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Chihiro Ogino, DANS LA PEAU

Chihiro Ogino, DANS LA PEAU

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« Mon nom est Chihiro Ogino. Quatre kanjis forgent depuis que je suis née celle que je suis : « mille », « s’enquérir de », « roseau » et « champ ». Je ne sais pas où le sens de cette identité va me mener du haut de mes dix ans.

*

Le Voyage de Chihiro_11Aujourd’hui, je quitte mon ancienne maison, pour une nouvelle, je ne l’ai pas encore vue. Partir est la décision de mes parents. Moi, je suis plutôt triste de quitter l’école, et tous mes camarades… Mais c’est comme ça, je n’y peux rien. Papa dit qu’on sera très bien, ici… Maman dit que c’est une école moderne, moi, j’aimais mieux celle d’avant.  Et puis, le trajet est trop long. Et puis, j’ai toujours mal au cœur en voiture. Pour rejoindre notre nouvelle habitation bleue en haut de la colline, papa s’est mis en tête de prendre un raccourci. Et à cause de lui, voilà que l’on s’est perdus sur le chemin des esprits ! Un tunnel à faire frémir les plus vieilles statues nous emmène vers l’inconnu. Moi, ça me fiche la chair de poule, ça a l’air hanté de partout par plein de sylvains malveillants ! Alors, j’y vais à reculons. Je n’arrête pas de dissuader les parents d’y aller, mais rien y fait. C’est comme si plus rien ne les retenait, ils sont comme possédés par un irrépressible appétit d’aventure. Le vent lui-même me souffle de faire demi-tour, de revenir sur nos pas, de stopper notre allure. Mais rien à faire. Mes parents font la sourde oreille, ils sont aveuglés par leur besoin primaire, celui d’assouvir leur impérialiste curiosité de visiter.

*

Nous arrivons dans un endroit abyssal qui ressemble à un ancien parc d’attraction. Oui, c’est cela, nous sommes soumis irrésistiblement aux lois de l’attraction. Il faut dire que le lieu est une ode à la distraction. Tout ici n’est que merveilles endormies, vestiges de vertigineux prestiges. Pourtant, j’ai un curieux pressentiment. Et je continue de faire des pieds et des mains pour rebrousser chemin, mais en vain. Mes parents comme somnolents me traînent jusqu’au milieu du parc déserté. Ce royaume funeste s’impose à moi, en roi manifeste. Quand soudain, un vent nouveau s’en vient. Mes parents ont subitement très faim. Ils sont alléchés et si vite affamés par les étals emplis comme par magie de viandes, de volailles et de gibiers fumés. Ils se mettent aussitôt à dévorer toutes les carnes qui se présentent à leurs crocs ! C’est un véritable carnage ! Je ne peux pas les arrêter ! Ils s’empiffrent tellement que j’ai bien peur qu’ils finissent dans la peau de gros cochons dégoûtants !

*

Voilà, je crois que je suis livrée à moi-même à présent, isolée dans ce parc à thèmes. Tout avait commencé comme dans un drôle de rêve et, désormais le cours de mon aventure a pris une tout autre tournure, et se poursuit comme dans un cauchemar extraordinaire sans futur. Le champ de roseau Ogino de mes parents s’est transformé en une mare aux hallucinations infernales. Et je ne peux rien y faire. Je semble enlisée dans des sables mouvants sans pouvoir m’en extraire. Je suis saisie dans les dalles de verre de ce dédale d’enfer. C’est dans ce désert aux lumières, qu’un prince blanc m’apparaît sur le pont des oublis, et semble tout droit venu du bleu du ciel, ou de l’eau qui ruisselle, pour me sauver la vie. La nuit va s’abattre comme un sombre albatros, le prince aux yeux verts veut, lui-aussi, me faire faire marche arrière à tout prix. Je tente alors de retrouver les traces de mon passé pour reconstruire mon avenir tout tracé, mais rien y fait. Chihiro, ton voyage ne fait que commencer, on dirait.

*

238693_4951f8Mes parents sont devenus des porcs impotents soumis aux lois de l’attraction de ce nouveau pays. Quant à moi, me voilà aux abords des flots de l’illusion, au bord du gouffre du néant. Je n’ai jamais rêvé de partir à l’aventure. Je ne sais pas ce que je fais, ici. Ce voyage mirage m’a repêchée sur la rive de ma destinée en transit. J’erre désenchantée dans une parenthèse enchantée. Mille quêtes s’emparent déjà de mon corps jusqu’à mon identité. Ma vie d’avant s’efface peu à peu dans ce nouveau pays au soleil couchant. La nuit est faite d’ombres et de lumières millénaires qui me sortent de mon ordinaire. À mon tour d’être attirée par l’éternité de minuit. À présent, en terre de chimères, que va-t-il m’arriver de délétère ? Combien de sans-visages vont me dévisager jusqu’à me faire perdre la face ? Quelle sorcière me retiendra entre ses fers jusqu’au couronnement de mon effacement ? Vais-je sauter enfin dans le grand bain et nager en eaux troublées jusqu’à m’enfoncer au fond des flots, comme j’ai failli le faire dans la rivière Kohaku lorsque j’étais enfant ? Quel dragon d’eau innocent viendra me sauver de mon tourment ? Mon passé est en phase de trépasser. Chihiro n’est plus qu’un écho suranné. Bientôt même ce nom si cher à ma chair me sera étranger.

*

Chihiro, ta vie, avant d’atterrir, ici, était-elle en sursis ? Ou es-tu, comme dans les légendes, cachée par Kami ? Tes kanjis, fille de l’eau, ont-ils eu raison de ton appellation ? Sont-ils la raison, héritière d’Ogino, de cette destination sans nom ? Chihiro, quel caprice des Dieux t’a invité dans ces lieux ? Chihiro, Chihiro, fillette à mille têtes, cette quête te guidera-t-elle jusqu’à ta perte ?

 

chihiroaffichewebLibrement inspiré du personnage Chihiro Ogino de Hayao Miyazaki dans Sen to Chihiro no kamikakushi

 


Sur une idée de et par Bertille Delporte-Fontaine


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