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Dan Dunne, DANS LA PEAU

Dan Dunne, DANS LA PEAU

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« L’expression « Half Nelson », vous connaissez ? Ça vous dit quelque chose ? Je vous donne un indice : c’est une position assez usitée…. Allez, en piste ! Remuez vos méninges ! Alors ? Aucune supposition ou supputation ? Non, non, je vous vois déjà ricaner en douce… Ce n’est pas une énième station du Kamasutra qui vous promet la lune. Non, « Half Nelson », c’est l’ultime prise qui, en lutte, vous permet d’immobiliser votre adversaire à terre… Vous allez me dire, pourquoi, Coach, vous nous parlez cash de catch en pleine classe ? Pourquoi faire tout un cas sur des techniques sportives, athlétiques, voire culturistes (si ce n’est pour votre culture générale ou pour le sport, amateurs que vous êtes) en plein cours d’Histoire ? Parce que la vie est une lutte de chaque instant, et l’Histoire, armoire à glace, dérangée, désordonnée ou décousue parfois, de notre mémoire collective, en est, tout à fait illustrative. « Half Nelson » est la métaphore de ce qui, durant le long cours de notre existence, nous immobilise (jusqu’à ce qu’on s’enlise pour de bon), ou nous tue à petit feu (sans nous rendre plus fort). L’Homme civilisé est un paradoxe ambulant à la fois isolé et sociabilisé. L’on naît et l’on meurt, lutteurs. Mais alors, vous me direz, si nous sommes des combattants de chaque heure qui est notre adversaire de lutte ? Qui est notre partenaire de jeu ? Eh bien, « Je ». « Je » est notre adversaire de jeux de maux et de joutes fatales, faits sur-mesure à notre mesure, face à l’adversité du Monde. Nous faisons tous figure d’ « Half Nelson ». Nous luttons tous avec nous-mêmes, constamment. Nous sommes tous notre propre contraire, contradicteur ou contestataire intimement jumelé avec notre propre compère ou collaborateur de « Je ». Nous incarnons, à nous-seuls, les parts, alliée et adverse, de notre être (ou ne pas être). Nous cohabitons, comme nous le pouvons, entre héros et son antagoniste ego, ombres et lumières, océan pacifiste et terre délétère, révolution et résignation, et sommes soumis aux forces opposées comme le jour et la nuit, la droite et la gauche… Alors, quand, en notre for intérieur, l’une des deux parties immobilisent l’autre et l’empêche de s’épanouir (le plus souvent la mauvaise, notre dark side), le combat s’éternise, nos relations à l’autre défrisent, nos ressources s’épuisent à la source, nous nous enlisons dans des sables mouvants jusqu’à épuisement, le dôme de notre dune s’amenuise, aux prises d’un « Half Nelson » foudroyant.

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half nelson dan dunne 2« Le dam de Dan ». Voilà un titre évocateur pour mes mémoires à titre indicatif (et posthume). Mais j’ai déposé les armes de ma plume. C’est vrai que j’étais à deux doigts d’être écrivain… À une main, de changer mon destin… Je me suis délivré des affres de mon livre et peu à peu de mon désir impérieux d’immortalité. Vais-je à présent marquer l’Histoire ? Celle que j’enseigne à mes troupeaux d’agneaux ? Celle pour laquelle je sue et saigne sang et eau ?  Celle pour laquelle je me défonce (littéralement) dans mon puits sans fond ? Professeur Dunne doit tirer l’enseignement de ses propres leçons. L’Histoire est l’étude du changement au fil du temps, qu’il disait… D’écrivaillon en Spleen, te voilà dans la peau d’un mouton de l’enseignement dont personne ne se souviendra, à part, hypothétiquement, quelques élèves du premier (ou dernier) rang. Peut-être même, mon élève préférée, la jeune Drey et son eau qui dort, et qui, dans 10 ans grâce à ma classe (ma main de non-écrivaillon plaintif à couper) vaudra de l’or. Mon eau croupie à moi, s’écoule sous les ponts comme une ancre au même titre que mes rêves d’encre. Je suis un « Half Nelson » en personne. Mon mal se conjugue à la première personne. Voilà que je déraisonne. Ci-gît, Dan Dunne, celui qui, damné sur Terre pour avoir voulu changer le monde, avait demandé la lune…  En voilà une épitaphe, je prends déjà de la mort l’ultime taffe, et de la vie, bois, la dernière tasse. Je me noie sans fin dans mon Histoire. De mon arbre généa(il)logique, j’ai coupé à la hache les racines racistes de mon père, mais je me suis sévèrement abreuvé, en bon fils d’alcoolique, à la sève viciée de ma mère… Je suis ma propre guillotine, mon côté « addict » est à double tranchant, tandis que je m’élève en vindicte contre les diktats ambiants. Je suis un boit-sans-soif enragé de justice, engorgé de substances illicites et perdu dans ce samsara belliqueux, tel un serpent bilieux, je me mords la queue. Ô Hegel ! Je veux rejoindre l’aquarelle éternelle de ton ciel pastel ! Ici-bas, je ne suis qu’une voix aphone, dans un corps atone ! Je m’épuise à marteler à chacun de mes élèves, pour assurer la relève, le prisme de l’utopie et de ses conceptions. Je m’acharne à semer les graines jusqu’à éclosion, des termes didactiques de la dialectique.  Je peine tellement à leur faire apprendre des théories de révolutions sociales, à faire germer en eux pour la vie un sens critique, une appréciation libre ou libérée née de leur libre-arbitre. Je m’use à faire fleurir la fleur sur le fusil mondial qui nous met tous les jours en joue pour un OUI ou un NON… Je m’échine à défaire la fatalité et son épée de Damoclès qui plane sur nos têtes-tiroirs-caisses, à faire que la génération qui suit, celle que je tiens dans mes mains, s’élève dans l’égalité, et lutte contre vents et marées pour les droits civiques, pour qu’aucun des enfants d’hier, d’aujourd’hui ou de demain, ne reste aux bancs, pour que cette génération enfin, soit moins dégénérescente que la précédente à présent déliquescente. Je peux y arriver, je le sais, j’éveille leurs esprits en confrontant les opinions, unissant les opposés, en rapprochant les contraires. Si je pouvais en faire changer un seul, je les changerais tous…La minorité combat pour que ses idées devienne celle de la majorité… Ô Georg Wilhelm Friedrich, est-ce une lutte en vain ? Est-ce que tout n’est qu’un cycle sans fin ?

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HalfNelson 3Je suis à découvert. Je me perds à cœur ouvert, opération en solitaire. Je suis mon propre adversaire. Je fais partie prenante de la machine de guerre, dont je défais et refais tous les rouages à l’envers (j’ai une sorte d’aversion et de passion conjuguées pour l‘éducation, et ce, sans récréation). Dan, tu as bien appris la leçon. Je sombre dans les vacuités de ma dépression. Je suis le témoin de ma propre impuissance à (ne pas) agir, à (ne pas) faire changer les choses. Même les drogues de la jeune Drey (ne tuez pas le messager), et leurs désenchantés contes de fées, ne me font pas l’effet escompté. À croire que j’ai eu ma dose. Payer mon élève pour de la coke était tout de même hardcore, je vous l’accorde. J’ai vécu le pire cauchemar d’un prof d’Histoire, en live : bien pire que le rêve d’être nu comme un ver dans la cour de récré, ou celui de se faire couper le sifflet par un inspecteur gadget en plein terrain de basket. La boucle glauque est bouclée. À croire que j’ai touché le fond de mes pensées. Dans l’océan de mon désespoir, une lueur d’espoir en phare semble faire exception à la règle suicidaire, je crois que sans m’en rendre compte, j’ai libéré Drey de la prison qui l’attendait. Oui, je crois que, malgré ou grâce à moi, j’y suis arrivé. J’ai probablement inversé la roue de sa destinée. Nos deux forces contraires se sont rencontrées. J’assiste en temps réel à l’éveil de ma conscience, à la mise en pratique de mes théories utopiques, je crois rêver ! L’élève, par je ne sais quel tour retors du sort, a (sur ou sous)évalué son maître et l’a surpassé. Comment ai-pu passer à côté de cet état de fait ? Mon double « Je » est devenu l’espace d’un instant « T », un simple « Nous ». Quelles étaient les probabilités ? La force éphémère d’un trait d’union dont je sens la proche disparition, nous a réunis. Voilà que déjà, notre présent imparfait trépasse en passé simple. Nous étions deux passeurs, deux astres lunatiques faits pour se croiser, s’influencer à distance, et enfin évoluer chacun de notre côté, c’était mathématique. Bel effet papillon. J’étais son professeur passeur de rêves, elle était le passeur, dealer de mes mauvais rêves… Nous nous sommes sauvés l’un l’autre de nous-mêmes. Chacun de nous va poursuivre son nouveau tracé. C’était sans doute le plus grand tournant de mon histoire et j’ai failli le manquer.

Librement inspiré du personnage Dan Dunne de Ryan Fleck dans Half Nelsonhalfnelson


 Sur une idée de et par Bertille Delporte-Fontaine


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