’y a pas vraiment d’habitude professionnelle, ce qui fait que, même au niveau de la distribution, c’est toujours des spécimens et c’est toujours un peu improvisé. Il n’y a pas vraiment une industrie de films de genre en France. Alors qu’il y a des talents artistiques. Des techniciens, des maquilleurs, il y en a !

Quelqu’un dans le public que nous nommerons ici Frank (principalement parce que c’est son nom).

Franck : Moi je voudrais poser une question à Cyril qui dirige le PIFFF depuis des années, je trouve que c’est un très bon laboratoire. Dans les films que vous projetez, il y a sûrement aussi des films français ?

  • Cyril Despontin : Il y en a en moyenne deux, trois les bonnes années.

 

HostileFrank : Du coup, vous devez voir comment réagit le public à ce moment-là ?

  • Cyril Despontin : Il n’y a pas de rejet car c’est un public qui connaît le fantastique, donc il n’a pas cet a priori. Le rejet vient du plus grand public, mais je pense que cela ne se résume pas au cinéma de genre. Dès qu’il y a une projection de films français les gens se disent « Ah c’est français, donc on ne va pas le voir ». Je pense toujours à Pascal Laurier qui a fait son premier film en anglais au Canada. C’est un film quasiment français, mais de l’extérieur il donne l’impression d’être américain et ça a marché. Ce qui prouve que quand tu masques le fait que le film est français, les gens veulent le voir.
  • Olivier Château : Effectivement, le film qu’on a produit, qui s’appelle Hostile, est également tourné en anglais. Il a été tourné à New York et au Maroc. C’est pourtant un film 100% français, mais on sait que les gens n’iront pas le voir s’il ressemble à un film français. C’était donc une volonté de notre part aussi. Ce n’est pas qu’on voulait le cacher, il n’y a rien d’honteux. C’est juste qu’à la base on ne faisait pas un film pour la France. On voulait faire un film en anglais, avec un casting international. Aujourd’hui cela nous sert, car quand il est projeté, les gens ne savent pas que c’est un film français.
  • Julien Richard-Thompson : Il y a eu Grave, sorti cette année, qui pour le coup est entièrement en français. Il ne masque pas ses origines et il a assez bien marché avec 200 000 entrées. Ce qui n’est pas génial, mais souvent les films de genre tourne autour de 100 000 entrées, donc il s’est plutôt bien dépassé.
  • Cyril Despontin : Oui, mais il joue un peu sur la carte « film d’auteur »…
  • Julien Richard-Thompson : Mais là on parlait du côté pur film de genre.
  • Cyril Despontin : Il faudrait définir le « film de genre ».
  • Julien Richard-Thompson : Bon, mais là il y en aurait pour une heure… On a quand même pas toute la soirée… Je pense qu’on est tous d’accord pour dire que le « genre » ici c’est le fantastique, l’horreur…
  • Cyril Despontin : Oui tout à fait…

 

Le Golfeur (regardant Cyril Despontin avec insistance) : J’aimerais poser une question à Arnaud.

  • Cyril Despontin : Euh oui… j’aime bien « Arnaud »… pourquoi pas ?

 

Le Golfeur : Oui, Arnaud, tu représente le PIFFF. C’est le Paris Festival… Euh…

  • Cyril Despontin : Dans le désordre, mais oui plus ou moins.

 

Le Golfeur : Est-ce que sur la scène fantastique tu as l’impression que tu remplaces le festival du Rex ou le vieux festival de Paris ?

  • Cyril Despontin : Le festival du Rex s’est terminé, il a trente ans, donc on est effectivement venus après mais bon on avait laissé du temps passer. Il y avait prescription.

 

Le Golfeur : Et que ça ait autant de retentissement, comment dire… Il y a quatre mille personnes qui vont au cinéma regarder plusieurs films fantastiques…

  • Cyril Despontin : À l’époque du Rex c’était donc avant que la VHS n’arrive, et aller au cinéma était un peu la seule façon de voir ce genre de films.

 

Le Golfeur : Ouais, mais c’est une empreinte essentielle du cinéma fantastique.

  • Cyril Despontin : Oui, bien sûr. Mais on ne peut pas vraiment comparer le volume de spectateurs qui allaient voir Zombi pour la première fois au cinéma à notre époque où des centaines de films sont disponibles sur internet et la VOD.

 

Le Golfeur : Enfin, là tu nous parles de fast food, hein ? Le fast food du fantastique.

  • Cyril Despontin : Hmmm, je n’ai rien dit sur les fast food, mais si tu veux oui ! (rire général)

 

Le Golfeur : Télécharger… Mais au moins ça nous a permis de voir tous les classiques qu’on a ratés lors des premières diffusions télé ou en VHS…

Benzedrine : Juste pour en revenir au débat, parce que là on s’égare…

  • Cyril Despontin : C’était quoi cette histoire de serpent déjà ?
  • Le Golfeur : Ouroboros. Avec un S. (rire général)

It follows

Benzedrine : Je voulais juste rebondir sur ce qu’on disait à propos du film Grave, sur le fait qu’on pouvait considérer que c’était également un film d’auteur. On remarque qu’actuellement le film d’auteur horrifique revient à la mode. On l’a vu récemment avec It Follows par exemple.

  • Cyril Despontin : À la place de « film d’auteur » on peut surtout dire « arty » parce que c’est du film assez chiadé.

 

Benzedrine : J’ai lu que la remontée de ce genre de film, à la fois d’horreur et d’auteur, était peut-être l’occasion pour le cinéma français, réputé pour ses films d’auteur, d’enfoncer la porte et de retourner au cinéma de genre.

  • Cyril Despontin : Le cinéma français est surtout connu à l’étranger pour ses films « rentre-dedans », « trash ». Et du coup, le cinéma « arty » ne fait plus vraiment partie de notre image.

Mélanie : Historiquement, il y a quand même un rapport entre les auteurs et le cinéma fantastique. Je vais verser dans le vintage, mais il y a quand même Cocteau, René Clair… Il y a eu plein d’auteurs reconnus pour leur filmographie qui se sont essayés au film d’horreur et qui, eux, ont eu une légitimité. C’est peut-être cela le problème. Un problème de reconnaissance. Quand on assume parfaitement cette étiquette, cela paraît plus facile. On ne reproche pas Trouble Everyday à Claire Denis par exemple. Avant, elle a fait ses classes et a été validée. Peut-être que le problème vient quand l’on commence, les pieds dans le plat, directement par un film de genre ?

  • Olivier Château : Je ne suis pas sûr, mais je pense que c’est plutôt un problème de copie. C’est-à-dire qu’à partir du moment où l’on copie un petit peu ou que l’on singe les Américains, je pense qu’on est mauvais. Alors que…
  • Le Golfeur : Oui, c’est ça, on doit travailler notre propre histoire.
  • Olivier Château : …Cocteau, Franju et ces gens-là travaillaient plutôt sur le terroir. C’est-à-dire…
  • Le Golfeur : Voilà, tout à fait.
  • Olivier Château : …Franju, c’est typiquement…
  • Le Golfeur : Pur jus ! Pur jus ! Franju ! Pur jus !

 

Mélanie (à lattention du public) : Alors on va essayer de ne pas tous parler en même temps, parce que ça va être compliqué !

  • Olivier Château : Je pense juste qu’on n’est pas bons quand on essaye de singer les Américains… Voilà.
  • Julien Richard-Thompson : Moi je suis assez d’accord, mais un Français peut avoir envie aussi de faire un film qui se rattache un peu au genre traditionnel. C’est vrai que les États-Unis sont quand même les premiers fabricants de films de genre et sont très très doués. On peut avoir envie, en tant que réalisateur français, de participer à cela. Mais c’est dommage de ne pas aussi développer un cinéma de genre français. C’est ce que j’essaye de faire depuis maintenant vingt ans, mais je fatigue un peu. En essayant d’éduquer un peu des producteurs, qui n’y comprennent absolument rien, et des télés… On a aussi le problème du décor en France. On se demandait tout à l’heure pourquoi les spectateurs ont peur d’aller voir des films français, ce n’est pas seulement parce qu’ils ont peur d’être déçus par la qualité, mais peut-être aussi qu’ils ont envie d’être dépaysés. Un public qui va voir un film de genre a peut-être plus envie d’être transporté au Texas ou à New York plutôt qu’à Poitiers… C’est un peu con, parce qu’on peut écrire des histoires fascinantes à Marseille, en Bretagne ou dans les Ardennes, mais il faut un peu l’écrire. Si on transplante Massacre à la tronçonneuse directement à Limoges… C’est pas sûr de marcher.

 

Mélanie : Fabrice Du Welz…

  • Julien Richard-Thompson : Oui, il y a toujours quelques auteurs qui y arrivent. Vis-à-vis des producteurs, quand on leur amène un scénario avec un élément fantastique ils considèrent, en général, que c’est une faiblesse ou une facilité d’écriture. En gros que c’est puéril. C’est ce que l’on a pu me reprocher. En général, on aime bien le début de mes films mais quand il commence à y avoir du surnaturel on s’imagine que, n’ayant plus d’idées j’ai mis un fantôme dans un coin. Alors qu’on peut très bien aborder des thèmes sérieux, de société, d’économie, d’éthique, etc. dans le cinéma de genre. On peut citer Romero par exemple…
  • Le Golfeur : Ouais, Romero !
  • Julien Richard-Thompson : …ou même It Follows, qui est un film génial et bien plus profond qu’il ne paraît. Mais beaucoup de producteurs, ou de financeurs, n’arrivent pas à intégrer le fait que via ce genre on peut faire passer des messages sur notre époque, parler de sentiments humains et universels. Les choses bougent un peu quand même. Je dirais que c’est un tout petit peu plus ouvert aujourd’hui qu’il y a quinze ou vingt ans.

 

Haute TensionFrank : C’est assez étonnant, car je trouve que ce qui ce dit par rapport au genre en France, au niveau production et distribution, c’est un peu la même chose de ce que l’on entend du polar en fait. Dès que quelqu’un écrit un polar en France, il y a des difficultés dû au fait que la référence est surtout le polar américain. Alors qu’il y a des auteurs français qui ont tout à fait démontré que l’on peut écrire de bons polars en France. Et, je pensais à un réalisateur français, qui depuis travaille aux États-Unis, Alexandre Aja. Ce n’est peut-être pas la référence du cinéma de genre, mais il a commencé en France. Haute Tension est un film qui a plutôt bien marché.

  • Cyril Despontin : Aja c’est un cas particulier. Il a fait deux films en France et dès le début je pense qu’il réfléchissait déjà aux USA. Ce n’est pas le premier, il y en a eu d’autres dans les années 80.
  • Julien Richard-Thompson : C’est pas pour cafter, mais il faut savoir qu’il y a aussi des réalisateurs qui ont, de par leur entourage ou leur lignée, plus de facilités à commencer dans le cinéma… C’est évident. Attention, cela n’enlève rien à leur talent.
  • Cédric Brelet Von Sydow : Non, mais c’est un autre débat. Quand on vient d’une famille du cinéma, les gens t’attendent au tournant. Ils se disent effectivement que tu as eu des facilités donc il faut que tu sois au-dessus. Ce n’est pas forcément plus facile.
  • Olivier Château : Après, la différence c’est que Aja ne fait pas du tout le même cinéma que son père. Alexandre Arcady fait des polar, son fils des films d’horreur. Il a su se démarquer. Il ne faut pas oublier que Haute Tension est justement un des premiers films du French Frayeur. Ça a été le cas pour d’autres à l’époque. S’ils avaient été parmi les derniers, est-ce qu’ils se seraient fait repérer autant que cela… C’était nouveau, c’était beau, ils faisaient des festivals dans le monde entier et avaient la french touch. Les Américains se sont dit que ça pouvait être intéressant de les faire travailler. C’était un contexte différent. Aja, c’est un mec super doué.

 

Mélanie : Est-ce qu’ils vont aux États-Unis parce qu’ils y trouvent plus de liberté artistique ou économique ?

  • Cyril Despontin : Souvent on leur demande de venir et on leur donne des scénarios que personne n’a voulu faire. Quelques-uns arrivent à en sortir un résultat plutôt correct, mais souvent il en ressort un truc vraiment pourri et les réalisateurs reviennent en disant que c’est vraiment la merde là-bas. Donc il y en a plein qui sont finalement peu contents car ils sont considérés comme des ouvriers, ils se contentent de poser la caméra. Ils ont plus de moyens oui, mais finalement ils sont dégoûtés.
  • Olivier Château : Aja en avait parlé. Il avait eu la chance de tomber sur des super producteurs pour La Colline a des yeux donc ça c’est très bien passé. Il est parti chez d’autres producteurs pour les suivants et il l’a regretté. Là-bas, si tu es bien accompagné, ça va. Par contre tu es souvent appelé pour être un faiseur. Tu réalises une pub, tu es payé, tu es un technicien et tu n’as pas ton mot à dire ni le final cut. Tu fais le film, tu réalises et après ils prennent la relève. Si tu tombes sur des bons producteurs, qui aiment le film et qui aiment ce genre, ça va.

 

Quelqu’un dans le public, que nous nommerons ici Stan (parce que c’est son nom).

le-visiteur-du-futurStan : Depuis le début du débat, vous parlez du fait que sans argent, il n’y a pas de film. Mais on a vu, notamment avec Le Visiteur du futur, la web série des frères Descraques, qu’on pouvait apporter cette french touch en utilisant des thèmes de science-fiction et des moyens détournés. Ils sont partis de zéro et ont réussi à se faire diffuser sur France Télévision. C’est comme un nouveau souffle, avec de jeunes auteurs.

  • Cyril Despontin : Oui, et c’est fait avec zéro tune. Je crois, ils ont fait trois saisons.

 

Stan : Pourquoi aujourd’hui, dans le cinéma, on ne produirait pas des films comme ça ? Via internet par exemple. Si trois étudiants ont pu réussir ça, pourquoi pas d’autres ?

  • Cyril Despontin : Combien ont réussi par rapport à ceux qui ont tenté ? Et encore, « réussi » c’est vite dit. Ils sont sur France 4, mais ce n’est pas vraiment un succès dingue. Ça n’enlève rien à la qualité, mais il faut relativiser. Il y a plein d’exemple de séries ou de courts qui se font produire par le crowdfunding.

 

Debric2Mélanie : D’un point de vue plus personnel, vis-à-vis de votre rapport au genre, Cédric, vos courts-métrages  Débric et débroc, qu’on pourrait qualifier de films d’animation avec de vrais gens dedans, ont une manière propre d’absorber les genres en parodiant les clichés. Au final chaque petit film offre un condensé de western, de péplum, etc. Il n’y en a pas sur le fantastique ?

  • Cédric Brelet Von Sydow : Non, il n’y en a pas. Au début, quand on a commencé, on est allé voir Canal. Ils ont trouvé ça super, mais il fallait trouver un concept qui tienne un peu la route. On est revenus avec un projet qui s’appelait « Au même moment », où on parlait d’un fait historique réel et qui partait, en trois minutes, dans un délire total. Le but étant d’apprendre aux enfants l’histoire de France. Du coup, mettre du fantastique dans l’histoire de France n’était pas évident. Évidemment, deux ans plus tard est sorti sur Canal « Une minute avant », donc ils ont repris le concept… « Merci, au revoir ».

 

Benzedrine : Canal, quoi. Pour revenir à notre thématique de « l’impasse du cinéma de genre en France », comment imaginez-vous le futur des productions de films de genre ? Pensez-vous que la nouvelle génération de réalisateurs n’aura toujours pas le choix entre de petites et rares productions françaises ou s’exporter aux USA avec le risque de ne pas pouvoir contrôler son film ? Ne peut-on pas changer le système de l’intérieur ?

  • Olivier Château : Alors, ça c’est compliqué…
  • Benzedrine : Oui, grosse question…
  • Cyril Despontin : C’est vrai que si on reprend l’exemple du Visiteur du Futur qu’ils ont fait avec leurs propres moyens, au moins ils ont le contrôle de leur concept. J’ai vu un film japonais hier, super minimaliste. Il y a un accessoire au milieu, trois acteurs. Ça parle de sujets mortels et ça ne coûte rien et c’est fait en très peu de temps. Alors je me dis que c’est possible. C’est sûr que c’est mieux quand on a de la tune, mais on voit bien qu’il y a plein de films de genre qui sont faits sans une tune à la base. C’est dommage qu’on n’ait pas forcément les moyens de nos ambitions. L’histoire du cinéma de genre est jalonnée de projets comme ça. Donc, faites des films et n’attendez pas qu’on vous donne les moyens de les faire. Parfois, il suffit d’un coup d’éclat. Si vous avez du talent, ça se verra et les gens feront appel à vous. Le mec qui a fait le remake d’Evil Dead, il a commencé avec un court-métrage sur des robots qui attaquent une ville. Il était tout seul et on lui a refilé le bébé…
  • Olivier Château : Il y a le réalisateur de Monster aussi. Peter Jackson a mis quatre ans à faire Bad Taste. Il tournait le week-end avec ses potes.

 

AsylumMélanie : Concrètement, quel a été votre propre parcours pour arriver à réaliser vos films ?

  • Olivier Château : En ce qui me concerne, j’ai fait beaucoup de courts-métrages. J’en ai fait quatre en France, deux aux États-Unis. Un jour j’ai dit « Stop, j’ai envie de faire un long, peu importe comment ». On était en 2004, c’est là que j’ai lancé mon premier long-métrage Asylum. C’était un peu mon El Mariachi de Robert Rodriguez. C’est-à-dire que c’est un film que j’ai financé à 100 % seul et dieu sait que je n’étais pas riche… J’ai mis deux ans et demi à le finir. Il a eu une super belle carrière en France et à l’étranger, ce qui m’a ouvert les portes de ce métier. J’ai un peu fait tout, tout seul. J’ai écrit un scénar, appelé des comédiens que je connaissais qui ont accepté car ils ont aimé le scénario. J’ai tourné sans chaîne de télé, sans région, sans distributeur.

 

Mélanie : Tu as essuyé des refus de leur part ou c’était une volonté de ta part ?

  • Olivier Château : Je n’ai même pas demandé ! J’ai eu l’idée, je crois en septembre 2003, et arrivé en mai 2004 je tournais. Je n’ai même pas voulu aller voir les chaînes de télé. Avec ce scénar, de toute façon, ils m’auraient jeté. C’est l’histoire d’un mec enchaîné à un arbre et abandonné. Donc, je me suis dis qu’on allait me le jeter à la figure ! J’ai préféré le tourner seul. Je l’ai fait et ça à marché, mais c’était du boulot !
  • Julien Richard-Thompson : Pour moi, le parcours pour arriver à un film en salle je ne le connais pas puisque je n’ai jamais eu de film en salle. Mais, à l’époque j’ai fait ce genre de projet, des films avec les copains sans argent. Chose que je ne veux plus faire, mais que je vais peut-être refaire en fait… Car, au bout d’un certain nombre d’années où il ne se passe rien, il faut quand même faire quelque chose. Mais à mon avis, c’est la mauvaise méthode. On ne sera sûrement pas d’accord. J’ai longtemps cru qu’il fallait faire des films sans argent, que c’était bien… C’est un peu différent aujourd’hui, parce que le matériel est plus accessible. On peut réaliser de manière propre, avec un son à peu près propre, avec très peu d’argent. Aujourd’hui je peux comprendre qu’on ait ce discours-là. Mais, il y a vingt-cinq ans, quand j’étais étudiant et que j’ai fait des long-métrages, ils ont été mal reçus parce qu’ils étaient dégueulasses au niveau de l’image. Ils étaient faits avec du matériel semi-pro, même pour le montage. Il n’y avait pas d’étalonnage… Enfin, bref, c’était assez merdique au niveau visuel et sonore. En plus, c’était des parodies un peu trash. Même si cela avait été des films ultra sérieux, ne serait-ce que le fait qu’ils n’étaient techniquement pas au niveau a joué totalement contre moi. Encore une fois, ce n’est plus valable aujourd’hui. De nos jours on peut faire, avec un petit effort, de la belle image avec un appareil photo. C’est complètement différent. Néanmoins, j’aimerais dire que je n’arrive pas à me satisfaire de l’idée que le cinéma de genre doit forcément être fait par des gens qui ne se payent pas, qui ont un métier à côté et filment le week-end… C’est rigolo quand on a vingt ans, mais au bout d’un moment ce n’est plus possible. Et surtout, cela donne parfois des films qui sont peut-être sympas, mais pas totalement aboutis. Je pense qu’il faut mettre plus de moyens. Bien sûr, les réalisateurs sont souvent individualistes, donc c’est difficile de mettre au point un mouvement. Moi, j’essaye de pousser à créer une espèce de nouvelle vague du genre. Au final, tous les films sont uniques. Quand on parle de la Nouvelle Vague, on voit bien que Truffaut et Godard n’avaient rien à voir l’un avec l’autre, mais l’étiquette donnait envie aux gens de les voir, c’est vendeur. Il faudrait réussir à créer un truc comme ça. Encore, faudrait-il qu’on soit plus de deux ou trois, donc il faudrait qu’il y ait plus de réal. On peut faire des choses. Faire au moins croire aux télés, à Canal ou à Arte, que ce qui se passe est important. Si on croit que les gens en ont envie, les gens vont peut-être en avoir envie. C’est toute une démarche. Par ailleurs, je suis aussi dans une démarche qui essaye de sensibiliser divers courants et personnes de pouvoirs pour essayer de réformer l’intervention publique dans le cinéma. En essayant notamment de changer un peu les règles au niveau du CNC et des régions. Alors, je ne suis pas dans un syndicat, mais je suis moi-même un peu un syndicat tout seul ! Je vais voir des députés, des gens au Ministère de la Culture et je les emmerde jusqu’à ce qu’ils lisent mes trucs. J’ai par exemple proposé un quota de spectateurs dans les jurys et les commissions à la fois du CNC et des régions. Car après tout, ils sont financés par les spectateurs et les tickets de cinéma qu’ils achètent, donc cela me paraît juste. Je ne veux pas avoir un discours trop polémique…

Cri du cœur dans le public : Fais gaffe c’est enregistré !

  • Julien Richard-Thompson : Non, mais parce que j’ai déjà beaucoup d’ennemis, donc j’essaye d’être diplomate et gentil pour faire passer le message, mais…

 

Mélanie : Qui sont les personnes dans ces commissions ?

  • Julien Richard-Thompson : Ce sont des professionnels. Cela dépend des commissions. Il y a le CNC, les régions et d’autres institutions. On va dire que le CNC c’est essentiellement des professionnels, mais qui sont toujours un peu les mêmes. Cela change, d’année en année, mais ce sont toujours un peu les même gens qu’on retrouve. Bien sûr, je ne remets pas en cause tous leurs choix. Il y a des super films qui sont aidés par le CNC. Je ne rejette pas complètement la façon dont marche le CNC car c’est quand même grâce à la politique publique en France qu’on a une cinématographie très importante et beaucoup de gens qui travaillent. C’est un vrai secteur d’emploi et d’expression artistique. Donc, encore une fois il y a du positif dans le système français, mais il y a quand même une espèce d’autarcie, de microcosme, d’aristocratie et d’entre-soi, qu’on ne peut pas empêcher totalement mais qu’on pourrait essayer de bouger un peu. On ne pourra sûrement pas faire de miracle mais on peut changer quelques clauses dans le système d’attribution des aides. Parce qu’il y a énormément d’argent. Le CNC dispose de 800 000 000 ou 700 000 000 en banque, dont il ne se sert pas. Dans les régions, il y a énormément d’argent aussi. C’est un peu gaspillé parfois, mais pas toujours. J’ai sept ou huit propositions de réformes qui font leur chemin chez les députés. On pourrait notamment proposer des projets anonymes, c’est un peu calqué sur le concept des CV anonymes. La commission se pencherait sur un scénario sans savoir si c’est le copain qui l’a écrit ou s’il vient de nulle part. Cela laissera une chance aux débutants ou aux gens qui ne sont pas connus. Je suis un des rares réalisateurs à n’avoir jamais reçu aucun euro d’aucune commission en vingt-cinq ans. Alors que je présente mes projets. La seule fois où ça a failli passer, j’avais des amis dans la commission. Donc, je l’ai testé personnellement. Quand on a des relation on peut aller très très haut. Quand on en a pas, en général, on s’arrête tout de suite. Je publie souvent des tribunes sur ce genre de sujets. Cela peut parfois m’attirer des ennemis. C’est pour cela qu’il faut employer un langage un peu diplomate. En plus on est dans un métier où les lobby sont très importants. Je pars du principe qu’il faudrait distinguer plusieurs catégories de films pour faire en sorte que les films qui n’ont pas vraiment accès aux salles n’aient pas à attendre des mois avant de sortir en VOD. Il y a donc pleins de choses à faire. Il faut convaincre les décideurs, mais après les syndicats de distributeurs ne sont pas forcément d’accord avec les producteurs, qui ne sont pas d’accord avec les exploitants, qui ne sont pas d’accord avec les agents, qui ne sont pas d’accord avec les scénaristes… Et, c’est très compliqué !

 

Le Golfeur : Moi, je lève la main parce que je voulais parler de cinéma 4D. C’est tout simplement dans des lieux insolites. Là, par exemple on est dans une cave voutée, et bien on a des endroits insolites où on a envie de regarder un film…

  • Cyril Despontin : On fait en quelque sorte une table ronde en 4D. Cela pose des questions…

 

Mélanie : Je pense qu’on s’écarte un tout petit peu du sujet…

  • Olivier Château : Pour en revenir au CNC. J’ai personnellement eu une discussion récemment à la SACD, avec quelqu’un du CNC qui était venu se présenter. Il disait que malheureusement il y avait très peu de films de genre présentés lors des commissions et qu’il le regrettait. Alors, est-ce que c’est vrai ? Je n’en sais rien. Moi, je n’ai jamais vraiment présenté de films de genre au CNC, donc je ne suis pas vraiment concerné.

 

Mélanie : Serait-ce une forme d’auto-censure de votre part ?

  • Cyril Despontin : Oui, peut-être que les gens en ont ras le bol et qu’ils se disent qu’il vaut mieux faire son film tout seul dans son coin. Parfois, le temps que tu perds à faire les dossiers peut te démoraliser. Il vaut mieux mettre cette énergie-là dans le tournage plutôt qu’attendre l’aumône de l’état et avoir deux ou trois euros…
  • Olivier Château : Tu es un génie, tu fais Donnie Darko, c’est super. Mais si tu n’es pas un génie, tu te retrouves coincé avec un film dans un tiroir…
  • Cyril Despontin : Ce que je veux dire c’est que faire du cinéma ce n’est pas une obligation. Ce n’est pas parce qu’on peut faire des films qu’il faut forcément en faire. Au bout d’un moment… Moi, je ne sais pas écrire, je ne fais pas de bouquin. Si tu n’es pas capable de faire Donnie Darko et bien pourquoi faire du cinéma dans ce cas-là ? Le cinéma est rempli de films médiocres dont on se demande pourquoi ils ont été faits. Peut-être qu’on fait trop de films…
  • Olivier Château : De toute façon, il y a trop de gens qui font du cinéma aujourd’hui, ça c’est sûr. On est d’accord.
  • Cyril Despontin : Je pense que si chaque distributeur faisait cinq sorties dans l’année, au lieu de quinze ou vingt, on aurait déjà moins de films par semaine. On y verrait plus clair et peut-être que les films marcheraient mieux. C’est un peu comme dans les starts-up, où tu verses de l’argent dans toutes les starts-up et il n’y en a qu’une qui va marcher. Là c’est pareil, les distributeurs mettent de l’argent dans plein de films en espérant qu’il y en ait peut-être un qui rapporte. C’est une industrie…
  • Olivier Château : On pourrait peut-être comparer notre cinéma de genre à celui de l’Espagne. Ils sont un peu comme nous, ils ont de la comédie, du polar et du cinéma de genre. Il faudrait se poser la question, pourquoi pour eux ça marche bien ?
  • Cyril Despontin : En Espagne justement c’est la catastrophe au niveau des entrées au cinéma. Ce n’est pas le bon exemple. Pour le cinéma de genre, on est d’accord. Mais d’un point de vu financier, en Espagne c’est une catastrophe. Le marché de la vidéo, c’est une misère. Le cinéma tout court, c’est la catastrophe, ils sont en train de pleurer. Moi, j’ai des potes en Espagne, ils ne savent pas s’ils vont pouvoir tenir encore longtemps comme ça… (silence gênant) Oui, c’est la bonne humeur quoi ! (rire général)

 

Mélanie : Est-ce que quelqu’un veut dire quelque chose de positif ?

  • Frank : Moi je pense tout simplement que le cinéma de genre n’est pas pris au sérieux en France…
  • Olivier Château : Oui, mais la question est de savoir pourquoi il n’est pas pris au sérieux. Mais ça c’est aussi parce que les gens en place, les prods et les télés, n’ont pas notre culture cinéma. Quand on parle de Predator, Retour vers le futur et tout ça… Je les ai rencontrés, les mecs ils te regardent comme ça, ils ne comprennent rien. Il y a quatre ans j’avais une idée, j’ai réalisé un court-métrage qui s’appelait Entretien avec un zombie. Le film s’est vite produit, il a tourné en télé et il a cartonné. Je rencontre alors des prods un peu dans notre esprit, ils flashent sur le court. Ils disent « C’est bon, on est parti ! On fait une série ». Je développe la série et ça part chez Canal+. Chez Canal ils reçoivent 300 projets, il en reste un, c’est le mien. Je me dis « Ok, c’est bon ». Ce serait la première création originale de leur chaîne Comédie+. On rentre en prépa, on est financé, et peu de temps avant le début du tournage, le projet s’arrête. On nous a dit que « ça va être compliqué, finalement le zombie ça nous fait peur… ». Donc on va chez OVS, qui pareil adore le projet. Ok, on est reparti. On réécrit, c’est financé. Six mois plus tard, ils arrêtent tout en disant « Le zombie on n’y croit pas ». Six mois encore après, ils achètent, non seulement mon film, mais aussi Walking Dead et ils les diffusent… Donc, bon. Soit, ils ont peur, soit ils ne savent pas faire… mais en tout cas, ils ne prennent pas de risque. Chacun a peur d’être éjecté. C’est des vieux de la vieille. Comme sur TF1, la plupart sont encore sur Navarro ou Julie Lescaut et ils ne veulent pas changer. Tu leur parles un tout petit peu de science-fiction ou quoi, ils ne savent même pas de quoi tu parles. Donc, le problème il est aussi là. Ce sont les gens de cette génération, qui sont là depuis cinquante ans et ne bougent pas.
  • Cyril Despontin : Le vrai problème de la culture c’est que c’est le marketing qui décide de tout. Et quand on laisse au marketing, aux gens du commerce, décider de ce qui est bien ou pas bien…
  • Olivier Château : C’est exactement ça, on voit des mecs de vingt ans qui n’y connaissent rien. J’étais là pour une comédie rock avec Gérard Lanvin. Le mec disait « Le road movie ça ne marche pas en France, le rock ça ne marche pas… » et ils mettaient des croix sur sa fiche.
  • Cyril Despontin : Ce sont des mecs qui sortent d’HEC, ils sortent des écoles de commerce. C’est comme les patrons de studio aux États-Unis, c’est exactement pareil. Eux, ils voient les chiffres, les courbes… Ils disent « Ça, ça ne marche pas, nous on va aller vers un truc qui marche » alors que personne n’a la recette pour un succès. Tu peux avoir les plus grandes stars du pays dans ton film et ça ne va pas marcher. On a eu des comédies avec Dujardin qui se sont plantées. À l’époque, la Fox pensait que Titanic allait se ramasser et songeait à le sortir directement en vidéo. N’oublions pas ça. Il n’y a pas de règle. Je ne suis pas fan du film, mais quand Dany Boon fait les Ch’tis, on peut revoir son interview, il disait « Si je fais un million d’entrées je serai content ». Même eux ils ne savent pas, personne ne sait.
  • Olivier Château : Parfaitement, personne n’a la recette. Mais le fait que ce soit le marketing qui décide dans la culture c’est un énorme problème.
  • Julien Richard-Thompson : Alors, ça c’est un peu vrai partout. Dans le cinéma à travers le monde et cela touche tous les genres. Si on veut faire une comédie originale, c’est la même chose, on se heurte au mec qui met ses croix. Mais quand on fait du film de genre, c’est encore pire car ce n’est pas vraiment un genre consensuel. Et alors là, non seulement il y a le problème du marketing qui cherche à faire un film qui plaît à un maximum de gens, mais aussi le problème des commissions. Parce que là, surtout dans les régions, il y a des professionnels mais aussi des élus. Je les comprends en même temps, ils sont garants de l’argent public donc ils essayent de produire des films que tout le monde peut voir. Donc, ils ont tendance à écarter tout ce qui n’est pas consensuel. Si on veut faire un film d’horreur, on a vraiment tout contre nous. Surtout en France.
  • Olivier Château : Peut-être que le genre français va être sauvé par les femmes ?

 

GraveBenzedrine : Ah ben oui, justement Grave en l’occurence.

  • Cyril Despontin : Non, faut pas déconner quand même ! (rire)
  • Olivier Château : Il y a Coralie Fargeat qui sort un film bientôt. Il y a deux ou trois ans, elle avait fait un super court-métrage de science-fiction, elle avait eu le prix et c’était déjà super bon, super prometteur. Pour Revenge je ne sais pas, je ne l’ai pas encore vu.
  • Cyril Despontin : Je connais un peu le producteur, il était un peu dans la comédie, le film social. C’était plutôt un adepte de challenge donc je ne suis pas surpris qu’il soit parti sur ce genre de projet.
  • Olivier Château : En fait, ce qu’il y a d’intéressant avec ce genre de projet et même avec Grave, c’est qu’ils se sont faits. Peu importe ce que l’on en pense. Ils ont été financés et Grave, mine de rien a marché. Peu importe si ce sont des films d’auteurs, cela reste du film de genre. Alors, est-ce que cela va redonner un élan au film de genre, je ne sais pas. Il peut y en avoir trois derrière qui vont être mauvais et vont se planter et ça peut s’arrêter là.
  • Julien Richard-Thompson : Ce n’est pas pour faire le négatif mais, Grave a été produit quand même parce que derrière il y avait Julie Gayet et des gens très influents au CNC. Ça a été un projet qui s’est financé tout de suite, sans difficulté. Ça ne diminue pas la qualité du film. Je veux seulement dire que c’est un projet un peu particulier. Quand on a des gens influents dans sa poche. On voit bien qu’avec le nom de Depardieu il y a plein de comédies décalées qui ont vu le jour, les mecs de Groland ont eu de l’argent, mais parce qu’ils avaient Depardieu et Canal+. Sans ça, cela ne se faisait pas. Je dirais que Grave, c’est un peu le contre-exemple.
  • Cyril Despontin : Enfin, peut-être qu’il a été produit parce que le projet était bien aussi.
  • Olivier Château : Tu as raison. Pour avoir rencontré Julie Gayet et avoir parlé plusieurs fois du film avec elle, je sais qu’elle aime le genre. Elle m’a dit que pour son prochain film elle voulait essayer de faire un Shawn of the dead à la française. Elle est sincère. Donc pour moi, quelqu’un qui profite de ses relations, comme tu dis, mais fait du film de genre… Et bien, je m’en fous. Il a raison quoi ! Et quand le CNC mise dessus, honnêtement je suis très content.

 

Mélanie : Pour en revenir à Grave, j’ai lu plusieurs interviews où la réalisatrice rejette un peu l’étiquette de film de genre justement.

  • Cyril Despontin : Oui, elle n’a pas envie d’enfermer son film dans un genre particulier. Elle essaye de dire que ce n’est pas que ça, que du genre.
  • Olivier Château : Cela dépend de comment on prend le mot genre. Si genre est péjoratif, on dit « mon film est un film de genre mais pas complètement », mais si genre est positif on dit « oui, c’est bien un film de genre ». On voit bien qu’en France le mot genre craint un peu…

 

Mélanie : Il y a Hélène Cattet et Bruno Forzani qui assument complètement l’étiquette du giallo. Ils ont tout un concept de la renaissance d’un genre.

  • Cyril Despontin : Eux, ils sont carrément à part de tout le reste, c’est vraiment un cas super particulier.
  • Olivier Château : Il y a quand même surtout un côté arty chez eux.
  • Cyril Despontin : Ils ont pris du giallo justement que le côté graphique en laissant de côté l’histoire… Enfin, ils m’entendraient dire cela, ils me tueraient… Ils ont vraiment gardé tout l’aspect graphique dans leurs films. Mais c’est quand même très à part. Même si ce sont des films qui sont très appréciés en festival, en France cela ne marche pas des masses.
  • Olivier Château : Ils sont suivis par le même producteur depuis le début aussi.
  • Cyril Despontin : Mais, ils ne sont pas aidés… Je crois que pour la sortie de Amer il y avait seulement cinq ou six salles en France, c’était vraiment une catastrophe. C’était un peu mieux pour L’Étrange couleur.

 

Mélanie : C’est ce que nous expliquait la réalisatrice, Lucile Hadzihalilovic, hier. Personne n’arrive à mettre d’étiquette sur ses films et ça déstabilise complètement le public. Il y a quelque part un côté rassurant à mettre une étiquette, même si c’est celle du genre. On voit bien l’ambiguïté, même en ce qui concerne Grave. À la fois, il faut assumer l’étiquette car c’est une force puisqu’on retrouve un public qui vient un peu pour cela. C’est compliqué d’être dans un entre-deux…

  • Olivier Château : Mais peut-être qu’elle a fait en sorte avec la prod de ne pas avoir l’étiquette film de genre pour ne pas freiner les gens. Parce que si tu le cries haut et fort « C’est du film de genre ! », tu te dis « Je viens peut-être de perdre 10 000 spectateurs ».

 

Le Golfeur : Est-ce que tu penses qu’un film comme Grave peut représenter le cinéma de genre français ?

  • Cyril Despontin : On a déjà répondu à ça tout à l’heure, mais ce n’est pas grave.
  • Olivier Château : En tout cas, ce n’est pas à moi de répondre à la question, je ne l’ai pas encore vu. Je suis curieux à ce sujet.
  • Le Golfeur : J’étais curieux aussi, j’ai découvert l’école vétérinaire…
  • Cyril Despontin : L’école vétérinaire, les serpents… On y revient toujours, on se mord la queue.
  • Le Golfeur : Moi j’étais le voisin de Pierre Amzallag qui était le patron du CNC, on jouait au golf à St-Nom la Bretèche ensemble…

 

Benzedrine : Et sur ces dernières paroles… (rire général) Je ne sais pas si on a réussi à faire le tour du sujet, à répondre à toutes nos questions sur cette thématique mais je pense qu’il est temps qu’on donne le mot de la fin. On a démarré en disant que le problème c’est l’argent, est-ce qu’après ce débat on maintient notre position ?

  • Olivier Château : Moi, je dis que ce sont les décideurs, mais cela équivaut à l’argent. Donc, oui cela reste ça, mais ça ne doit pas être un frein. Quelqu’un qui veut faire un film, je lui conseillerai toujours de prendre une caméra et de tourner peu importe les moyens. Aujourd’hui c’est vrai qu’on a du matos. Même avec un iPhone on peut faire un film. Si tu es doué tu te fera repérer. Il faut tourner. Il ne faut jamais s’arrêter.

 

Mélanie : Ce que je vous propose c’est de continuer cette discussion à l’étage autour d’une bière…

  • Cyril Despontin : Non, ou alors pas pour tout le monde hein ! (en regardant Le Golfeur, rire général)

 

Mélanie : …Ou d’une délicieuse limonade au gingembre ! Je vous informe que la table ronde sera retranscrite et je souhaite vraiment bon courage à celle qui s’en  chargera ! (rire général, sauf pour Benzedrine qui elle rit jaune)

 

Mélanie & Benzedrine : Merci à tous !


 

Propos recueillis par Benzedrine, le dimanche 1er octobre  à la Ruée vers lOrge (6, rue des Fontaines du Temple, Paris 3è)


Kankoiça
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