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CHEAP TRICK « We’re All Alright » [CD]

 

Cheap Trick_we're all rightCHEAP TRICK   « We’re All Alright ! »

On peut dire que 2016 aura été l’année Cheap Trick. En effet, les «Beatles américains», comme les avait surnommés la presse japonaise à la fin des années 70, ont, l’an passé, été intronisés au Rock and Roll Hall of Fame et sorti leur 17e album studio Bang Zoom Crazy Hello (lire notre chronique ici).

Cerise sur le gâteau, leur batteur initial, le génial Bun E. Carlos, sortait quelques mois après son premier album solo, le non moins excellent Greetings From Bunezuela. Mais voilà-t-y pas qu’à peine 14 mois après Bang Zoom Crazy Hello déboule dans les bacs (le 16 juin) leur 18e opus, We’re All Algright, titre renvoyant aux paroles de leur hit planétaire, «Surrender» qu’au passage on entend dans le film Les gardiens de la galaxie 2. À vrai dire, les musiciens avaient déjà annoncé l’an passé qu’ils prévoyaient de sortir un nouvel opus très rapidement. On pouvait alors s’attendre, au mieux, à un enregistrement live, au pire, à un enième best of. Que neni ! We’re All Alright est bel et bien un nouvel album studio et il marque l’anniversaire des 40 ans de carrière de Cheap Trick. Alors pour ceux qui ne connaîtraient pas encore ce groupe trop souvent hélas injustement oublié des encyclopédie du rock, ce qu’il faut savoir peut se résumer à cela : sans Cheap Trick, il n’y aurait pas eu Nirvana, Gun N’ Roses, Red Hot Chili Peppers, Soundgarden, Anthrax, Foo Fighters, Pearl Jam, Extreme et la liste est encore longue de tous ces groupes qui les ont revendiqués comme influence majeure.

Donc, We’re All Alright, à nouveau produit par Julian Raymond, avec Daxx Nielsen (le fils du guitariste Rick Nielsen) en remplacement pour la seconde fois consécutive de Bun E. Carlos à la batterie, se présente à nous sous deux formes. La version dite normale avec 10 titres et la «Deluxe Edition» en digipack avec laquelle pour un euro de plus on a droit à 13 morceaux. C’est bien sûr cette Deluxe Edition que nous allons chroniquer. La pochette, avec son collage de photos noir & blanc retraçant avec humour la carrière du groupe depuis ses débuts jusqu’à aujourd’hui (on remarquera que toutes les photos de ce cabot de Rick Nielsen le montrent jeune), est un hommage évident à celle de Exile on Main St. des Rolling Stones. Une note d’intention en soit car Cheap Trick a toujours pratiqué les hommages, aux Stones donc, mais aussi aux Beatles, Who, Yarbirds et à plein d’autres encore comme nous allons le découvrir avec We’re All Alright. Non pas que Cheap Trick n’ait pas de personalité (c’est tout le contraire), mais les clins d’œil et les citations sont leur marque de fabrique. Au niveau des paroles des chansons, tout cela n’est pas très intellectuel et on a souvent l’impression qu’elles sont écrites par des ado potaches et perturbés. Il y a des doubles sens, de l’auto-dérision et en gros ça parle d’amour passionné, d’amour contrarié, de désir fou, d’amour/haine, bref, pas prise de tête, les 13 titres ne chantent que l’amour encore et toujours. Si on tient absolument à comparer ce nouvel opus avec le précédent, l’impression générale est que celui-ci est plus rock, plus dur, mais aussi plus évident, plus abouti, plus omogène, plus parfait. Les mélodies sont toujours recherchées malgré leur classicissime apparent et il n’y a point d’approximation dans les compositions. Une bonne chanson de Cheap Trick, c’est une chanson qu’on peut freudoner sous la douche, point. Autre changement, à la différence de Bang Zoom Crazy Hello sur lequel Rick Nielsen signait exceptionnellement toutes les parties guitares, ici le chanteur Robin Zander assure la guitare rythmique comme il le fait lors des concerts. Le résultat est sans appel. À l’écoute, au casque, on a la nette impression que le groupe joue devant nous dans la pièce, tant c’est spontané malgré les synthés, sample, boucle de synthé que Cheap Trick s’amuse à disséminer ici et là sur certains titres en les employant toujours avec finesse et ce second degré qui leur est coutumier.

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Premier titre de la galette, «You Got it Going on» démarre sur un riff metal à la Black Sabbath pour se poursuivre en bon vieux rock’n roll des familles, presque un rockabilly. Robin Zander annonce la couleur, malgré ses 64 ans, c’est un chanteur hors pair. Rick Nielsen envoie un solo d’enfer et le son est énorme. À peine a-t-on le temps de souffler, qu’on embraye sur «Long Time Coming», premier single de l’album et déjà premier dans les charts US. Là, ça démarre avec un riff hommage à AC/DC, sauf que lesdits Australiens n’ont rien sorti d’aussi accrocheur depuis des lustres. Le chorus est imparable de simplicité et d’efficacité immédiate et surtout il y a un solo de guitare fulgurant. Les autres membres du groupe ne sont pas en reste. Daxx est dynamique au possible à la batterie (du haut de sa trentaine il insuffle une seconde jeunesse au groupe) et la basse à 12 cordes de Tom Petersen est énorme aussi comme toujours.

«Nowhere», qui suit, est lui dans un tout autre registre puisqu’il s’agit d’un pur morceau de punk (imaginez les Sex Pistols produit par George Martin et vous aurez une idée du résultat). Le chant très spécial semble être être l’œuvre de Rick Nielsen dont on croit reconnaître la voix nasillarde entendue habituellement dans les chœurs. Mais étant donné que ce n’est pas précisé dans les crédits de la pochette, peut-être est-ce Robin qui imite la voix de Rick, allez savoir. En tout cas, c’est génial et le solo de guitare (au son délirant) devient fou et semble ne plus vouloir s’arrêter avec ces cordes et synthé qui viennent s’y ajouter pour partir dans le grandiloquent (on pense à «Dream Police»). «Nowhere» est une pépite d’originalité dans son mélange des genres, la qualité de son arrangement très expérimental mais efficace avant tout.

Cela s’enchaîne parfaitement avec le titre suivant, «Radio Lover», qui proviendrait de l’époque du fameux album grunge sans titre de 1997, superbe et original qui démarre encore avec un riff à la AC/DC (période Powerage) mais qui ensuite qui va vers le glam rock. Encore un petit bijou. Après ces quatre premiers titres plutôt heavy, quand «Lolita» arrive on se dit qu’on va pouvoir souffler, celui-ci étant une ballade power pop guillerette (difficile en fait de définir le genre), mais avec des accents metal évidemment. C’est dépouillé, entraînant au possible avec ses samples en accompagnement. La composition est originale (on entre dans le morceau par le refrain), la basse de Tom Petersen est énorme, c’est du niveau d’un Queen des années 80 sauf que c’est de notre époque et peut-être même novateur. Souvent avec Cheap Trick les morceaux démarrent de façon classique pour vite bifurquer vers la mélodie inattendue.

C’est le cas avec la 6e piste «Brand New Name On An Old Tattoo», excellent hard rock comme ils savent si bien faire avec un chorus accrocheur qui vous colle aux Converse. Et à ce point-là de l’écoute de l’album, on se dit qu’on a soulevé un lièvre. Christophe Goffette nous confiait que sur chaque disque de Cheap Trick il y avait toujours au moins une balade qu’il zappait. Il y a des chances pour que Christophe zappe «Floating Down», la 7e piste. Non pas que ce gentil morceau soit mauvais en soit (il trouvera assurément ses partisans), mais la mélodie n’est pas spécialement accrocheuse et cela ne semble pas être forcément le but. Au moins il évite de trop sombrer dans le sirupeux facile comme il est parfois arrivé à Cheap Trick de le faire avec certaines de leurs ballades trop commerciales de la fin des années 80 (mais comme le disait Rick Nielsen avec ironie, ce n’était alors pas de leur faute, mais celle des producteurs). «Floating Down» est juste bon pour écouter dans la salle d’attente chez le dentiste ou bien lorsqu’on est coincé dans l’ascenseur.

Ce n’est pas le cas de « She’s Allright» le titre suivant, magnifique, dans lequel Robin imite savoureusement Bob Dylan au détour d’un couplet. Quel vieux groupe parmi les dinosaures encore en activité aujourd’hui est toujours capable de pondre une telle merveille d’élégance et de raffinement sans se soucier des modes ? On se le demande… Avec «Listen To Me» cela débute comme du Willie Deville avec citation des Stones, mais non, on est encore dans le hard facétieux qui rappel l’album One on One. Énergie tonitruante, orchestration minimaliste alternant avec puissance des chœurs, ça n’arrête pas, il y a un break endiablé avec guitares et basse démentielles.

Concernant «The Rest Of My Life», attention, gros chef-d’œuvre. Refrain terriblement addictif, solo de guitare stratosphérique époustouflant (40 ans de métier, ça s’entend et ça fait la différence). Certainement l’une des plus belles balades rock composée par un groupe estampillé «hard» ces dernières années, bref… frissons dans l’échine garantis. «Blackberry Way» est la seule reprise de l’album. Une chanson de The Move de 1969 écrite par Roy Wood dont Cheap Trick avait déjà repris avec succès le «California Man» en 78 sur Heaven Tonight. À l’origine enregistré en mono et sans guitare électrique, Cheap Trick fait une excellente remise au goût du jour de cet hommage aux Fab Four avec orchestration savamment dosée (il y a un orgue avec un son volontairement un peu foireux pour rajouter au charme vintage, au charme «cheap» dirons-nous). «Like A Fly», l’avant-dernier titre, est du rock épique plein d’ernergie encore qui séduira les fans des Who, Robin y chantant un peu comme Roger Daltrey et les synthés sonnant comme sur «Tomy». Encore une belle mélodie et surtout ça joue plus que jamais.

13e et ultime piste, «If You Still Want My Love» justifie à elle seule l’aquisition de l’édition Deluxe car c’est encore une grosse masterpiece. Majestueux, grandiose, un trip immédiat vers les hautes sphères. En simplifiant on pourrait dire que c’est du rock progressif (un morceau évolutif), sauf que là pas la peine que ça dure huit minutes interminables, en 4 minutes et 23 secondes tout est dit. Et puis il y a cette cassure inattendue avec ce final qui s’énerve, Robin hurlant inlassablement «don’t put me in the midle of your hell» qui achève l’album sur une note sombre et dramatique (à moins que cela ne soit un ultime pied de nez à un amour destructeur).

Une fois sur un forum un internaute a écrit que Cheap Trick c’était des mélodies à la Beatles jouées avec le puissance de son de Led Zeppelin. Nous, nous affirmons que Cheap Trick est au rock opérette que ce que Queen était au rock opéra. Nous ne disons pas cela par hasard quand on sait que les parents de Rick Nielsen (l’âme du groupe) étaient un couple de cantateurs d’opéra très célèbre en Suède durant les années 20 et 30. Lorsqu’ils prirent leur retraite dans les années 40, ils immigrèrent aux States, plus précisément dans la ville de Rockford (là où réside une grande communauté d’émigrés suédois) pour y ouvrir un magasin d’instruments de musique. Et c’est là où tout commença pour Rick Nielsen, l’homme à la casquette et aux mille guitares. On peut parier que We’re All Alright va être l’album qui va mettre tout le monde d’accord, l’album de la consécration. Car ce n’est pas seulement un bon album de plus pour un groupe qui n’a plus rien à prouver depuis longtemps. Non, c’est un album tellement parfait, tellement inspiré par la grâce, qu’il ajoute une pierre de plus à l’édifice de l’histoire du rock (et les groupes plus jeunes qui vont passer derrière ont du mouron à se faire s’ils veulent ne serait-ce que l’égaler). Nous pensons aussi qu’il y a de fortes chances pour que cela devienne l’album avec lequel, enfin, les rocks critiques vont comprendre que Rick Nielsen est certainement le plus grand guitar hero actuellement en activité, le plus virtuose, même si, dans son cas, il faudrait plus parler de guitar anti-hero tant le bonhomme a le sens de l’auto-dérision (il suffit de voir ses prestations scéniques pour s’en rendre compte). Sa façon de jouer avec la main droite grattant à toute vitesse en allez-retour crescendo les cordes comme sur une mandoline est unique en son genre. Donc voilà… Si cet été vous saturez un peu d’écouter du metal satanique, goûtez donc au rock maçonnique proposé par Cheap Trick. À écouter en voiture alors qu’on part en vacances, en prenant le temps d’observer le paysage, c’est le pied total et vous nous en direz des nouvelles.

 


Alexandre Jousse


Kankoiça
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