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LA PART DE ROMERO

La part de Romero

Romero + AlexÀ Brazil 3.0, nous ne sommes pas forcément adeptes du RIP à tout va. Mais là un bon gros RIP s’impose et nous le devons bien au monsieur qui est en photo ci-contre à côté de ma tête de nœud. Oui, on a toujours une tête de nœud lorsqu’on rencontre l’une de ses idoles de jeunesse, on a une tête de con de geek. Et on a beau essayer de prendre l’air fier à bras le temps de la photo pour masquer qu’on est ému et fébrile comme une midinette, rien n’y fait, on a toujours une tête de gentil con de geek.

 

CreepshowCe monsieur, la plupart d’entre vous l’aurons reconnu, c’est George A. Romero. L’homme qui en 1968 a révolutionné la façon de faire des films d’horreur avec La Nuit des Morts-Vivants. L’homme qui a réalisé, entre autres, Zombie, Day of the Dead, Land of the Dead, Creepshow, La Part des Ténèbres (ces deux derniers d’après les écrits de son ami Stephen King) et qui vient de casser sa pipe dimanche 16 juillet au bel âge de 77 ans, plongeant dans le deuil la communauté internationale de fans de cinéma fantastique.

George A. Romero, j’ai eu l’immense chance de pouvoir discuter avec lui 5 minutes. C’était en septembre 2011 à l’occasion du Festival Européen du film fantastique de Strasbourg organisé par Daniel Cohen où il était invité d’honneur. Daniel Cohen que l’on voit à droite sur cette photo et que je salue au passage en le remerciant encore de m’avoir, sur le moment, laisser doubler mes autres petits camarades geeks pour pouvoir faire ce cliché (il y a prescription aujourd’hui). Il faut dire qu’il y avait une queue monstre et chacun attendait son tour pour se faire prendre en photo avec le maître. Je me souviens d’ailleurs que George Romero avait prétexté une blessure à la main pour éviter d’avoir à dédicacer pendant des heures les innombrables jaquettes de DVD, posters et photos que les fans avaient ramenés. Et en voyant de près le bandage qui enveloppait sa main, je n’avais pas pu m’empêcher de penser avec amusement qu’il s’agissait d’un trucage comme dans ses films (mais peut-être était-ce vrai). Il fallait donc faire vite et ce n’était pas le bon moment pour essayer d’entamer la discussion.

Cette occasion-là, je l’ai eue trois jours plus tard, lors de la soirée de clôture du festival. J’y étais invité, car je présentais mon film Cinemaniac qui était sélectionné dans la compétition court-métrage. Cinemaniac qui, au passage, dans son mélange entre film de genre et satire sociale, devait beaucoup à l’influence des films de Romero. Toujours est-il que lors de ce pot de clôture, j’ai eu l’opportunité de l’approcher. Surmontant ma timidité maladive après mettre envoyer plusieurs cocktails cul sec pour me donner du courage et, faisant fi de mon anglais à chier et de mon accent abominable, je me suis lancé. Il est vrai que George Romero était très impressionnant, de par son aura et sa stature. Me dépassant presque d’une tête, il mesurait 2 mètres de haut ou pas loin.

MartinOn a souvent dit que c’était un ours, un colosse avec un physique de bûcheron. Cette réputation vient certainement du fait qu’il était originaire de Pittsburgh, ville de Pennsylvanie connue pour ses aciéries. Mais ours, non, il ne l’était pas. Car durant les cinq minutes où je l’ai eu rien que pour moi, il n’a pas cessé de sourire et de se marrer. Romero était d’une gentillesse affable et avait cette classe et cette courtoisie typiquement américaines, c’était un véritable gentleman. Moi, je bafouillais en ponctuant toutes mes phrases d’un « Oh sorry, my english is very very bad » et lui, réconfortant, me répondait: « Oh no, no problem, it’s okay » en rigolant.

Bref, en cinq minutes, j’ai eu le temps de lui dire quasiment tout ce que j’avais sur le coeur. Que Zombie (Dawn of the Dead) était certainement le film avec lequel j’avais le plus appris sur l’art du montage, que je l’avais vu un nombre incalculable de fois dans mon enfance, qu’il avait perverti ma scolarité et fait de moi l’homme que je suis aujourd’hui, mais que je ne regrettais rien.

Je lui ai dit aussi quelque chose qu’on ne disait pas assez souvent à son propos, que c’était un génie du montage, du découpage et de la narration cinématographique. Il n’y a qu’à voir toute l’introduction de Zombie, de l’émeute dans le studio de télévision jusqu’à l’assaut de l’immeuble par le groupe d’intervention, le montage est virtuose, c’est du grand art, un cas d’école. Dans la mise en scène, il y avait quelque chose de notable dans ses premiers films. À savoir qu’il n’utilisait jamais, ou quasiment jamais, les mouvements d’appareils, travellings ou autres (ce qui était certainement dû à la base à une contrainte budgétaire). Lorsque la caméra était mobile, c’était parce que c’était filmé caméra-épaule comme dans un reportage. Mais le reste n’était qu’une succession de plans fixes qui s’enchaînaient les uns à la suite des autres avec une précision chirurgicale pour former un tout aussi parfait que du papier à musique.

Autre chose que je lui ai dit, c’est qu’il était un grand directeur d’acteurs. Que les dialogues de ses films étaient toujours merveilleusement bien écrits et qu’ils sonnaient toujours justes (ce qui est assez rare dans le cinéma d’horreur). Chez Romero, les personnages n’étaient jamais des ado insupportables comme on en voit beaucoup et aujourd’hui plus que jamais dans le cinéma d’épouvante. Les acteurs n’avaient pas des physiques de jeunes premiers bronzés bodybuildés et les actrices n’étaient pas des « duck faces » siliconées. Non, chez Romero les personnages avaient le physique de nos voisins, de nos parents, des physiques de monsieur et madame tout le monde. Et c’est pour ça qu’on s’identifiait à eux, qu’on s’y attachait, qu’on n’avait pas envie qu’ils meurent à la fin du film.

Romero par EddyJe lui ai dit aussi, ce dont je n’étais pas peu fier, mais cela va moins vous intéresser, que ma tante Colette (Colette, si tu lis ces lignes) vivait depuis très longtemps à Pittsburgh et qu’elle enseignait la musique (le piano) dans la faculté, le campus de Penn Hall Academy de Monroeville, où avait été tourné le sketch « The Crate » de Creepshow dans lequel un monstre antédiluvien repose dans une caisse sous un escalier (escalier sous lequel Hal Holbrook tentait d’entraîner sa femme alcoolique, Adrienne Barbeau, afin de se débarrasser d’elle).

En retour, George m’a dit trois choses. Qu’il en avait marre de réaliser des films avec des morts-vivants, mais que c’était le seul moyen qu’il avait pour continuer à trouver de l’argent auprès des producteurs pour tourner. Le seul moyen qu’il avait aussi pour continuer à nous dire des choses sur notre société et le monde. Il m’a dit également qu’il avait quitté les USA, pays dans lequel alors il ne se reconnaissait plus à cause de la politique de Bush et qu’il vivait désormais au Canada (Romero était un anarchiste de gauche, ce n’est pas un secret).

Il m’a dit, enfin, que son film préféré, son plus personnel, celui qui lui ressemblait le plus était Martin. Ce film qui racontait l’histoire d’un jeune asocial persuadé qu’il est un vampire alors qu’il n’est qu’un déviant, une sorte de toxicoman accro au sang des femmes à qui il fait l’amour. Un film magnifique en tout point, assurément l’un de ses plus beaux. Voilà, c’était mon témoignage. Donc, très cher George, si demain tu reviens parmi nous avec le visage tout bleu, sache que grâce à tes films nous saurons quoi faire. Nous te garderons une cartouche et viserons le cerveau. Merci pour tout, George A. Romero, tu peux reposer en paix.

 


Alexandre Jousse / Photo en bas © Eddy Brière


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