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RICK JAMES, DES VIES INSIDE – part one

RICK JAMES, DES VIES INSIDE

Par Vincent Zimmermann

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Comme dans un film hollywoodien, où les clichés s’entassent, défilent les uns après les autres, la vie de Rick James, vue de loin -depuis un canapé à bouffer du popcorn, par exemple- pourrait sembler banale. Toute cette banalité à laquelle les biopics nous ont habitués s’y trouverait, vous savez, ce « déjà vu » que l’on sait des rock-stars, et bien il serait porté à l’écran pour lui aussi. Le prince du « punk-funk » a en effet beaucoup de points en commun avec ces curieux personnages aux destins d’exceptions : un parcours atypique, quelques mystérieuses forces croisées en chemin et un mode d’expression à couper le souffle. Mais point de film sur lui pour autant. Il mérite que l’on appuie sur le bouton pause de nos existences musicalisées pourtant. Et je vous y invite ! D’autant plus si de vos platines sortent d’ordinaire des sons signés Prince, Grandmaster flash, Bruno Mars, Dr Dre, Georges Clinton, Peter Tosh, Snoop dogg, Busta Rhymes, Kanye West, Marvin Gaye, ou bien encore Stevie Wonder -et plus généralement, disons, des mélanges de R & B à l’ancienne, de funk, de rock, de reggae et de soul. Dans les lignes qui suivent je vous propose un rapprochement avec l’ovni, cet énergumène -et qui déborde de talents, autant que d’arrogance- qu’est Rick James. Sa vie, sa musique, tout ce que j’ai pu collecter, comprendre, traduire et résumer de cet artiste (en puisant allégrement dans l’une des autobiographies écrites par l’intéressé – celle où est il aidé de David RITZ) est à suivre dans les pages qui arrivent. L’histoire d’un génie qui combat ses démons (son égo, les femmes faciles, les drogues) et d’une BO qui ensorcelle…

Enfance et adolescence. Du ghetto au Vietnam.

BuffaloNous sommes en 1956, dans l’état de New York. Dehors, c’est l’hiver et il fait très froid. La température est largement en dessous de 0°. Cette ville, Buffalo, est proche de la frontière du Canada, juste à côté du site touristique des chutes du Niagara, mais en dehors de cette visite il n’y a pas grand-chose à faire dans le coin. Et encore moins à une heure si tardive. Buffalo est une ville au passé industriel, qui s’appauvrit au fil des ans, où le chômage règne en maître et où les immeubles délabrés, bientôt laissés à l’abandon, trônent dans un décor gelé telles les statues sur l’Ile de Pâques. Un petit garçon, d’environ 8 ans, et sa mère, qui l’abrite dans son manteau, se dirigent vers un pub. Le lac Erié est gelé à cette période de l’année et c’est sans craintes qu’ils marchent dessus. Leur déplacement est entravé par une violente bourrasque de neige et pour gagner en temps de trajet, ils le traversent à pied. Sans craindre que la glace ne se brise et les entraînent à tout jamais dans une prison faite d’eau glacée et de parois épaisses -ils ont trop l’habitude. Ici, comme dans les villes voisines un peu plus grandes (Toronto, Minneapolis et Detroit surtout), une belle scène musicale –faite de jazz, de soul et de R & B- commence à émerger. Les hits issus du célèbre studio Motown, un peu plus à l’ouest, d’en témoigner un peu plus tard. C’est d’ailleurs à un concert que nos deux protagonistes se rendent en cet instant.

Etta James 45TC’est jour de fête pour ce petit gars ! Son père est parti à sa naissance (un alcoolo fini, fourré jusqu’au cou dans des trucs louches –il n’en saura pas beaucoup plus sur lui) et c’est sa maman qui l’élève seule. Elle doit cumuler deux jobs pour l’habiller et le nourrir lui et ses frères et sœurs. Ils sont 8 enfants, au total ! Du coup, ces instants-là, où il est seul avec sa mère, se font vraiment très rares ! Ce soir, c’est son moment à lui ! Et rien qu’à lui ! Sa mère travaille dans cet endroit. C’est son second boulot (le pas légal, hein, le non officiel.). Elle tire au sort des numéros pour la mafia locale. Dans ce nightclub, il y a des jeux d’argents, des femmes nues et qui dansent et, quelquefois, un bon concert. On y discute, on y fume, on y boit. C’est un endroit où les enfants sont interdits. Les adultes, quant à eux, y sont aussi sélectionnés, triés sur le volet, comme on dit ! Tout n’est pas très légal ici, voyez-vous… Il fait chaud dans cet endroit, contrairement à dehors, et le décor est merveilleux, ça respire le bien-être, l’opulence. L’ambiance est tamisée, festive et électrique. Notre petit gars exulte. Comme la fois dernière, une fois passé l’entrée (dissimulé sous le manteau épais), il ira se réfugier dans les loges des artistes. Il pourra alors assister au concert, vu des coulisses, pendant que sa mère tirera les chiffres. Sa maman le sait bien qu’il adore être ici. Cet endroit, il l’aime pour la bonne humeur qui s’en dégage, la musique qui s’y joue, le brouhaha des conversations, la fumée, la chaleur, les lumières, l’excitation des rires, les corps qui bougent, les ombres qui s’y déplacent. Tout ça est merveilleux. Ce soir-là, au programme, il y a cette diva soul qui plus est : Etta James. Cerclée de deux splendides choristes et qui se produisent avec elle sur scène : les « Peaches ». Leur voix, leur maquillage, leurs vêtements -faits de strass et de paillettes, et qui laissent entrevoir le détail de leurs formes- semblent onduler et se nourrir aux rythmes des applaudissements du public. Un public médusé, enchanté, qui lui paraît baigner, comme il doit l’être lui-même, dans un rêve éveillé. Tout ça lui plaît énormément, à notre ami. Son nom ? James Ambrose Johnson Jr, né le 1er février 1948 (8 ans plus tôt), ici même, à Buffalo, dans l’état de New York. Il se fera connaître, quelque vingt plus tard, sous le nom de Rick James.

John Coltrane A love SupremeLe souvenir que James Johnson conserve de son père reste flou. Il se souvient juste qu’il cognait sa mère. Il aurait voulu le tuer, pour cette raison. Tout est allé mieux, niveau ambiance, le jour où son géniteur est parti pour ne jamais plus reparaître. James a trois frères et quatre sœurs. Les deux premiers sont issus de deux unions différentes. Sa demi-sœur, Camille, était en charge de lui. De s’assurer qu’il se traîne jusqu’à l’école, par exemple. Pas une mince affaire. James rechigne très vite à faire tout ce qui est contraignant, déteste la discipline. Sa mère, pour couronner le tout -elle est persuadée que cela ne peut qu’aider ses enfants à se sortir de la misère- les inscrits dans une école catholique. James y apprendra qu’il ne faut pas tout confesser. Garder pour soi certaines choses. Les pensées impures qui visent les sœurs, par exemple ! Laissé très jeune, quasi sans surveillance, James Ambrose Johnson Jr, enfant, multiplie les conneries. Sur les pas de son grand frère plus âgé (qui assez tôt intègre un gang et se fait arrêter régulièrement) il se bagarre souvent, sèche les cours et traîne en bande avec des loustics de son espèce. Il est à ce stade, en résumé, un gosse un peu atypique, pas très sérieux à l’école (lorsqu’il y va !) et qui commence à soigner, volontairement, une bien mauvaise réputation. En parallèle de ses activités extra-scolaires, il continue d’assister aux concerts de grands artistes qui jouent dans le club où travaille sa mère, et n’a de cesse d’écouter tous les disques qui lui tombent sous la main. Après avoir vu jouer de nombreux artistes sur scène (Miles Davis accompagné de John Coltrane, notamment), il est déterminé. Il devine qu’il veut évoluer, graviter dans ce type d’endroit (les boîtes de nuit, les clubs de musique), il sait ce qu’il veut faire plus tard : il sera musicien ! Toujours très tôt, il fréquente une fille un peu plus âgée (qui s’appelle Nancy, elle a 4 ans de plus que lui) -et qui l’initie à la sexualité-, il n’aura de cesse, dès ce moment, de se vanter de ses multiples conquêtes féminines. Jeune, il fait aussi usage de produits interdit aux mineurs (alcool et marijuana). Ce qui aura pour effet d’en favoriser, voire d’en décupler, l’addiction à l’âge adulte. Comme pour toutes les addictions, le plus tard on goûte certains produits toxiques, le plus facilement on s’en détache ! (C’était l’instant préventif !). Voilà pour le contexte et quelques thèmes centraux qui forgeront l’œuvre en devenir.

Grâce aux économies réalisées avec les jeux d’argents clandestins qu’elle anime, sa maman, toujours dans l’optique d’améliorer le quotidien et de préparer l’avenir de ses enfants, les sort de la cité où ils ont grandi (un endroit réservé aux familles avec peu ou pas de revenus). Ils traversent ainsi le pont de Swan Street pour se rendre au « Perry Project ». James est ainsi éloigné de Nancy (son premier flirt) et du logement où il a vécu. Cerise sur le ghetto, en arrivant dans sa nouvelle cité, « la cité des blancs » comme ils la nomment en famille, James et son binôme, son frère Roy (et avec qui il se doit de rester en permanence -ils ont la charge l’un de l’autre) sont les seuls Noirs de l’université. Un groupe de jeunes bagarreurs (et plus grands qu’eux) prend l’habitude de les prendre en chasse. Lui et son frère courent vite, heureusement ! Contrairement à leur grande sœur, Camille. Celle-ci finit par se faire tabasser par les « blancs-becs », pile sur le seuil de la maison des Johnson ! La mère de Camille assiste à la scène, intervient et menace. Sa fille et ses garçons seront vengés par le grand frère de James. Le redoutable et redouté Carmen. Ce dernier, à l’occasion d’un de ses coutumiers allers-retours en prison, en profitera pour rendre visite (et la pareille) au petit gang de morveux. Il est accompagné d’un ami rencontré en cellule et du père de Rick (qui réapparaît pour disparaître définitivement de la vie de son fils après cet évènement). Tous trois iront les tabasser. De cet épisode, les Johnson tireront une réputation de durs et ne seront plus embêtés.

C’est aussi à cette époque que James découvre Elvis à la télé. Il est surpris de voir le rocker blanc interpréter un titre qu’il a l’habitude d’écouter sur le tourne-disque de la maison et chanté par un noir. Sa maman lui explique alors que tout le monde peut chanter les chansons de tout le monde. Et elle s’empresse d’ajouter, amusée par sa remarque enfantine, que oui, il pourrait passer à la télé à la place d’Elvis s’il reprenait à son tour la chanson ! Et que oui, on le laisserait peut-être faire ça lorsqu’il sera plus grand. « Je suis sûr qu’on te laissera faire si tu le veux. ». Ce sera son dernier souvenir de pleine complicité avec sa mère. Puis surgit l’incident, un incident que l’on peut qualifier de grave, de déterminant dans le parcours de l’artiste en tout cas. Roy, son petit frère, et dont il responsable, a un accident de vélo – un vélo qu’ils sont deux à partager. Il faillit mourir. Il aurait dû être avec lui lorsque Roy s’est fait renverser par ce camion de glaces (au lieu de cela, il traînait avec Nancy) … il a désobéi. Sa mère, en guise de punition, ne l’invitera plus à ces fameux concerts secrets. Il y avait pris l’habitude de s’essayer à la batterie lorsque tout le monde était parti pourtant… Un matin, alors qu’il a découché toute la nuit et revient au lever du jour (encore avec Nancy) sa « daronne » fait mine qu’elle n’a rien vue, qu’il ne s’est rien passé. Toute son attention est désormais tournée vers Roy (qui restera plâtré des deux jambes et jusqu’à la taille pendant deux ans.). Du coup, et puisque plus rien ne semble avoir d’importance dans ce qu’il fait, puisqu’il est privé de concerts, en plus, James va se lancer dans la « fugue culturelle » ! Il a seulement 13 ans. Et ce sera la première d’une série plutôt longue !

The_Village_Vanguard_at_night_1976Le ticket pour New York est bon marché. Le voyage est pénible, long, ennuyeux. Il part à 10h du matin et arrive sur les coups de 22h. Avec tous les arrêts cumulés le pré-ado met 12 heures pour relier Buffalo à New York. Seconde destination, dès son arrivée en ville : le Village Vanguard (célèbre club de jazz de Greenwich Village). Il vient voir jouer John Coltrane qui y donne un concert. Pour économiser le prix de la place – ras le bol d’attendre debout, après 12h de bus et puis il n’a plus d’argent de toute façon ! – il se faufile derrière un vigil, qui est trop occupé à vendre et contrôler les billets qui défilent. Il entre par la porte de sortie des cuisines de l’établissement ! Là, une fois entré dans la salle, en écoutant les musiciens (qu’il étudie, je cite : « comme un joaillier regarde une montre ») il prend conscience de plusieurs choses. La principale : Coltrane parle, sans dire un mot. Avec son instrument. Il décrit tout ce qu’il voit, il ouvre son esprit, via son saxophone, pour nous y conduire ! Quant au groupe qui l’accompagne, il est à son service. Les autres musiciens appuient le récit en cours, ils vont Jackie Wilson 45 Ttous dans son sens. James, le soir même, continue son périple. Il file ensuite à Harlem, pour écouter et voir Jackie Wilson, à l’Apollo (le même soir, semble-t-il). Les mouvements du chanteur, son style de chant syncopé, lui font apparaître Elvis comme un vulgaire pantin un peu effrayant (je le cite encore : « Jackie Wilson made Elvis look like Howdy Doody »). Et ce soir-là, à New York, celui que l’on appellera bien plus tard Rick James a cette révélation. Il sera un mélange de ces ceux-là. L’imagination de John Coltrane avec le « sex appeal » de Wilson. Il sera bientôt reconnu et fier d’être un grand artiste ; adoré par les femmes qui, elles, admirent Jackie Wilson. En rentrant chez lui, après cette « petite promenade de 24h », sa mère, de nouveau, a toute son attention… Pour lui donner, une bonne leçon ! Mais peu importe le martinet ! James encaisse. Et retournera sur New York à partir de ce jour, et dès qu’il le faudra ! Un jour, pour retenir son fils, elle lui envoie les flics. La flicaille chope James à la gare de Buffalo et le place, conformément à ce qui était prévu, en maison de redressement. Lorsque sa mère lui rend visite, elle lui fait promettre de se contenter d’aller voir les musiciens locaux et de rester à la maison. Il lui promet mais ment. Quand l’ultime dispute a lieu, il a 16 ans. Il bloque la main de sa mère et la désarme. Plus jamais elle ne portera la main sur lui.  C’est aussi à cette période que sa mère se remarie, avec un dénommé Al Gladden. Penny, la seconde demi-sœur de James naîtra de cette union. Al est cool. Il est alcoolique, mais lui convient. Il rend sa mère plus épanouie. Le souci c’est leur nouvelle maison. Elle est partagée avec la famille de Al, qui vit à l’étage juste au-dessus d’eux (au second). Ils sont tous très bruyants. Le plancher est fragile, grinçant et ce sont tous des poids lourds ! James se sent à l’étroit. L’action procurée par ses « activités de gang » et par la musique lui permet toutefois de s’évader.

À l’école, il prépare un spectacle. Après plusieurs séances d’entraînement à la batterie (son professeur de musique, qui lui reconnaît beaucoup de talent, lui apporte quelques bases. L’intéressé dira, quant à lui, ne se servir que de son sens du rythme.), le résultat est unanime : il fait un vrai tabac ! Juste après avoir vomi ses tripes dans les toilettes à cause du trac, sa reprise de Fingertips (Stevie Wonder) fait un carton ! C’est sa première représentation en public et son premier succès ! Sa cote auprès des filles augmente un peu plus. Ses convictions se renforcent. La musique, l’action, les filles. Voilà pourquoi il est fait. Il collectionne les amies et les ennuis, plus que les cours. Et est si peu à ses études qu’il finit même par être viré ! Sa troisième école, à l’âge de seize ans, sera la dernière. Cette fois c’est sa mère qui l’en retirera. Par crainte qu’il ne se fasse tuer par un gang d’Italiens (armé de pistolets) avec lequel il a la bonne idée de se battre, accompagné de ses habituels comparses, dans cet établissement. Maintenant, du coup, James est libre. Sans école, sans emploi, sans perspective immédiate mais libre.

Nous en sommes en 1963 lorsque les Johnson’ s déménagent de l’immeuble qu’ils partageaient avec les Gladdens. Roy s’est remis de son accident et est devenu un élève studieux. Carmen continue de mal tourner. Camille a deux enfants et a déménagé pour faire sa vie. Tandis que Cheryl, Alberta et Penny continuent de grandir tranquillement. Rick, lui, profite d’un incident -une mini-émeute qui a lieu dans son quartier et qui dégénère. Suite à l’éclatement des vitrines d’un magasin hi-fi, il profite de l’occasion pour subtiliser, avec sa bande de potes, un énorme poste radio -qu’il conserve pour son usage personnel- ainsi que plusieurs télés de valeurs – destinées, quant à elles, à la revente, dans le but de faire un peu d’argent. Les bénéfices du casse serviront à notre bande de lascars à acheter de la marijuana (en très grande quantité) ! Rick, ado, commence à « sérieusement » consommer ce type de stupéfiants. Assez vite, il passe à l’héro et voilà que ses petites amies (il en aurait, d’après ses souvenirs, jusque quatre en même temps) sont mises à contribution pour assurer l’achat-revente. Heureusement un client des cercles de jeux que fréquente sa mère, un genre de révérant des rues, et qui répond au nom de Malcolm Erni, croise James Johnson et le ramène, pour un temps, dans le droit chemin. Il lui fait s’intéresser à la culture noire et l’implique dans son centre afro qu’il a installé dans le quartier. James fait connaissance avec la culture des Nubians, étudie le swahili, lit « The fire Next Time » de James Baldwin. Écoute les discours de Martin Luther king et de Malcom X. Au centre associatif, il fait aussi la connaissance d’une jolie femme d’une trentaine d’année (Amopuza Enza, professeur de danse sénégalaise) et de son fils, Ty, qui va l’initier au djembé. Il héberge un temps ses deux nouveaux amis chez sa mère. Puis, survient un drame. Un soir que l’association organise un pique-nique. La soirée est paisible, l’ambiance est délicieusement agréable, lorsque soudain, une bande de racistes armés de haine, de flingues et de couteaux, les chassent de la plage puis caillassent leur bus une fois qu’ils s’y sont réfugiés. James, qui a suivi contre son gré les instructions de Malcom – à savoir d’adopter une attitude pacifique, ne pas se défendre ou répliquer- comprend que cette approche culturelle a ses limites. Il quitte l’organisation pour retourner avec ses amis aux manières et manies répréhensibles et dangereuses. Quelque temps plus tard, en moins d’un an, il est accro à l’héro. Et c’est en recroisant, à nouveau, l’homme de dieu, qu’il va pouvoir en réchapper. Malcom envoie James chez sa tante à New York pour une « cure à l’ancienne ». Là durant une semaine il est enfermé dans une chambre, à boire de l’eau et de la soupe, manger du pain et souffrir le martyre comme jamais.  Lorsqu’il revient à Buffalo, c’est la résurrection. Il se sent fort à nouveau.

De retour à Buffalo, clean, sevré, James retrouve Malcolm Erni. Ce dernier lui apprend que ses deux compères malfaiteurs ont eu quelques soucis. L’un est mort par balles à l’occasion d’un deal qui a mal tourné, l’autre est en prison pour des raisons similaires. Son protecteur lui offre encore bon conseil. Celui de s’engager dans la réserve des marines. C’est alors le moyen le plus futé, paradoxalement, d’éviter le Vietnam. Plutôt que d’attendre d’être appelé, l’idée est de devancer l’appel, pour être formé sur place, sachant que la Navy reste à quai pour l’instant. James suit ce judicieux conseil. Il s’agira de se rendre deux fois par mois au camp d’entraînement. De quoi lui laisser du temps libre pour s’entourer de musique. Il intègre ainsi les Dupress, groupe avec lequel il chante du doo-wop remis au goût du jour. Il est aussi batteur pour plusieurs groupes de jazz. Il finit même par jouer un soir au côté du célèbre Thelonius Monk et qui valide, d’un discret signe de tête, sa prestation à la batterie de plus d’une demi-heure. Un sésame pour le jeune Rick ! Il ne lui en faudra pas plus pour l’encourager à continuer dans la voix musicale. Pour l’heure, les problèmes le poursuivent. Il n’est, en effet, pas assez assidu aux entraînements militaires qu’il est contraint d’effectuer et aux retards répétés ajoute une forme d’impertinence que n’affectionnent que moyennement ses supérieurs hiérarchiques. Du coup, le couperet tombe. Il doit partir au Vietnam ! Quelques jours avant de s’embarquer pour la guerre, avec 50 dollars en poche, il déserte. Direction Toronto. La musique, le sexe, l’insoumission, l’argent, la drogue, la voyoucratie, l’envie de sortir du lot, les sens qu’il doit donner à sa démarche, devenir célèbre, riche, et côtoyer des célébrités, dès l’adolescence, tout chez « ce monstre d’égotisme », est déjà là ! Il ne lui manque pour le moment que l’essentiel : un premier titre !

En 1964, James Johnson est à nouveau clean et vient d’échapper à l’enrôlement en cours dans la guerre du Vietnam -alors que la ségrégation et le racisme règne encore dans le pays de l’oncle Sam- il est déserteur et vit au Canada. Il sait chanter et c’est un bon batteur. Un autodidacte avec une bonne oreille et un sens du rythme sans pareil –remarqué petit par son professeur de musique et tout fraîchement validé par des pros tel que Thelonius Monk. Pour continuer la musique et échapper à la guerre -cette guerre à laquelle les jeunes afro-américains pauvres furent envoyés en première ligne et en masse- arrivé à Yorkville (le Greenwich village canadien où il se rend) on lui conseille sur place de changer de nom. Il se fait alors appeler Rick James Matthews (du nom du cousin mort de Pat McGraw –un type à combines qu’il rencontre dans un club et avec qui il sympathise). Pat est musicien et connecte James avec Nick St. Nicolas, leader d’un groupe de R & B. Le temps d’une reprise de « Stand by me », juste pour le fun, James remplace le chanteur. La foule du petit club où la scène se produit est comblée. Quelques jours plus tard, il devient le chanteur du groupe, rebaptisé ironiquement The Sailors Boys. Un nom inspiré par les fringues de marins fournies à James par l’U.S Navy (les seules qu’il ait sur lui en cet instant) et qui deviennent le « dress-code » du groupe ! Un groupe qui reprend des tubes de R & B des Isleys Brothers ou de Ray Charles. James fait aussi un tour de chant solo, sous le nom de Little Ricky -accompagné d’un harmonica. Il écoute et découvre avec joie et intérêt toute la scène torontoise. Il va voir jouer Joni Mitchell (qui lui rend la pareille), Kenny Rogers, The band (qui accompagneront Bob Dylan) ou encore… Neil Young (avec lequel il joue de temps à autre et sympathise). James constate avec plaisir que tous ces musiciens autour de lui s’inspirent de musiques noires. Lui, découvre le folk. Les influences anglaises (les Beatles, les Kinks) se font entendre aussi. Et dans ces petits clubs, il a sa place. Lorsque Nick part pour monter un autre truc, James recrute un nouveau bassiste en la personne de Bruce Palmer. Il monte ainsi son propre groupe, qui fonctionne très bien. Le groupe attire une sorte de manager, Brian Epstein, qui les relooke et organise du buzz autour d’eux. Avec succès. L’argent commence à venir et Little Ricky a un « chez soi ». La drogue revient elle aussi… de la coke, surtout. Son addiction grandit et le succès avec. Epstein rebaptise les Sailor Boys « The Mynah Birds » -du nom d’un café de Yorkville, dont le manager est propriétaire, et qui porte le même nom. Rick James Mathews, Bruce Palmer et Goldy McJohn y reprennent des standards des Stones.

the-mynah-birds afficheÀ cette période, en 1965, le manager mène la danse. Il leur dégote quelques concerts, un petit passage à la télé, leur fait jouer ses compositions (celles de son frère) et les met en scène. Des filles sont engagées pour crier durant leurs shows, le groupe se retrouve encore plus bizarrement accoutré (exit les fringues de marins) et James avec un véritable oiseau dans les mains (qui le griffe et lui chie dessus) pour assurer le spectacle ! Il craque et convainc les autres membres du groupe de le suivre. Les Mynah Birds conservent leur nom et claque la porte ! C’est à cette période que Neil Young, dégoté par Bruce Palmer, les rejoint. James lui de son côté amène son ami Morley Schelman (un type du showbizz avec qui il consomme de la coke et descend quelques fois dans des clubs sur New york pour écouter des groupes de folks et une connaissance de ce dernier, un producteur de métier -et à l’épais carnet d’adresses : John Craig Eaton. Eaton va devenir producteur des Mynah Birds et Morley leur agent. C’est aussi à cette période qu’il rencontre sa nouvelle compagne : Elke. Il se sent pousser des ailes. Comme si rien ni personne ne pouvait l’arrêter. Les bonnes choses en entraînant de nouvelles, le groupe travaille désormais avec du bon matos. Neil a déjà ce coup de guitare d’exception (qui va le rendre mondialement connu) et James compose ses titres comme il les entend ! Eaton et Schelman leur annoncent quelques temps plus tard la bonne nouvelle : ils sont attendus à Detroit pour une audition, Berry Gordy veut les entendre ! Morley rassure James sur son statut de déserteur et lui procure une fausse identité. Avec le titre « It’s my time » en poche, les « M. birds » se rendent chez Motown. À l’audition ils font mouche ! Berry Gordy veut les signer. Il leur faudra juste retravailler un peu les compositions avec le hits maker du moment : Mickey Stevenson. James accepte de bonne grâce que l’individu mette un peu son nez dans ses compositions –eu égard aux nombreux tubes (tel que « Dancing in the Streets ») qui trouvent leur origine dans l’oreille de ce monsieur. Et il n’en revient pas ! Il côtoie Marvin Gaye, son voisin au « bureau » et parle à Stevie Wonder à qui il confie avoir fait son tout premier concert avec une reprise de « Fingertips ». Stevie lui demande de lui jouer sa reprise. Timidement, il s’exécute ! Wonder rit, apprécie et valide ! Il lui conseille de raccourcir son nom aussi, dans la foulée. Lui préférant « Ricky James » plutôt que « Ricky James Mathews ». Tout est bien parti pour les « Birds » et le contrat à venir devrait s’accompagner d’une belle avance en dollars. Mais la somme tarde à arriver… James est ballotté entre Morley et Craig. Morley lui rappelle qu’il est déserteur, ce qui est un problème pour le contrat… James perd alors son sang-froid et met sa raclée à Morley. Il est temps d’en finir avec les conneries ! Sur les conseils de sa mère, James se rend du coup au FBI (qui la harcèle quotidiennement au téléphone) afin d’effectuer son service à la nation. Il a 19 ans. Il laisse derrière lui un excellent groupe, dont plusieurs membres connaîtront des carrières internationales, un hit en devenir et la confirmation certaine qu’il pourrait jouer avec les grands.

Extrait de « It’s my time » (vidéo) – le premier titre écrit par Ricky James Mathews avec Neil Young à la guitare.

À écouter -en guise d’apéritif avant la seconde partie de cet article- ne serait-ce que pour y entendre comme un air de famille avec le fameux « Boys don’t cry » et qui popularisera le groupe The Cure quinze ans plus tard !

À suivre : Du stress aux paillettes…


Images © DR


Seconde partie : Du stress aux paillettes…

Troisième partie : Come on, get it !

Quatrième partie : L’ascension.

Cinquième partie : Standing on the top… Streets songs.

Sixième partie : La chute.


Kankoiça
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