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Olivier Bocquet, le roi de la bédoche

Olivier Bocquet, le roi de la bédoche

Par Filakter

Olivier Bocquet est un touche-à-tout, mais c’est sur ses contributions remarquées au monde de la bande dessinée que j’ai souhaité l’interroger : Fantômas, Transperceneige – Terminus pour n’en citer que quelques unes. Dans la vie comme dans les livres, il a des choses à dire et pas des moins intéressantes. Auteur engagé et engageant, bourré d’idées inventives, ses albums ont l’art de vous secouer et de vous surprendre. On commence tout de suite ?


 

Ton dernier-né s’appelle Frnck (prononcez Franck), paru chez Dupuis. C’est un jeune orphelin qui se retrouve dans une sorte de Jurassic Park plus vrai que nature. C’est drôle, dynamique et dense. Le dessin de Brice Cossu est particulièrement vivant et efficace. Si tu nous redéfinissais ta vision du livre grand public ?

  • J’ai un nom pour ça : la bédoche. C’est comme le cinoche, mais avec des cases et des Frnck_Bocquet_Cossu_Dupuisbulles. Le cinéma prétend être de l’art, l’œuvre d’un auteur qui a une vision singulière. Bien qu’il travaille avec une équipe de 50 personnes, on lit au générique « un film de… [nom du réalisateur qui se la pète un peu quand même] ». Le cinoche, lui, prétend avant tout t’emporter dans une bonne histoire. Le bon cinoche est du cinéma d’auteur, avec une vraie vision, mais ne se revendique pas comme tel. Dans les génériques des films de Spielberg, il est marqué « Directed by Steven Spielberg ». Les films Pixar de la grande époque sont des films d’auteurs, mais on dit « film Pixar ». Bien entendu, il y a des grands films et des films moisis autant dans le cinéma que dans le cinoche. C’est juste l’intention de départ qui diffère. De la même manière, il y a BD et bédoche. Quand je fais Frnck, je fais de la bédoche, je « think big ». Il faut qu’on soit emportés, qu’on se marre, qu’on soit émus, qu’il y ait de l’action et des surprises, des décors à couper le souffle, des personnages forts, des destinées extraordinaires… Bref, qu’on prenne un plaisir immédiat et sans filtre. Mais il faut aussi qu’on puisse avoir envie de relire l’album plus tard, de la même façon qu’on revoit nos films préférés, ou qu’on a relu nos Tintin ou Astérix mille fois. Avoir trouvé Brice pour le dessin relève presque du miracle. Il a immédiatement compris le potentiel du projet, la direction que je voulais lui donner, et il a mis tout ce qu’il avait en lui mais qu’on ne lui avait jamais demandé de faire avant. Au point que pour lui Frnck est devenu un projet aussi personnel que s’il en était l’unique auteur. Il m’apporte régulièrement des idées pour les scénarios, d’ailleurs. Et pour ce qui est du dessin en lui-même… Il a un sens des personnages, des expressions faciales, des cadrages et du mouvement qui ont à mon avis peu d’équivalents dans la BD belgo-française actuelle. Ce qu’il fait sur Frnck, c’est de la bédoche pure. Il donne une vie incroyable à tout ce qu’il dessine, avec en plus beaucoup de finesse et de détails. Franchement, il y a des planches que je trouvais un peu faibles au scénario mais qu’il a complètement transformées par son coup de crayon et ses idées de mise en scène. À nous deux, j’ai la prétention de dire qu’on fait du vraiment bon boulot. Il n’y a plus qu’à espérer que le public s’en empare !

Il y a d’ailleurs dans cet album une lecture à plusieurs niveaux. Lecteurs adultes et enfants s’emparent du texte, et auront plaisir à relire certaines bulles pour décrypter les dialogues, comme une série d’énigmes avec des codes. L’as-tu pensé comme un jeu de piste ?

  • La lecture à plusieurs niveaux, c’est aussi une caractéristique de la bédoche. Pour reprendre l’exemple du cinoche, quand vous regardez Wall-e à 8 ans ou à 60 ans, vous n’y voyez pas les mêmes choses mais vous prenez du plaisir dans les deux cas. L’exemple qu’on cite souvent dans la BD, c’est Astérix, mais beaucoup d’autres auteurs tentent (et parfois réussissent) de trouver cet équilibre délicat. Pour ce qui est du langage sans voyelles dans Frnck, qui rend les bulles à première vue indéchiffrables, il y avait clairement une intention ludique là-dedans. On a eu beaucoup de lecteurs qui nous ont dit qu’ils n’avaient même pas compris que les dialogues des préhistoriques signifiaient quelque chose, avant d’arriver à la page « pierre de Rosette », où on voit le même mot prononcé avec et sans voyelles… Chaque fois, on peut voir le plaisir du lecteur quand il nous raconte qu’il est revenu en arrière dans le livre et qu’il a déchiffré ce qui lui paraissait indéchiffrable. Dès la première lecture, il y a une deuxième lecture, n’est-ce pas merveilleux ? Pour ce qui est du jeu de piste, en revanche, c’est plutôt la série entière qui est conçue comme ça. Nous savons l’histoire que nous avons envie de raconter, et des indices sont glissés petit à petit dans les albums. Lorsque le moment des révélations sera venu, les plus curieux pourront revenir en arrière et se dire « ah oui ! C’était annoncé dès le début ! » Il y aura un premier moment comme ça à la fin du tome 4, qui est aussi la fin du premier cycle et dont Brice est actuellement en train d’encrer les dernières planches.

Tu y parles notamment de prises de position morales, éthiques et politiques que tu fais passer : relations hommes/femmes, couleurs de peau, etc. De façon plus générale est-ce que c’est un des piliers de ton métier d’écrivain ?

  • Je suis persuadé que ma vision de la morale, de la politique, mon rapport aux gens, à l’écologie, à la politique, à l’honnêteté, etc. a été forgée par ma fréquentation des œuvres de fiction. Les livres que je lisais quand j’étais enfant, ceux que je lis aujourd’hui. Les dessins animés, les films… Je sais ce qui est « bien » ou « mal » parce que je me suis identifié à des héros qui me l’ont montré tout au long de ma vie. Aujourd’hui on traverse une époque compliquée, où les valeurs les plus évidentes sont remises en cause, où on préfère voir crever son prochain dans la Méditerranée que de lui offrir un abri, où 11 millions de personnes en France ont voté pour un parti à l’idéologie abjecte, où un semi-demeuré haineux peut se retrouver à la tête de la première puissance mondiale. Racisme, haine et rejet de la différence partout. Qu’est-ce que je peux faire ? Je suis écrivain, je suis lu par des dizaines de milliers de personnes. Alors à mon échelle, sans donner de leçon à personne, je vais juste montrer des héros humanistes, et raconter des histoires qui montrent qu’on peut s’en sortir sans pour autant écraser l’autre. Si la fiction m’a donné des pistes pour conduire ma vie, quelle est la responsabilité de la fiction dans ce qu’il se passe aujourd’hui ? Est-ce que par hasard le fait que, dans les films, le héros finit le plus souvent par régler ses problèmes en tuant son antagoniste n’est pas problématique, à la longue ? Est-ce que certains dessins animés de la télé qui montrent systématiquement que le danger vient de l’extérieur, de l’autre, n’ont pas une influence sur la façon dont on se représente cet autre ? Je n’ai pas de réponse à ces questions, mais je me les pose constamment quand j’écris.

Avec Terminus (chez Casterman, dessin de Jean-Marc Rochette), suite et fin de la sombre et pessimiste série SF Transperceneige, tu défends aussi une version politique de la fiction. Lorsque les protagonistes s’entendent dire « le travail c’est la liberté », on retrouve des relents orwelliens, les discours de propagande se mettent à résonner, non ?

  • Transperceneige est une série politique dès l’origine. Jacques Lob parlait de lutte Terminus_Bocquet_Rochette_Castermandes classes, c’était clairement une parabole de son époque. On ne pouvait pas faire de Terminus une BD de SF uniquement pop et fun. Cette BD existe parce que Jean-Marc Rochette et moi avions des choses à dire. « Le travail rend libre », comme on le sait, c’est ce qui était écrit au fronton du camp d’extermination d’Auschwitz. Bien entendu, on ne place pas une référence comme ça innocemment. Terminus parle beaucoup de ce scandale qui fait qu’une poignée de personnes décident à notre place ce qui est bien pour nous. Et nous, pauvres consommateurs, pauvres téléspectateurs, pauvres internautes, tant qu’on nous distrait, tant qu’on a du pain et des jeux (et du sexe), on est prêts à croire tout ce qu’on nous dit et à faire tout ce qu’on nous demande. Aujourd’hui, on nous répète tous les jours, d’une manière ou d’une autre, que le travail rend libre. Mais libre de quoi ? De se loger et de se nourrir ? L’esclavagisme aussi apporte le gîte et le couvert en échange de la force de travail humaine. Et il y a des millions de personnes qui croient en cette liberté factice parce que c’est ce qu’on leur vend à longueur de journée à la télé et à la radio. Je le répète, parce que ça m’obsède : d’autres gens que nous décident ce qui est bon pour nous. Et si les faits leur donnent tort, ils inventent d’autres faits. Car quand ils disent « c’est bon pour vous », ce qu’ils disent réellement, c’est que c’est bon pour eux. Grâce à notre docilité, ils continuent leur orgie au sommet de la chaîne alimentaire. Si l’intérêt commun était vraiment la priorité, les sujets en une des journaux parleraient d’écologie et d’humanisme. À la place on parle d’économie et de terrorisme. Relire 1984 d’Orwell aujourd’hui donne des frissons. Pas uniquement à cause de la surveillance généralisée — Big Brother existe, on le sait tous maintenant. Mais aussi parce que le métier du personnage principal, c’est d’inventer des fake news. Et aussi parce que dès la page 10 il est question de réfugiés qui tentent de traverser la Méditerranée sur un bateau et qui coulent sous les yeux de spectateurs hilares. Et aussi parce que toute trace de différence y est suspecte. Et aussi parce qu’on encourage la dénonciation et l’espionnage de son voisin. Et aussi parce qu’on crée la cohésion sociale en inventant un ennemi cathartique coupable de tous les maux. Écrire de l’anticipation, ce n’est rien d’autre que décrire l’humanité telle qu’elle est, en réalité ou en germe.

Les masques de souris que portent certains des personnages leur donnent un côté rat de laboratoire, mais aussi Maus de Spiegelman, prisonniers d’un système totalitaire et meurtrier. Est-ce que tu confirmes cet aspect du texte ?

  • Oui. L’ambivalence de ces masques de souris, qui font immanquablement penser à Maus, c’est que dans Maus, les souris sont les victimes alors que dans Terminus, de prime abord, ce sont les oppresseurs. Mais c’est la perversité de notre société qui fait que la plupart du temps, les oppressés deviennent oppresseurs. Les souris dans Terminus sont à la fois prisonniers et matons. Le système carcéral parfait : celui où le prisonnier n’imagine même pas qu’il puisse sortir un jour. Que ce soit même possible. C’est un peu le fonctionnement de notre société tout entière, je pense. Une société carcérale où chacun s’arrange de son sort pour peu qu’il soit moins pire que celui du voisin. En réalité, qu’est-ce qui nous empêche de sortir du système ? Rien, sans doute. Mais on n’imagine pas s’en passer pour autant, et on participe volontairement à sa pérennité.

Concernant la genèse de cette suite, tu expliquais en postface que tu avais vu le film de Bong Joon-Ho avant de lire les BD originales, puis tu rencontres Jean-Marc Rochette avec qui tu t’attelles à la reprise de son œuvre. Quels sont tes sentiments sur cette collaboration artistique ?

  • Je pense que Rochette est un vrai artiste. Il est habité, presque hanté par son art. Il a une force de travail très impressionnante… et aussi assez épuisante ! L’un des avantages qu’il y a à travailler avec lui, c’est qu’on va vite, et que les résultats sont là. Il a passé l’âge de faire de la BD juste pour remplir les rayonnages des bibliothèques. Pour lui, chaque nouveau bouquin est une montagne à gravir, et il a l’ambition, au moment où il le travaille dessus, de faire rien moins que la meilleure BD de tous les temps. Et en vérité, pourquoi se fixer des objectifs inférieurs ? J’ai écrit deux albums avec lui (le prochain sortira en 2018), je ne sais pas si on en refera d’autres, mais ce qui est certain c’est que travailler avec lui m’a beaucoup appris sur mon travail, et sur ce que c’est qu’un authentique artiste.

Tu as eu cette jolie formule : « on sort un livre comme on lance une bouteille à la mer, sans la moindre certitude qu’il arrivera à bon port ». Alors maintenant, penses-tu que ton message a été bien reçu ? As-tu toujours cette forme d’inquiétude ?

  • Pour Terminus, je dirais que l’objectif est à moitié rempli. On a vendu une vingtaine de milliers d’exemplaires de l’album, ce qui n’est pas honteux mais si on compare ce chiffre aux 80 ou 100 000 Transperceneige écoulés, on n’a pas touché tous les lecteurs qu’on aurait dû. Je crois malheureusement que le livre n’a pas été beaucoup lu par les libraires ni par les journalistes, qui sont les meilleurs prescripteurs pour ce genre d’albums. Terminus est sorti en plein mois d’octobre, c’était 220 pages, une ambiance plutôt sombre qui ne promettait pas beaucoup de rigolade, et des centaines d’autres BD à fort potentiel commercial sortaient au même moment… Les libraires avaient trop de boulot pour se pencher sur notre livre. Ils ont juste fait une pile en se disant que le nom de Transperceneige suffirait à le vendre. On n’a pas non plus su donner envie aux journalistes d’ouvrir le bouquin. Ceux qui l’ont lu en ont dit le plus grand bien — des critiques comme on en a rarement dans une vie, je pense. Mais ils sont rares. La plupart se sont juste dit qu’on surfait sur le succès du film et que cet album n’était qu’un produit dérivé. Or, Rochette et moi n’avons jamais considéré Terminus comme une simple suite. C’est un objet en soi, indépendant, avec son début et sa fin, avec ses personnages, et un propos qui lui est propre. On n’a pas su assez le dire et j’en garde une certaine frustration.

Tu t’es livré à un travail d’adaptation des romans suédois de Camilla Läckberg :  La princesse des glaces et Le prédicateur (Casterman, dessin de Léonie Bischoff). Compte tenu du genre et de l’origine de la romancière, le public fait souvent la comparaison avec Millénium de Stieg Larsson. Ici, tu choisis, en préambule, de faire une galerie de présentation des personnages, un peu comme dans Astérix ou Lanfeust. Tu vas parfois jusqu’à montrer le même personnage à deux âges différents dans une même case, orientant le lecteur sans rien lui révéler. Explique-nous ce choix.

  • J’avais beaucoup de personnages à faire vivre et je n’aime pas les BD où un Princesse_Glaces_Bocquet_Bischoff_Castermanpersonnage interpelle un autre par son nom uniquement pour que le lecteur sache qui il est. Dans le cas de Frnck, on peut tout à fait se passer de connaître le nom des personnages pendant plusieurs albums sans que ça nuise à la compréhension. Mais pour une enquête policière, on sait que les personnages vont souvent parler entre eux d’un ou plusieurs autres, qu’il y a des liens de famille ou de travail qui sont cruciaux… Bref, il ne faut pas perdre le lecteur, ni dans les méandres de l’enquête ni dans de longues scènes introductives ou explicatives. Il y avait donc un aspect pratique à ce prologue. Mais j’aurais pu, comme dans Astérix ou Lanfeust, me contenter de faire des fiches d’identité. À la place, j’ai « demandé » à chaque personnage de se présenter au lecteur, face à lui, et d’expliquer qui il est, quel sera son rôle dans l’histoire, et éventuellement quelles sont ses relations et ses sentiments envers tel ou tel autre personnage. J’avais vu un procédé un peu similaire au début de De Mal En Pis de Alex Robinson [roman graphique montrant de jeunes adultes proches du milieu artistique, confrontés à divers questionnements, Prix Révélation, Angoulême 2005  ; NdR]. Je crois que je me suis vraiment décidé pour cette forme quand j’ai pensé à la phrase : « Je suis Alexandra Wijkner, je suis morte dans des circonstances étranges. » Ça donnait tout de suite un ton particulier, une proximité avec les personnages. Et comme ces histoires parlent de meurtres liés à des drames anciens, j’ai trouvé intéressant de mettre les protagonistes à deux âges différents dans la même case. L’enfant regarde l’adulte qu’il est devenu. L’adulte s’excuse presque de ne pas être celui que l’enfant espérait. Cette idée me touchait beaucoup.

Obligé de prendre des libertés avec le roman, par exemple La Princesse… tu proposes notamment un début et une fin qui sont différents. Quels sont les dilemmes auxquels tu es confronté dans ces choix ? Coincé entre la fidélité attendue et l’originalité nécessaire ?

  • Je ne me pose jamais de question sur la fidélité à la lettre. En revanche, je suis très soucieux de la fidélité à l’esprit. Si je fais une adaptation, ce n’est pas pour faire un roman illustré, c’est parce que j’ai l’impression que je peux apporter quelque chose au roman que j’adapte. Il y a deux ou trois ans, j’ai proposé à Casterman d’adapter La Servante Écarlate de Margaret Atwood, un livre qui m’avait vraiment marqué quelques années auparavant. Casterman a lancé une négociation pour obtenir les droits et j’ai relu le bouquin pour me remettre dedans. Il était tellement bon, tellement bien écrit, tellement « parfait » que j’ai tout annulé. L’adapter en BD n’aurait fait que l’abîmer. Je sais qu’il y a une série télé qui vient de sortir, je suis curieux de savoir ce que ça vaut, comment ils ont fait pour ne pas abîmer ce chef-d’œuvre. En tout cas, moi, si en lisant un livre, j’ai le sentiment que c’est un chef-d’œuvre, qu’il est intouchable, je n’y touche pas. Ce n’est pas le cas des livres de Camilla Läckberg, qui sont solides mais qui permettent à un adaptateur de les triturer dans tous les sens et d’en faire quelque chose de personnel. Je crois que dans Le Prédicateur et surtout Le Tailleur de Pierre (qui sort en 2018), j’ai réinventé près de la moitié de l’histoire.

Un polar dans une petite ville, c’est comme un huis-clos, une sorte de cluedo ou d’Agatha Christie, mais ça semble surtout théâtral ? Est-ce un genre qui t’attire ou un simple clin d’œil ?

  • La comparaison avec Agatha Christie est très juste. Il y a deux types de polars : ceux qui décrivent une société cassée de l’intérieur, où un meurtre a lieu, où on résout une enquête, mais où la société est toujours aussi cassée à la fin (Stieg Larsson fait partie de cette catégorie) ; et ceux, comme chez Camilla Läckberg ou Agatha Christie, qui décrivent une petite société « innocente » dans laquelle un drame survient, une enquête a lieu, on attrape le coupable, et la vie reprend son cours en toute « innocence ». Dans cette deuxième catégorie, l’auteur s’intéresse avant tout aux personnages. C’est donc en effet très proche du théâtre. Un livre de Christie ou de Läckberg ne perdrait rien à être joué sur scène, au contraire d’un livre de James Ellroy. En tant que lecteur, je suis sans doute plus intéressé par Ellroy, mais comme pour la Servante Écarlate, je me risquerais pas à l’adapter.

Le choix des cadrages y est pertinent, on repère des jeux de symétrie sur certaines planches… Es-tu plutôt dirigiste pour les story-boards ? Comment as-tu travaillé avec Léonie sur ce découpage ?

  • Je ne suis pas dirigiste dans mes découpages… mais je sais ce que je fais. Pour les page_Princesse_Glaces_Bocquet_Bischoff_Castermanadaptations de Camilla Läckberg, je dois imposer au lecteur des tartines de dialogues. Comment les rendre vivants ? Pas en multipliant les angles de caméra et en complexifiant les cadrages. Mais en faisant dire au découpage ce qui n’est pas dans le texte. Quelques exemples : dans La Princesse des Glaces, p.59, les deux héros sont assis à table. La pire configuration possible pour faire quelque chose de dynamique. En surface, ils parlent d’une affaire de meurtre. Mais que dit le découpage ? Qu’ils sont en train de tomber amoureux. P.71 : interrogatoire de police. Le flicpage_71_Princesse_Glaces_Bocquet_Bischoff_Casterman est tellement certain qu’il tient le coupable que ce dernier est virtuellement déjà en taule. Par le découpage, en jouant avec les gouttières entre les cases, il est déjà mis derrière des barreaux. Autre interrogatoire dans Le Prédicateur, Pp.93, 94,95. Le personnage interrogé demeure insaisissable. Alors on se débrouille pour que jamais on n’arrive à attraper son regard. Il est toujours en reflet, ou dans un écran, ou à travers une vitre, ou les yeux fermés… Léonie est comme moi attachée au sens de ce qu’elle dessine. Nous savons que tout ne passe pas par le texte (sinon pourquoi faire de la BD ?), et que beaucoup de choses peuvent se transmettre par la façon dont on découpe une page ou une séquence, par les valeurs de plan, les ruptures, les symétries, la position des corps, les regards… Et quand c’est vraiment réussi, le lecteur « ressent » ce qu’on veut lui faire passer sans voir les moyens qu’on a utilisés pour y parvenir. C’est d’autant plus important dans des histoires centrées sur des dialogues. Léonie comprend toujours mes propositions, et les enrichit souvent. Sur des albums plus pétaradants, comme Frnck ou Fantômas, je suis très précis sur certaines scènes clés, afin d’être certain de passer le bon sentiment, la bonne émotion, ou la bonne information, mais je laisse à Brice Cossu et Julie Rocheleau beaucoup de liberté dans leur façon de mettre en cases. Sur une séquence de poursuite, de bagarre, de fusillade, je propose un découpage dont je sais qu’il fonctionnera a minima mais j’espère toujours qu’ils feront mieux… et en général, c’est le cas !

J’ai déjà eu le plaisir de chroniquer ici même les 3 tomes de la Colère de Fantômas, d’après Pierre Souvestre et Marcel Allain, (Dargaud, dessin de Julie Rocheleau). Comme d’autres l’ont dit, le dessin de Julie Rocheleau oscille entre celui de Mattotti et celui de Munch. Pourtant, avec ces albums, je vous place sous le patronage de Magritte. On sait qu’il représente Fantômas sur un tableau, Le retour de la flamme (en 1943) qui ressemble à la couverture du roman, remplaçant le poignard par une rose. Non pas que tu adoucisses le personnage, bien au contraire, mais c’est un hommage à la fois fidèle et libéré. Chaque tome comporte en page de garde une référence au peintre belge : 

« Le bois de Justice » (2013) : Golconde (Fantômas dupliqué à l’infini dans l’air) 

« Tout l’or de Paris » (2014) : Le Fils de l’homme (Portrait avec tête en coffre-fort) 

« À tombeau ouvert » (2015) : Les Amants (Un couple voilé s’embrasse) 

Et malgré la part de mystère revendiquée par Magritte, tu n’échappes pas à l’explication de texte. Nous t’écoutons !

  • Pour cet aspect précis de notre triptyque, c’est à Julie que reviennent les idées ! En Fantomas_Bocquet_Rocheleau_Dargaudtant que Québécoise, elle ne connaissait pas du tout le personnage de Fantômas avant de se voir proposer le projet. Je lui ai envoyé une tonne de documentation et de références, mais elle a évidemment cherché aussi de son côté. Et comme l’artiste qu’elle est, elle a attaqué le personnage par sa présence dans l’art. C’est elle qui a voulu convoquer Magritte dans nos albums, ce qui était une idée brillante qu’elle a su très bien décliner. Les albums sont d’ailleurs truffés de références à des tableaux, des photos ou même des poèmes de l’époque, la plupart à l’initiative de Julie. Je la soupçonne même d’en avoir glissé quelques-unes à mon insu.

Par l’adaptation d’un roman si populaire, empli de terreur et de créativité, tu t’attaques à un mythe moderne. Cela renvoie aussi aux comics, aux superhéros dont Fantômas serait selon toi le prototype. Es-tu d’ailleurs friand de cette branche de la BD ?

  • J’aime la dimension mythologique qu’ont acquis ces superhéros, forcément ça fascine. Et c’est vrai que Fantômas en est le grand-père. J’aimerais créer un jour un personnage qui soit aussi immense dans l’imaginaire populaire que Batman ou Fantômas. À défaut, je me contente pour l’instant de travailler sur Fantômas, et c’est déjà pas mal ! Mais je dois dire que j’ai lu très peu de comics de superhéros. Quelques numéros de Strange quand j’étais enfant. Quelques grands noms « pour ma culture » (Alan Moore, Frank Miller, Scott Snyder, Mark Millar, Mike Mignola), qui m’ont souvent mis de bonnes petites claques. Mais je ne suis pas du genre à tout connaître et tout suivre. Ça me soûle assez vite, ces combats entre personnages invulnérables, et ces séries tellement longues avec tellement de ramifications qu’on ne sait pas par quel bout les prendre. Disons que je laisse à d’autres le soin de faire le tri, et que je suis leurs conseils. En tout cas avec Fantômas, je fais « mon » superhéros (ou plutôt mon super-vilain), mais je n’essaie pas du tout de me couler dans une lignée super-héroïque traditionnelle. Et pour finir sur les comics, j’avoue que je suis beaucoup plus intéressé par les comics non super-héroïques. Les travaux de Brian K. Vaughan, Warren Ellis ou Neil Gaiman (même si Sandman peut être considéré comme un superhéros) me passionnent. Et j’aime beaucoup les comic strips, aussi.

Je parlais plus haut d’hommage fidèle et libéré, comme Tarantino qui s’octroie une certaine liberté de ton avec ses références. Est-ce pour toi un créneau agréable à occuper ?

  • Oui, c’est exactement le créneau que je vise. Je n’écris pas comme Tarantino (ce serait insupportable, tant de bavardages en BD), mais je pense qu’on a un peu la même approche du « genre ». Je me souviens qu’en sortant du premier Kill Bill, je me disais « qu’est-ce que c’est génial, les films de sabre et de kung-fu ! » et juste après je me suis rendu compte que c’était faux : la plupart de ceux que j’ai vus m’ont profondément gonflé. Ce que Tarantino sait faire, c’est extraire le meilleur d’un genre, le secouer, et en faire une sorte de concentré jubilatoire. Avec Fantômas, j’ai tenté de faire un peu la même chose. Je me suis tapé la lecture des 32 romans, ce qui est une épreuve que je ne conseille à personne, tellement c’est écrit à la va-comme-je-te-pousse, tellement c’est bourré d’incohérences et de répétitions, tellement le style a vieilli… Mais dans ces 32 romans, il y a un souffle incroyable, des personnages hors-normes, et des centaines d’idées démentielles. Ce que je voulais faire avec « mon » Fantômas, c’est restituer le génie de Pierre Souvestre et Marcel Allain et de leur univers, mais sans la poussière qui s’est déposée dessus depuis des décennies. Refaire de Fantômas le personnage moderne qu’il a toujours été.

En effet, plus que la trame des romans, tu en as cherché les motifs les plus emblématiques. On peut saluer ton sens de la mise en scène, tes dialogues à double entente, des masques qui tombent, le grand spectacle, sans respect pour la règle de bienséance du théâtre classique. Encore une fois le théâtre !

  • Oui, d’ailleurs ce n’est pas pour rien que la « résurrection » de Fantômas se passe sur la scène d’un théâtre, dans le tome 1. Il y a un jeu constant avec les masques, les costumes, les doubles-fonds, les portes dérobées, les cascades, la pyrotechnie. Tout ça est très théâtral. Il y a aussi un côté déclamatoire dans la façon de parler de Fantômas. Il aime avoir son public. Au fond, s’il vole, s’il tue, s’il massacre, c’est avant tout pour le spectacle. Il faut que ça fasse du bruit, du scandale, que ça choque. Je ne pense pas qu’il tuerait quelqu’un anonymement la nuit au fond d’une impasse. C’est un artiste : il aime la lumière.

Au fait, par quel biais as-tu connu ce personnage ? Conserves-tu l’idée de faire plusieurs cycles ?

  • Comme tout le monde, je connais Fantômas depuis toujours. Mais je me suis intéressé aux romans vers 2005, justement en me faisant la réflexion que tout le monde en France connaît Fantômas, qu’il est toujours présent dans la mémoire collective, mais que cette icône de la culture pop avait à l’époque totalement disparu des radars. S’il était américain, il y aurait déjà eu deux trilogies au cinéma, et une série télé. En France, rien depuis la parodie acidulée de Hunebelle dans les années soixante et une sinistre série en 4 épisodes en 1979. J’ai lu les romans, et je me suis fixé comme objectif de faire revivre le Maître du Crime par tous les moyens ! Quant à savoir s’il y aura une suite aux BD, ça ne dépend pas que de moi. Les trois albums ressortent en intégrale en octobre prochain, on verra si ça donne envie à Dargaud de s’y remettre. Moi, en tout cas, j’ai tout ce qu’il faut pour m’y coller dès demain !

Un dernier mot sur tes projets ? 

  • En août 2017, Dupuis sort le tome 2 de Frnck (suivi des tomes 3 et 4 en janvier et juin 2018). Au premier semestre 2018 sort Ailefroide chez Casterman, gros album autobiographique de Rochette sur sa jeunesse de montagnard, que je l’ai aidé à écrire. Toujours chez Casterman, et avec un an de retard pour cause de problème de coloriste, Le Tailleur de pierre, troisième et dernière adaptation de Camilla Läckberg pour Léonie et moi, sortira également au premier semestre 2018. Par ailleurs, un autre album, dessiné à quatre mains par Brice Cossu et Alexis Sentenac, va sortir en janvier 2018 chez Dupuis mais je ne crois pas être habilité à en dire plus pour le moment. Et je traine depuis des années une monstrueuse série de comics, qui fera au moins mille pages et qui est très compliquée à monter mais que j’espère bien sortir un jour !

Merci Olivier pour ces réponses éclairantes et ces nouvelles alléchantes !


Kankoiça
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