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JOE TALBOT/IDLES [ITW]

Un peu de douceur dans un monde de Brutalism— JOE TALBOT, L’INTERVIEW.

par dkelvin

 

Idles, Moth Club, Lindsay Melbourne, March 2017

Bon, pour un interviewphobe, j’en fais quand même beaucoup. Quelques semaines après les frères Mael, mais je m’étais abrité derrière le prétexte d’une fan-attitude de presque 5 décennies ( !!! attendez, je vais me pendre et je reviens) et d’une mission confiée par le Goof, ce qui pour moi équivaut à un ordre (la grosse excuse bidon), nous voilà, kty, ma dkollaboratrice et moi, partis rencontrer Joe Talbot, chanteur et parolier des Idles, un garçon dont l’importance dans le rock anglais, sans vouloir insulter l’avenir et au risque que cette prédiction me couvre rétrospectivement de ridicule, pourrait bien se révéler majeure, et un groupe qui a déjà marqué l’année de son empreinte indélébile, comme un tatouage accusateur sur l’Angleterre néo-libérale post-Thatcherienne et en voie de Brexitification.

L’entretien se déroule chez Walrus, un café disquaire d’un genre nouveau, qui me rappelle finalement les tout débuts de Virgin, où le client n’était pas encore qu’un potentiel acheteur qu’on espérait le plus rapide et dépensier possible, mais qu’on essayait de chouchouter pour qu’il passe un bon moment. Trop vieux pour que le lieu me corresponde vraiment (c’est fou le dklage générationnel comme ça peut nous tomber dessus un jour) mais un endroit à conseiller. Joe Talbot est entre un questions-réponses filmé (par on ne sait qui) et une séance photo (avec Alain Bibal), et finit une journée à enquiller les interviews sans avoir dormi bézef la nuit précédente. Bref on peut craindre le pire. Avoir lu une floppée de ses dklarations dans la presse papier ou web avant de le rencontrer va me sauver la mise, car je verrai, à son air parfois surpris et intrigué, mais souvent intéressé, que cette petite demi-heure (il a un avion à prendre) ne va pas trop lui déplaire. En plus j’ai un CD dans la poche que je m’apprête si besoin à lui offrir, bref j’ai de quoi « amadouer l’indigène » (un peu d’humour politiquement incorrect histoire de crisper mes contempteur·trice·s).


 

J’écoute de la musique depuis pas mal d’années maintenant, de décennies même, mais je dois dire que lorsque j’ai écouté pour la première fois Brutalism, ça a été un choc. Musical mais aussi émotionnel. Je me suis même dit « Voilà le groupe anglais que l’on attendait depuis au moins une vingtaine d’années » (il sourit et me remercie). En fait ma question est : avez-vous été surpris de ce choc ressenti par beaucoup, car je sais qu’il a été général, à l’écoute de cet album ?

  • Joe Talbot. Oui et non. En fait, nous avions surtout peur de ne pas atteindre les gens. Qu’ils ne soient pas en mesure de l’écouter, que nous trouverions pas le moyen pour qu’ils aient accès à cet album, mais ça n’a pas été le cas, et nous en sommes vraiment très heureux. Mais je ne suis pas surpris de la réaction. Je pense qu’ils ont saisi l’honnêteté du projet et que ça les a touchés.

Ce qui a, je crois, le plus touché les gens, c’est votre implication personnelle dans cet album, notamment en rapport avec votre mère (NDR. Décédée pendant l’enregistrement), dont on voit la photo sur la pochette, et aussi dans le clip de « Mother », dont vous êtes l’auteur. Justement, dans ce clip, vous cassez une foule de petits objets disposés sur une grande table, et je ne crois pas que vous ayez expliqué auparavant la symbolique de cette destruction.

  • Joe Talbot. En fait, ça a à voir avec cette tradition qui associe les femmes avec les collections de porcelaines, la fameuse « délicatesse de la féminité », alors que ma mère était une femme très forte, qui travaillait quatorze heures par jour, c’était une femme brisée mais qui n’en laissait rien paraître, et son alcoolisme était une manière de résister à la pression, de sauver les apparences, de laisser penser que tout allait bien. C’est pour moi une manière de casser cette tradition.

Vous avez su transformer cette expérience personnelle en un processus collectif centré sur la musique. Comment avez-vous fait pour y parvenir ?

  • Joe Talbot. Déjà ça n’a jamais été difficile pour moi d’exprimer mes émotions. Ça c’est déjà un truc important. Les hommes sont supposés être moins attentifs à leurs émotions, et c’est de là, à mon avis, que vient une part importante du manque d’empathie et de la violence dans le monde. J’ai donc toujours été très ouvert à mes émotions, mais ce n’est pas avant que ma maman meure que les deux choses, la musique et les émotions, se sont rejointes, que j’ai pris confiance. Après ça, je n’avais plus rien à perdre, plus rien à craindre. Je me foutais désormais de savoir si on allait se moquer de moi, si j’allais être ridicule. On ne doit pas avoir peur du ridicule. Et quand je me suis mis à écrire, je me suis rendu compte que je me sentais mieux. Le pire qui pouvait m’arriver, c’était qu’on me désapprouve, et alors, c’est bien aussi non ?

Est-ce que la musique a aussi changé ? Vous avez dit qu’avant cela vous étiez tous préoccupés par le fait de faire un hit, d’avoir du succès, et puis plus du tout.

  • Joe Talbot. Effectivement. Avant, les autres sentaient bien que je me questionnais sans arrêt. Sur la direction qu’il fallait prendre. Mais quand on sait où l’on va, ça donne de l’énergie, chacun est excité, prend du plaisir et encourage les autres. Et c’est devenu une catharsis.

Joe Talbot 1L’album ne traite pas que de cet événement, il parle aussi beaucoup de politique, et notamment des dégâts sociaux de la politique néo-libérale menée en Angleterre depuis tant d’années.

  • Joe Talbot. Pas seulement en Angleterre, je pense que ça ne doit pas être mieux en France (NDR. Je lui dis que nous y entrons depuis quelques mois dans cette vision néo-libérale, et que le pire est à venir). Pour moi la politique des néo-libéraux, c’est un écran de fumée, c’est faire acheter le plus possible, quoi que ce soit, tout ce qui est produit. C’est le nouveau rêve, et même celui de la classe ouvrière. Il n’y a plus rien en quoi croire désormais, en tout cas les gens ne savent plus en quoi croire, ils ne savent plus où est la vérité, et internet a rendu les choses encore plus opaques, je ne sais pas, c’est la confusion la plus totale.

Toutefois, votre propos est en général plutôt positif, et, vous me direz si j’ai raison ou si je me trompe, au-dessus de tout, de la religion, de la politique, de la réussite professionnelle, il semble que pour vous, il y a la qualité des relations humaines, et pour être plus précis même, l’amour, mais vous l’exprimez d’une manière bien différente des autres, avec une musique violente et des vidéos qui le sont tout autant.

  • Joe Talbot. Ah oui tout à fait. Je voulais écrire de la musique agressive parce que c’est ça que j’ai envie de faire, mais je voulais qu’elle soit inclusive, qu’elle permette de commencer des discussions, des conversations sur les sujets abordés, qu’elle ouvre des débats, et pas qu’elle dise aux gens de fermer leur gueule, car plus que jamais, il me semble que c’est important de s’écouter les uns les autres. Je ne connais pas de pays qui connait plus de tensions, plus de polarisation, c’est effrayant vous savez, réellement effrayant.

C’est difficile pour ceux qui ne sont pas familiers de l’Angleterre de comprendre toutes vos allusions, par exemple vous citez des gens qui semblent être des notoriétés, mais que nous ne connaissons pas ici, comme Mary Berry (dans « Well Done ») ou Rachel Khoo (dans « Rachel Khoo »), vous pouvez nous dire comment vous les choisissez, est-ce qu’elles ont une valeur sémantique particulière ?

  • Joe Talbot. En fait la valeur sémantique est assez simple, j’essaie de prendre des personnalités allégoriques. Ces célébrités télévisuelles (NDR. Les deux présentent des émissions culinaires) représentent l’épitomé de la vie confortable, et les gens qui les regardent cuisiner ces plats succulents et joliment présentés, qu’ils ne pourraient pas se payer eux-mêmes, je pense que c’est une métaphore facile pour illustrer la projection de la classe moyenne actuelle dans les médias, de cette vie tranquille et cosy dont ils rêvent.

À ce propos c’est amusant, car vous dites souvent que vous écrivez vos paroles de manière spontanée, comme elles viennent, sans trop les analyser, et maintenant, les gens les dissèquent et en discutent comme des pensées profondes. Il y a notamment une phrase dans « Mother » qui a donné lieu à des débats, c’est « The best way to scare a tory is to read and get rich » (« le meilleur moyen de faire peur à un conservateur c’est de lire et de devenir riche »). C’est de l’ironie ou vous le pensez vraiment ?

  • Joe Talbot. En fait, c’était à l’époque quelque chose que l’on disait, mais c’est assez ironique. Ma mère s’est tuée au travail, elle a fait une attaque cérébrale parce qu’elle a trop travaillé, elle était en bonne santé, mais elle a abimé son corps à travailler comme ça. Donc je pense qu’il y a peut-être quelque chose de vrai dans cette phrase, mais ce n’est pas tout à fait vrai non plus, vous pourrez avoir tout l’argent du monde et rester misérable en votant mal (NDR. Sous-entendu, tory)

Maintenant j’aimerais aborder les influences musicales. J’ai lu qu’adolescent, vous étiez fans des Maccabees, de Rakes, des Walkmen et même des Strokes. Bizarrement, je pensais à d’autres influences, alors je vais vous donner quelques noms et vous me direz si je me trompe ou pas. Par exemple vous ne mentionnez jamais the Fall, alors que je pense que les deux groupes ne sont pas sans relations, notamment cette dimension « groupe de la classe ouvrière ». Vous voyez ce que je veux dire ?

  • Joe Talbot. Oui oui oui, j’aime the Fall, mais je ne connais pas tant que ça en fait. Je connais Hex Enduction Hour (NDR. Album de 1982), peut-être un autre album. C’est surtout mon guitariste (NDR. Mark Bowen) qui connaît bien et qui aime beaucoup. Je pense que les similarités sont dans le fait que leur musique est aussi basée sur des attaques sonores assez simplistes. Je pense qu’on a subi une certaine influence de leur part, mais pas aussi explicitement que celle des autres groupes que vous avez cités, mais the Fall oui bien sûr, tout le monde aime the Fall.

En Angleterre oui, ailleurs moins. L’une des principales différences c’est que vous avez, je crois, un fonctionnement assez démocratique au sein d’Idles, alors que ce n’est vraiment pas le cas dans the Fall.

  • Joe Talbot. Oui (il sourit), et qu’il est beaucoup plus caustique. Non je ne voudrais pas devenir un nouveau Mark E. Smith. Je pense que c’est quelqu’un de très intelligent et de très intéressant, mais non non, je ne veux pas être comme lui.

Joe Talbot 2Par ailleurs vous citez toujours des groupes des vingt dernières années et pas plus anciens. Alors comme j’ai l’âge d’en avoir écouté depuis les années 70, il y a des parentés qui me viennent entre les Idles et certains groupes de ces années-là, qui seraient en quelque sorte vos ancêtres. Ecoutez-vous parfois des groupes aussi anciens ?

  • Joe Talbot. Oui, Joy Division.

Ah mais là ce sont les late seventies, je parlais des early seventies.

  • Joe Talbot. Ah, oui oui, les Kinks, the Monks, les Saints (NDR. Bon ça c’est aussi les late seventies mais peu importe).

Je vous ai apporté un album, je ne sais pas si vous connaissez, c’est Third World War (NDR. Le second album).

  • Joe Talbot. Ah !!! (ravi). Non je ne connais pas.

Et bien je vous le donne. Je ne sais pas si vous aimerez, enfin je pense que oui. Parce que lorsque j’ai découvert the Idles, je me suis dit « ce sont les nouveaux Third World War » (rires). Même façon de parler des conséquences sociales de la politique libérale, avec une musique rugueuse et agressive. Sinon, vous connaissez peut-être le Sensational Alex Harvey Band.

  • Joe Talbot. Non, je ne connais pas non plus.

Bon et bien pour moi c’est comme s’il y avait une lignée qui allait des Kinks à vous en passant successivement par Third World War, Sensational Alex Harvey Band, the Fall, Future of the Left et bien sûr, dans un autre genre musical, Sleaford Mods.

  • Joe Talbot. C’est intéressant. Je connais Future of the Left, on a joué avec eux. J’aime beaucoup. Je pense que tous ces groupes, enfin même si je n’en connais pas certains, nous ont donné confiance pour écrire de façon très directe, et pour oser des structures musicales linéaires, un peu comme si on conduisait un engin, et aussi pour avoir les guitares et la voix très en avant. Mais pour moi les musiques qui ont eu la plus grande influence sur nous, ce sont la soul et le hip hop. Dans la soul, les paroles sont comme des petites vignettes qui évoquent une journée, parfois une heure, elles deviennent pourtant des allégories, sur l’amour, sur la douleur, dans lesquelles tout le monde peut se retrouver, même si l’on n’est pas d’accord avec le message. J’aime ça. Et dans le hip hop, la manière de balancer son texte a eu une influence majeure sur moi, parce que j’en écoutais tout le temps.

J’ai lu que vous aimiez beaucoup The Pharcyde.

  • Joe Talbot. (tout surpris que je sache ça) Ah oui, c’est mon premier album (NDR. Il doit parler de Bizarre Ride II the Pharcyde, paru en 1992). Mes influences viennent surtout de là.

Vous êtes sur votre prochain album, et j’ai lu qu’il traiterait davantage de la santé mentale. Vous pouvez nous en dire un peu plus ?

  • Joe Talbot. Oui, nous allons le finir en janvier je pense. Quand je parle de santé mentale, je parle plus spécifiquement de la mienne. En fait, je voudrais surtout aborder le sujet de la masculinité, de la manière dont nous sommes conditionnés à être des hommes, et comment notre part féminine est étouffée. Et les conséquences que cela a dans le monde.

Pour finir je voudrais vous dire que votre batteur est fantastique, pourtant j’en ai entendu des batteurs dans ma vie, et j’en adore certains, mais le vôtre, il est exceptionnel, gardez le surtout.

  • Joe Talbot. Ah oui, c’est le meilleur (il rit).

 

Pour conclure cette demi-heure passée avec un Joe Talbot d’une patience et d’une gentillesse à laquelle je ne m’attendais pour tout dire pas vraiment (sans raison, non juste une habitude chez les nouveaux groupes souvent de prendre une posture rebelle dans ce genre d’exercices imposés, effectivement assez pénibles quand on vous pose les mêmes sempiternelles questions), nous lui montrons le clip hilarant de « Rayguns », le morceau des géniaux Peep Tempel (Australiens eux), qui partagent avec Idles une approche musicale et politique assez convergentes, qui fait rêver d’une tournée commune mais là on est dans le fantasme. Il hoche la tête, sourit, et nous dit qu’il aime beaucoup ça. Et bien fantasmons. Et le 7 décembre, la furie exubérante et contagieuse d’Idles soufflera sur Paname assoupi.


Photos : © KTY et D.R.


Kankoiça
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