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CHRONIQUES AVRIL 2017 [BD, CD, DVD, LIVRES…]

CHRONIQUES AVRIL 2017

Sh… ! Je lis Shi et Shangri-la

Avec « Sh… » on peut faire des mots d’apaisement, de silence, de vilains mots ou de bons livres. Prenons la dernière option : deux albums, deux lettres en commun, deux univers différents, mais deux moments de plaisir autant que de réflexion.

Shangri-La, l’utopie de l’espace

Shangri-LaSorti déjà à l’automne dernier, c’est un superbe pavé de plus de deux cent pages, au dos toilé. Comme toujours, le label 619 d’Ankama mené par Run nous livre un bien bel album.

Shangri-La fait référence au récit de James Hilton, Horizon perdu, adapté au cinéma par Frank Capra, une histoire qui décrivait une lamaserie utopique du Tibet. Dans le récit futuriste de Mathieu Bablet, nous avons d’abord une une introduction énigmatique et anticipée sur la fin d’un monde, puis nous plongeons à une colonie spatiale prétendument idéale. Ce qui reste de l’humanité s’est exilé d’une Terre devenue invivable. La multinationale Tianzhu qui gère cette micro-société vous assène des vérités simples et fondamentales : « acheter, aimer, jeter, acheter encore ». Véritable 1984 de la surconsommation quelques individus menés par le charismatique Mister Sunshine tentent de rééquilibrer ce « meilleur des mondes ».

Mathieu Bablet a déjà fait ses preuves dans des albums comme La Belle Mort ou Adrastée dans lesquels il dessine des perspectives vertigineuses, des lignes de fuite affolantes, des architectures renversantes et grandioses. C’est encore le cas dans ce récit de pure science-fiction dystopique. Tous les décors sont parfaitement rendus, les designs sont d’une rare précision. Certes, les visages ou les proportions des corps sont peu réalistes, mais les colorisations y sont très abouties notamment l’alternance des gammes monochromes. Quelques planches magistrales nous renvoient aux iconographies classiques de la SF, fond noir de l’espace infini, orbe géant de la planète… Pourtant, pas d’ambiance space opera, mais plutôt une critique très appuyée d’un marketing galopant aux affiches publicitaires hyper-sexualisées. Les humains voient plutôt le monde à travers les écrans de leur TZ Phone, trop vieux au bout de six mois. Ils se précipitent lors de la moindre promotion même si comme l’un d’eux ils se demandent « De quoi j’ai besoin ? J’ai forcément besoin d’un truc ». D’autre part, les humains côtoient depuis peu des animoïdes, versions humanisée des animaux de compagnie qui ont disparu en tant que tels. Et bien souvent, les minorités paient le prix du malaise du plus grand nombre.

C’est dans ce contexte que l’entourage de Scott veut lui faire prendre conscience qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de Tianzhu. Les hommes pourront-ils comme ils le souhaitent jouer les dieux ? Profiter d’un paradis retrouvé à Shangri-La, plaine habitable de Titan, le satellite de Saturne ? Dans ce récit à géométrie variable, les polygones en tous genres font de belles images. Ils forment aussi les reflets mystiques des sociétés humaines passées et à venir, et relatent enfin un curieux cycle à découvrir.

Shangri-La, Mathieu Bablet, Ankama éditions, 19,90€, disponible.

Shi, deux femmes contre-attaquent l’Empire

Shi ZidrouZidrou (L’élève Ducobu) retrouve Homs (Millenium, reportez vous au copieux dossier sur les auteurs espagnols) pour un premier épisode rempli de promesses. «Au commencement était la colère… » démarre sur une scène surprenante et violente dont fait les frais le peu scrupuleux Lionel Barrington, PDG d’une société d’armements très controversée.

Assez vite le récit nous ramène dans Londres au XIXe siècle lors de l’Exposition Universelle. L’Empire britannique jouit d’une certaine prestance, mais le vernis flegmatique craque vite sous la pression des injustices et des vices qu’on peine à cacher. La fracture abjecte qui lézarde le mur social et bienpensant nous saute aux yeux lorsque Jennifer Winterfield découvre cette Japonaise portant le cadavre d’un nourrisson. C’est cet événement qui constitue le point d’accroche entre deux mondes, l’Orient et l’Occident, l’occulte et le profane, et bien plus encore. En la personne de Jennifer, fille d’un général de renom, se dessine le profil atypique d’une jeune femme libre, féministe et passionnée de photographie au grand dam de sa famille. Cette belle enfant refuse le rôle de potiche et devient rapidement un élément clé du récit. Elle préserve par ailleurs sa part de mystère et subit le chantage malsain du glaçant révérend Green. Si l’on peut parfois lui trouver des attitudes anachroniques, Jennifer n’en demeure pas moins une jeune femme particulièrement attachante. Personnage central, appelée à gagner encore en épaisseur, elle affiche dès ce premier opus un contrepoint avec le monde masculin dominant, écrasant, orgueilleux et condescendant des hautes sphères anglaises.

C’est ce qui se développe progressivement dans Shi : une volonté de dénoncer les rapports inégaux, de repenser le monde tel qu’on le connaît. Pour cela, la plume de Zidrou s’est éloignée des encriers de salles de classe, des blagues de potache ou des ambiances plus légères. Son écriture s’est faite acérée, mordante et subtile à la fois. Les dialogues parviennent à rendre la cruauté des rapports humains, la complexité des ambitions, le langage policé mais violent de la haute société. D’autre part, la narration évite la monotonie en rompant les rythmes, alternant les époques, mêlant voix « in » et « off ». Quant au graphisme, Homs s’est surpassé, offrant de nouvelles palettes de couleurs, variant les ambiances, restituant les détails de l’époque victorienne dans les bâtiments ou les costumes. Les dessin semblent encore plus variés et nuancés qu’à l’accoutumée, ils se dévorent avec une certaine gourmandise. Le cahier graphique en fin d’album pour la première édition donne un argument de plus pour s’emparer de cet album sacrément réussi.

Il y a donc dans ces deux magnifiques albums, pourtant éloignés, deux manières de nous questionner sur ce qui fait notre actualité, sur la nature de nos comportements et la raison de nos choix de vie.

Shi, Zidrou & Homs, Dargaud, 13,99€, disponible.

Filakter


L’ORCHESTRE DE MOLLY

Molly BurchMolly Burch – Please Be Mine

Bien fait pour ma gueule. Vu que je traîne des semaines et des heures avant de pondre une putain de chronique qui me tient à cœur, RTL2 s’est empressé d’épingler Molly Burch en tant qu’artiste à exploiter, sans plus de détail.

Fuck! En même temps, le parcours de Molly est trop vrai pour être beau : Burch from L.A étudie le jazz vocal à Ashville North Carolina, écrit et enregistre son premier album à Austin, c’est carré, c’est rétro, c’est country jazzy-soul, c’est mélodique, ça parle d’amour à la con, c’est clean, ça va marcher sans souci. Une gamine termine ses études et rentre dans la vie professionnelle par la grande porte de studio. Ok, next?

Seulement, Please Be Mine, le premier album de Molly Burch est beau, en plus d’être vrai. Burch connaît sa Billie Holiday sur le bout des doigts, mais c’est du Orbison qu’elle recrache à l’examen. Molly est affectée par la séparation comme la plupart d’entre nous, mais c’est la tension d’un dernier mot d’amour qui déflagre, si tant est que quelqu’un veuille s’y attarder. Et surtout, surtout, il y a cette ambiance fin de mariage. On les a mariés pour le meilleur, on s’attend au pire, tout le monde le sait alors on mange, alors on boit, alors on danse. On se déverse, les premiers invités se cassent en laissant leur part du gâteau, les derniers arrivent à expiration, mais le cul ne décolle plus de la chaise. La boule à facette fait face et, miracle, on perçoit soudain la musique de cet orchestre qui, en un instant, relève notre âme plus que notre cerveau.

C’est le retour de la grâce, c’est le retour de la vie. On relève la tête et on scotche sur Johnny Suede qui se trémousse avec classe au milieu de la piste, à côté de ses shoes, sur des solos de guitares country rockab’ profonds et lancinants. Et l’on se dit une fois encore que les histoires d’amour à chier sont vraiment sublimes. Quand en plus, elles sont portées par un chant magnétique et le bon orchestre.

Thierry Brioul

 


Kankoiça
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