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WELCOME TO GOOFLAND BRAZIL (and Crossroads) 3.0 — Archives — Livres — Uchronia

Thomas, DANS LA PEAU

Thomas, DANS LA PEAU

THOMAS-BLOW-couverture

« Je ne tiens plus en place. Il me faut de l’espace… Oui, bien plus d’espace. Je manque de blanc. Ces grands pans noirs m’obstruent. Je suis asphyxié par le rouge, le violet, le jaune et le bleu. Je surnage. Je veux sortir de la gamme primaire, réinventer la matière, revenir à l’éphémère… Je veux percer cette toile encaustiquée, brûler la pellicule, mitrailler la moindre particule, assécher les clichés jusqu’à l’éclat pur de Vérité. Je veux que tout implose… Que tout soit plausible. Impossible. Je n’y vois plus clair et mes pensées s’encrent. Chaque instant de vue sans prise de vue est un instant vécu ou perdu… Je ne sais plus.

*

blowup12Quelle absurdité que de vouloir recréer un semblant de sincérité dans ce stupide studio. Je ne l’ai vu que trop. Les murs sont quatre étaux qui se resserrent sur mes tempes. Ça sent la fin des temps… Je voudrais vivre de peinture à présent, retrouver des estampes contemplatives… J’en ai plus qu’assez de la gente geigneuse et dédaigneuse… Toutes ces godiches, loin d’être des goddess, sont plus qu’insignifiantes, elles sont imparfaites, elles sont lisses. Même Reg m’ennuie. Les femmes me lassent. Il leur manque quelque chose, quelque chose que je ne capture qu’exceptionnellement dans la rue. Ah ! La rue et ses ombres, ses créatures de la nuit et ses détenteurs du jour ! Londres, Paris, New York, Rome… Je voudrais fuir en Italie. Oui, je voudrais m’enfuir et rejoindre ses rayons d’or et d’ambre… Mais je suis coincé, ici, avec ces poupées impies, ces frêles furies, ces pantins sans ficelles, ces beautés sans mamelles, sans une once d’étincelle.

— Jette ton Chewing-gum !
Pas par terre !
Toi ! Descends ton bras !
Affreux !

*

Le vent qui siffle entre mes tympans va me rendre fou. L’air vivifie mes poumons. Je ne suis bien qu’à l’extérieur. Je me sens dans la peau d’un chasseur. Voilà le décor qu’il me faut. Tout, ici, respire, tout, ici, est si vrai, si intense et si éphémère. Tout, ici, va si vite. Un clin d’œil, un battement de cil et le cliché est pris, papillon dans mon filet. C’est la clef. Je voudrais me greffer un objectif sur mon oculaire orbite pour pourvoir capturer instantanément toute image, forme, lumière, ombre… Tiens, ce couple d’hommes élégants et leurs chiens assortis sont-ils sortis tout droit de mon imagerie ? Et ma boutique d’antiquités surannée… Quel bel angle de rue et de vue… Je la veux pour moi seul… J’y pénètre comme dans le coffre-fort d’une vieille fille sans fleur. Tout, entre ses murs, sent les mille et une vies, la momie et les oublis, la poussière en pluie, la soie terne, le bois verni, les vieilles pierres pourries, les natures mortes et les nus indécents se délassant sur toile jaunie… J’achète tout, sa vitrine, tous ses objets… Il y a là des trésors à foison. Ça sent fort le remord et hume bon les regrets…

*

Mon échappée belle ! Quelle lumière inouïe inonde le parc ce matin ! Il semble désert de monde. Tout y est idéal. L’entendue verte à perte de vue… Le vent toujours sifflant partout s’insinuant…. Quelques oiselets chantant écervelés… Je pars à l’inconnu. Peut-être qu’une ingénue se trouvera, là, dans les herbes menues, allongée toute nue. Je ne sais ce que je fais ici, ce que je suis venu chercher ou trouver,  mais je poursuis le libre sentier de mon seul arbitre. Elle n’est pas loin ma prise, je l’ai flairée entre les roses et la brise. Elle m’apparaîtra après l’envol d’un oiseau. Tiens ? Serait-ce, elle, déjà, cette brune pénétrant dans le sous-bois, aux prises d’un vieil homme aux abois ? Ma douce colombe, vois comme je vole, comme je fuse, file et fonds à ta rencontre !

*

blowup10Quelle énigmatique femme ! Quelle présence et quelle absence aussi ! Nerveuse comme coupable et à la fois si impalpable. Comment s’est-elle débrouillée pour me retrouver chez moi ? Comment a-t-elle su mon nom ? Mon adresse ? Quelle étrange déesse ? Après tout je m’en fiche ! Elle m’a éveillé, elle excite mes sens et incite toutes mes plus vives pensées. Diable, qu’elle m’intrigue… Patricia, prends garde qu’une nouvelle garde ne s’en vienne au front de ma passion, et ne te face affront ! Telle une nouvelle Eve, elle m’est apparue l’inconnue, puis revenue à moi et repartie si vite… Combien de temps avant qu’elle ne se rendre compte de la supercherie ? Je regrette d’avoir échangé ses clichés et de l’avoir dupée, mais c’était ma seule chance de pouvoir la recroiser. À présent, elle reviendra… Pourquoi tient-elle tant à ces photos ? Cela ne colle pas. Ce n’est pas si grave de nos jours d’avoir un amant, même un vieux richard, un paon ! Et la belle ne semble pas si farouche, elle voulait même (sous ses airs de sainte-nitouche) faire de moi sa nouvelle proie… Quel mystère !? Vais-je la revoir un jour ? Voyons Thomas, les femmes abusent de toi et t’usent… As-tu réellement envie d’une nouvelle muse ? Non, je n’en ferai rien… À présent, voyons ce que recèle la pellicule sur cet étrange entracte.

*

La décadence de l’humanité siège entre ces quatre murs. Cet alcool blanc et ces narcotiques, ces cigarettes bleues et vertes délavent les carnations des plus belles violettes. Toutes leurs peaux sont pâles, anémiées comme sales… Même Reg sent la mort (sent-elle réellement la mort ou, est-ce moi, après ce que j’ai vu ?) Quand bien même, elle est trop maigre, la mauvaise vie la décharne, bientôt, elle ne sera plus que l’ombre d’elle-même. Et, je ne la capturerai plus. Oui, je la relâcherai. Il y en aura d’autres prêtes à se mettre à nu. Plus fraîches, inconnues, comme la jeune tige, la blonde à frange aux bas verts. Pourquoi pas ? Elle est jeune, faussement effarouchée, elle sait déjà y faire. Mais avec toutes ces biches, il faut user de trop d’artifices pour les rendre immortelles. Je ne veux plus d’artifices. Je me fiche d’être immortel. Même si ça ne vend peu ou plus, je veux capter la lumière de l’éphémère, l’opacité de la véracité. Celle de la rue, des chemins, des sentiers, des déserts ou des cités. Quitte à shooter la vie suspendue ou la mort survenue, et m’en aller.

Librement inspiré du personnage Thomas de Michelangelo Antonioni dans Blowup.


Sur une idée de et par Bertille Delporte-Fontaine


Kankoiça
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