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L’auberge espagnole [DOSSIER BD]

L’AUBERGE ESPAGNOLE

La bande dessinée est internationale, fort heureusement. Les rencontres, les discussions et les conseils de mon entourage m’ont conduit à regarder de plus près la BD hispanophone. Que de talents du côté de nos cousins qu’il soient d’Espagne ou d’Argentine. Pour ne pas surcharger le dossier, nous resterons sur le Vieux Continent, la traversée de l’Atlantique ce sera pour pus tard. Pourquoi l’Espagne me direz-vous, alors que la (sur)production française a de quoi combler même les plus avides et insatiables d’entre nous ? Vous connaissez tous Placid et Muzo sur un texte de Pierre Olivier chez Vaillant en 1943, puis Pif dans L’Humanité en 1948. Pif le chien et son célèbre magazine qui a eu le flair de présenter des tas de dessinateurs et de scénaristes qui ont su faire leur chemin. C’est José Cabrero Arnal, un Espagnol pure souche qui est le dessinateur de ces canins racés reconnaissables entre tous, nom d’un chien ! On le voit bien, les liens entre nos deux pays n’ont que faire de la chaîne pyrénéenne et qu’il n’y a pas à hésiter à montrer la qualité où qu’elle se trouve et d’où qu’elle vienne. La diversité des auteurs, des sujets, des styles méritait bien que l’on fasse un saut dans cette auberge espagnole. Au menu, je vous propose des tortillas de drames du quotidien, des tapas de récits du quartier, un gaspacho rigolo, une ensalada de récits d’aventures, une plancha de romans graphiques, un plat surprise, une gorgée d’érotisme, une paella de polars et en dessert, des churros super-héroïques, le tout saupoudré de textes auto-critiques, accompagné d’une salsa autobiographique et arrosé d’une sangria historique. ¡Buen provecho !


Gimenez

Tortillas de drames du quotidien

Inutile de voyager très loin pour raconter des histoires épicées et marquantes.

Carlos Giménez le prouve dans Paracuellos (Prix Haxtur 2001 intégrale des 6 tomes chez Fluide Glacial). L’avant-propos de notre regretté Gotlib met en garde : « vous avez intérêt à sortir vos mouchoirs des fois que des larmes se mettent à dégouliner, tellement vous allez vous fendre la gueule ». Ironique bien sûr.

Giménez explique dans sa propre préface que le titre a été choisi par les lecteurs qui désignaient ainsi familièrement la série consacrée aux jeunes garçons vivant dans des foyers. Giménez a vécu dans l’un d’entre eux, tout ce qu’il raconte est l’assemblage de souvenirs personnels, de documents ou d’histoires rapportées, inspirées de faits réels… tout y est authentique. Il rappelle que la situation des foyers est à l’image de ce qui se passe dans les casernes, les collèges, les ateliers ou les domiciles… Tout cela reflète l’image d’un pays sous la dictature franquiste. Ne pas se fier au dessin rond, mi-réaliste, mi-caricatural , les récits sont violents mais sans complaisance  : des gamins qui fouillent dans les poubelles pour avoir plus de nourriture  ; le fait de n’avoir qu’un verre d’eau par jour, au moment du goûter ; aller boire l’eau de la toilette du matin, celle qui reste dans les lavabos ou dans l’évier ; et si on se fait prendre, pas de goûter !  Une sieste de deux heures et demie, après le déjeuner, sympa, non ? Sauf que celle-là est obligatoire, sans bouger, allongés sur le sol extérieur en plein soleil ! Ailleurs, on nous raconte la passion pour les bandes dessinées, les arrangements pour avoir la boisson ou la nourriture des autres en échange de menus services, les sœurs hystériques qui frappent ou humilient les enfants ; la censure du courrier pour donner le sentiment aux parents que tout se passe bien ; la double claque du père Rodriguez  : appliquée sur les deux oreilles en même temps, l’enfant ne tombe pas, mais douleur garantie. Sans oublier Antonio, l’instructeur de foyer est une brute qui dirige les enfants comme des soldats, sans âme et sans pitié, il est vaniteux et violent… Et les enfants entre eux ne sont pas toujours tendres. On applique la loi du plus fort, histoire de ne pas avoir le sentiment de n’être que la victime. Oui, c’était comme ça tous les jours.

1_OlimpitaDans un autre registre, Olimpita (Editions Sarbacane) sur un scénario de Hernán Migoya et des dessins de Joan Marín, présente l’histoire réaliste et sans fioritures d’une jeune femme barcelonaise. Le dessin en noir et blanc, pas très sexy, se concentre sur l’efficacité. Rien que le prologue donne le ton, « La vie d’Olimpita García García (32 ans) : une année résumée en 12 dessins ». On y voit la jeune femme silencieuse dans les cases de droite du gaufrier, qui porte des traces de coups ; Carmelo, son mari, cases de gauche, lui répète de se taire. Page suivante, il fait mine de l’embrasser à mesure que les traces disparaissent… Le couple parfait. Olimpita vend du poisson avec son mari au marché. L’arrivée de Ass, un Ghanéen sans papier, chamboule les habitudes. Quelques remarques racistes fusent à l’encontre du nouveau venu au prénom difficile à porter (ass signifie cul en anglais).  Ass cherche du travail. Olimpita, troublée, fait en sorte qu’il soit embauché à ses côtés. Il augmente la cote de la boutique. Après des rêves et des périodes de trouble, atermoiements  et hésitations, Olimpita finit par lui céder en profitant de l’aide d’une collègue qui leur prête son appartement. Carmelo, des soupçons et malgré sa violence, jamais il ne trompera sa femme, il repousse d’ailleurs les familiarités d’une de ses jolies employées qu’il charge même de séduire Ass, sans succès. Avec une fin surprenante, l’histoire évite toute forme de manichéisme, les personnages sont tour à tour victimes et bourreaux. Impressionnant de voir comme des drames se tiennent à deux pas de chez vous, l’air de rien.

2_Voir_des_baleinesVoir des baleines (Rackham, sélection Angoulême 2015) de Javier de Isusi nous amène au Pays Basque pour y voir défiler les destins croisés d’Antón, Josu et Emmanuel. Cet étonnant récit en lavis de gris ou de jaunes revient sur l’histoire du tristement célèbre groupe séparatiste ETA (Euskadi ta Askatasuna, c’est-à-dire Pays Basque et Liberté).

Antón, dont le père a été assassiné par des membres de l’ETA, est devenu prêtre. Son ami Josu ancien membre de l’ETA purge sa peine en prison. Il y croise Emmanuel, membre des GAL (Grupos Antiterroristas de Liberación, constitués de membres de la Police nationale et de la garde Civile espagnoles). Celui-ci est un mort en sursis qui cherche sincèrement à laver ses méfaits. Emmanuel est touché par le témoignage d’un aveugle qui a partiellement recouvré la vue. Pour lui, en tant que repenti, il ressent la douleur de la prise de conscience, une lucidité fulgurante et douloureuse. Josu est plus circonspect sur ses propres actes. Josu et Emmanuel sont certes deux combattants, ivres de sang, convaincus du bien-fondé de leurs actions, mais leurs motivations respectives les opposent. Au milieu de ce récit grave, on retiendra aussi la description d’une partie d’échecs sous l’angle des motivations sexuelles des pièces faite par le détenu Omar, un jeune homme qui n’a d’arabe que le prénom ; son grand père est Martiniquais et sa mère est fan d’Omar Sharif. Antón cherche la paix et la réconciliation mais il est hanté par des cauchemars de violence. Il raconte à Aritz, fils de Josu, que dans sa jeunesse avec Josu et d’autres, il été le seul à voir des baleines et on le charrie avec depuis. Une amusante façon de poser la question du point de vue, on regarde la même chose mais on la voit différemment. Le récit se termine quand Antón se retrouve au parloir face à Josu qu’il n’a pas vu depuis 30 ans. L’album est agrémenté d’une chronologie de six pages très denses reprenant l’histoire de l’ETA de la fin du XIXe siècle à nos jours.

3_Secrets_AngelusDans la série Secrets — L’Angelus scénarisée par Frank Giroud et dessinée par l’Espagnol José Homs, nous sommes témoins de la passion de Clovis, un représentant de commerce, pour l’Angélus de Millet qui vient bouleverser la vie. Séparations, retrouvailles, secrets de famille ressurgissent. L’onctuosité du dessin, la texture, les couleurs qui explorent les nuances de l’ocre, du jaune de l’orangé marquent un style reconnaissable et chaleureux, tout à fait approprié pour ce récit intimiste. Avec plein d’autres dessinateurs espagnols, il s’est copieusement exercé à ce style avec Zidrou (le créateur de Ducobu, entre autres) dans le recueil : La vieille dame qui n’avait jamais joué au tennis et autres nouvelles qui font du bien (Dupuis). Vous aimez Homs, pas de panique, il y en aura une autre fournée. Giroud avait déjà confié un diptyque de Secrets — ¡Adelante ! à Javi Rey. L’Espagne est à l’honneur, ce n’est plus un secret…

Tapas de récits du quartier

L’attachement à ses origines est un courant aussi fort ici qu’ailleurs. Nombreux sont ceux qui ont opté pour les histoires en petites touches savoureuses. Autant d’entrées apéritives dans une histoire espagnole bien plus vaste. Avec Barrio (prix Haxtur 2007, meilleur histoire courte pour le tome 4), Carlos Giménez nous livre une suite à Paracuellos, particulièrement touchante. Il précise en fin d’album s’être inspiré d’anecdotes rapportées par des amis. Madrid dans les années 50, retour à la maison, dans le quartier (« barrio » en espagnol)  pour Carlines García García (le même patronyme que l’un des dessinateurs de Professionnels dont je vous parlerai un peu plus loin). Fan de dessin, il retrouve sa mère, dont on ne voit jamais le visage, ses frères, ses voisines encombrantes, ses copains, les histoires de cœur. Il accomplit des travaux plus ou moins ingrats pour gagner un peu d’argent, une place d’apprenti dans la boutique de restauration d’objets d’art. Avec sa pancarte mal orthographiée qui sert de refrain, la mère de Cralines loue une chambre qui voit défiler une galerie de personnages fantasques, énigmatiques ou sympathiques, des artistes, des drogués, des dragueurs. Une suite de récits brefs montrent la dureté de la vie, des situations révoltantes ou absurdes comme ceux qui construisent une maison en une nuit afin qu’au matin les gardes Civils ne puissent les déloger. Toujours plane l’ombre de la dictature qui oblige à crier « Vive Franco » ou qui fait arrêter et torturer ceux qui aiment la littérature russe car ils sont forcément communistes ; Au milieu de cela transparaît le goût pour la BD et le dessin du petit Carlines. Il lit El Cachorro, la BD de Juan García Iranzo des années 50-60 dans laquelle le jeune Miguel Díaz Olmedo affronte les pirates, un récit très célèbre en Espagne. La lecture de Barrio donne le sentiment que la dernière histoire de chaque tome est souvent la plus triste. Comme par exemple l’histoire de Venancio et les malheurs de sa famille, je vous laisse découvrir.

4_Histoires_du_quartierMoins violent mais tout aussi sincère dans l’autobiographie, vous trouverez aussi Histoires du quartier (Gallimard, collection Bayou) sur un scénario de Gabi Beltrán et des dessins de Bartolomé Seguí. En une suite de petits épisodes, l’album déroule la vie insulaire à Majorque :

Gabi le narrateur, avec son t-shirt Joy Division, et son copain Benjamin se font de l’argent en montrant aux marins américains où trouver les prostituées. Gabi annonce que ce Benjamín mourra d’overdose des années plus tard. Monsieur Paco, le vieux voisin de Gabi avec ses tatouages, accueille le garçon qui lui fait quelques courses (ça se résume à deux bouteilles de vin). Ils papotent sur le balcon ou alors Gabi lit une BD en silence, jusqu’au jour où le vieux meurt. Plus tard, les gamins vendent des journaux. Gabi se lie d’amitié avec Arnaud, beau et fort, issu d’une famille aisée. On devine que son père le bat et sa mère, pourtant si belle, ne réagit pas. Les garçons tentent de voler de l’argent caché dans une boîte à chaussures. L’affaire est étouffée mais les garçons ne se verront plus. Gabi en trainant avec les mauvais garçons du quartier, connaît sa première fois auprès d’une prostituée. Par la même occasion, il prend conscience que sa mère lui manque. Gabi et son copain Ramos, le plus violent de tous, s’associent au nouveau venu Cardona, pour voler une voiture décapotable. Une petite virée, une course-poursuite avec la police, de terribles envies de vomir rendent la soirée inoubliable. On sait que Cardona finira écrasé contre un mur au volant d’une Renault 5 volée. En conclusion, Gabi ressent de la haine pour tout et tout le monde, jusqu’à lui-même. Il se réfugie chez sa grand-mère, qui reste hors champ, et répète en fin de récit « on était des enfants ». Le trait proche d’une certaine ligne claire correspond à la fausse naïveté d’une enfance mouvementée et mélancolique.

Pour continuer, rien de tel que de petits assaisonnements auto-critiques. Les auteurs aiment parler d’eux, et pas seulement sous la lorgnette narcissique de l’artiste, mais selon l’angle professionnel, comique, acéré et lucide en même temps.

5_Art_ConversationsPour commencer, je propose de déguster le cas particulier de Juanjo Sáez et son album L‘Art, conversations imaginaires avec ma mère (Rackham). En 21 chapitres, le volume nous interroge sur le fonctionnement et la perception de l’art contemporain : Picasso, Kandinsky, Magritte, Miró, Warhol, Dalí et bien d’autres sont passés au crible. Avec humour et bon sens, il parvient à remettre l’art en perspective, sans tomber dans les les clichés et tout en assumant les écueils tels que « c’est moche », « c’est nul », « ça sert à rien ». Pour résumer, il démontre que l’art est un trésor qui appartient à tous, que ce n’est pas la chasse-gardée d’une certaine intelligentsia. Le récit est d’autant plus intéressant que Juanjo dessine volontiers de façon naïve, décalée et négligée, allant même jusqu’à laisser des ratures dans le texte manuscrit (saluons au passage le travail des lettreurs français).

6_Hiver_du_dessinateurL’Hiver du dessinateur (Rackham) écrit et dessiné par Paco Roca fait partie du lot en reprenant une partie de l’histoire de la bande dessinée espagnole.

Barcelone 1957, la guerre civile est terminée, mais le pays est maintenu dans un « immobilisme léthargique ». L’Editorial Bruguera, petite maison d’édition, est devenu le plus important éditeur de bandes dessinées, notamment avec la fameuse revue humoristique Pulgarcito, l’une des plus populaires de l’époque. Les auteurs y sont assurés de leur emploi mais dans un espace de liberté assez restreint. Cinq d’entre eux décident cependant de voler de propres ailes pour fonder Tío Vivo.

L’album multiplie les procédés graphiques et narratifs pour faire vivre le récit. Que ce soit la mise en abyme de González, directeur de rédaction, qui corrige les planches ou que ce soit la gamme chromatique qui varie en fonction des saisons : bleu en hiver, plutôt orange pour l’été, plutôt rose pour le printemps. Le premier chapitre, « Hiver 1959 », commence par la fin en montrant le retour des auteurs rebelles dans le giron de la maison Bruguera. Occasion d’une galerie de portraits : Escobar, Cifré, Peñarroya et Conti, mais aussi Giner ou encore Vázquez l’auteur des Hermanas Gilda (œuvre citée dans Paracuellos, car deux bonnes sœurs responsables de foyers leur ressemblent). Les auteurs essaient contre vents et marées de faire leur vie, mais Bruguera contrôle la distribution et parvient à les faire abandonner.  Chronique d’une mort annoncée, L’Hiver du dessinateur revient donc sur le difficile statut d’auteur, la crise des artistes et révèle avec sérieux un pan méconnu de la réalité éditoriale.

Grâce à la série Les professionnels (Fluide Glacial) l’incontournable Giménez (oui, encore lui : comme le sel ou le sucre, difficile de s’en passer au cours d’un repas) organise cette fois une autobiographie à peine voilée et beaucoup plus légère sur les auteurs espagnols à Barcelone dans les années 60, parmi lesquels un certain Pablo García García, auteur de Partecuellos et qui écrit chez Fluide Total (toute ressemblance avec la réalité est fortuitement assumée). Le troisième tome relève les plats, se manque gentiment du monde des artistes, avec les pincées suivantes :

Peribañez débarque à l’atelier dans l’espoir d’être embauché. Il vit aux crochets d’Adolfo et se distingue par sa maladresse et son manque de talent. Ce qui lui vaut régulièrement d’être traité de « Pauvre connard ! ». Andreu, le dessinateur sérieux qui travaille et ne dévie jamais (« je suis heureux comme ça ») se laisse entraîner dans une nuit de débauche (alcool, cigarettes et filles) qui le révèle en joyeux drille, heureux, drôle et sensible. Le lendemain, il redevient râleur et reproche le temps qu’on lui a fait perdre. Filstrup le patron organise une soirée en l’honneur de Jordi l’homo, pour le décoincer ou plutôt le ranger. Il pourra ainsi emballer la super fille. Tout se passe à merveille, Jordi blague, chante, danse, joue de la guitare à merveille, mais il repousse les avances prétextant avoir une fiancée avec qui il aura au cirque le lendemain. Il invitera en fait Vidal, le plus moche de l’atelier. Le chef bassine toute l’équipe avec ses super photos. Excédés, les auteurs décident de faire un coup ! Le père des filles qui développent prend Filstrup à parti et lui reproche les images de sexes érigés, de fesses avec des drapeaux… Les appétits du bas ventre, quoi !

Gaspacho rigolo

7_Mortadel_FilemonFrancisco Ibañez, dont il était question dans L’hiver du dessinateur, est l’auteur très apprécié d’un série drolatique : Mortadel et Filemon. Ce classique est paru d’abord chez l’Editorial Bruguera, puis chez Editions Aventures et Voyages en 1974.

Les héros sont des agents secrets, des barbouzes. Ils travaillent au B.I.D.U.L.E  (Bureau d’Investigation et de Défense Universelle et de Liquidation de l’Espionnage) sous les ordres du Superintendant. Mortadel est une créature capable de se transformer en plein d’autres. Dans l’échangeouillette infernale, les deux héros font les frais de la machine créée par le professeur Kornibus, un engin capable de permuter des individus. Vous avez droit à la répétition du gag à l’infini, pour capturer tel ou tel bandit  : Jojojojo le bègue ou Ralf Kessimosh. La machine ne fonctionne pas et les agents se retrouvent régulièrement dans des situations inconfortables : chute d’une montagne, d’un avion, arrivée dans une poubelle, dans un canon, au milieu d’un combat de boxe, d’un match de foot quand une brute s’apprête à shooter…

8_Y_a_plus_de_justiceIl faut aussi citer le travail impressionnant et varié de Miguelanxo Prado. Avoir le prénom d’un artiste italien aussi réputé et le patronyme identique à celui d’un des plus grands musées espagnols, il faut le faire ! Cet architecte de formation ne manque ni de talent ni d’humour. Auteur de plusieurs recueils de récits acerbes, sa peinture de notre société contemporaine ne manque pas de piment ! Un exemple avec Y’a plus de justice (Humanoïdes associés) dont je vous soumets un petit florilège  :

« Y’a plus de justice » : Un procès diffusé à la télé, présenté comme un match entre deux avocats. On se moque au final de l’accusé qui se proclame innocent.

« Folies pastorales » : Un couple veut prendre du bon temps à la campagne, mais ils assistent à une vraie tuerie entre voisins au mauvais esprit. La thérapie recommandée n’a pas fonctionné.

« Posologie de l’apéro » : Des médecins discutent à l’apéro, se plaignent de clients trop exigeants et de posologies trop compliquées, ils se trompent dans leurs diagnostic, et alors ? « On est médecins pas pharmaciens » dit l’un d’eux avant de se refaire un autre apéro.

« Les derniers grands fauves » : Un couple part en vacances dans un pays d’Afrique pour pas cher, sans personne. et pour cause : tout est  faux, inadapté, pas authentique. A leur retour, ils trouveront quand même le moyen de prouver un superbes voyage pittoresque, photos à l’appui.

« Petits génies » : Des prétendus surdoués sont présentés à la télé, un médecin insiste sur leurs qualités incroyables sans le démontrer. Ils ont des tous des profils de crétins ou de jeanfoutre, de quoi faire rêver dans les chaumières.

« Un détail topographique » : Les soldats américains détruisent une ville espagnole, puis Venise, car ils ne reconnaissent pas l’Iran. Leur président, aussi inculte qu’eux, espère que cela ne fera pas trop de vagues.

9_CampbellDu côté de l’humour, vous trouverez également José Luis Munuera. Son trait qui flatte la rétine, rappelle le graphisme du dessin animé : petits nez, regards qui pétillent, onomatopées et morphologies un peu fantaisistes. Sa passion pour la bande dessinée franco-belge, l’a fait travailler plus d’une fois avec des auteurs français. Les Potamoks (Delcourt) avec Joann Sfar ; Nävis (Delcourt), la prequel pour enfants de Sillage, mais aussi Spirou et Fantasio (Dupuis) avec Morvan. Même dans la série Les Campbell (Dupuis) qu’il écrit et dessine, la rondeur du trait confirme ce goût pour le plaisir des yeux, le divertissement et l’aventure.

Ensalada de récits d’aventures

On peut aimer la simplicité rafraichissante d’une laitue ou préférer l’explosion de saveurs et les mélanges d’une salade composée. C’est la deuxième option que je vous propose pour la suite du banquet. Pour parler d’aventures, je vous offre un trio coloré qui pioche dans l’exploration, la fantasy et la science-fiction.

Un grain d’exploration

10_Corto_MalteseCommençons avec la reprise de Corto Maltese – Sous le soleil de minuit (Casterman) confiée à Juan Díaz Canales. Ce prodigieux scénariste avait créé la surprise avec Blacksad (on y revient juste après). Lui confier une icône telle que le marin d’Hugo Pratt est le signe d’une confiance sans borne. Il sera accompagné au dessin par Rubén Pellejero qui a beaucoup travaillé avec Jorge Zentner, avec Frank Giroud sur Secrets — l’Ecorché (Dupuis) et Makyo pour le 13e tome de Destins (Glénat)…

Corto se retrouve en Alaska. Après avoir laissé son ami Raspoutine, il suit les traces de Waka Yamada, une Japonaise dont est amoureux son ami Jack London. Celle-ci milite contre la traite des Blanches dans le Grand Nord. Accompagné par des Inuit ou un officier noir qui subissent tour à tour la racisme des blancs, il croise des Irlandais et des Canadiens… Un récit cosmopolite qui cherche à rendre honneur aux thèmes si chers à Pratt : de l’exotisme, des voyages, des secrets, des trésors, de l’Histoire, de la littérature…

Victor de la Fuente avait déjà exploré cette veine dans Los Gringos scénarisé par notre Jean-Michel Charlier national. Dans Le premier tome, Viva la revolución, Pete le roublard des grands chemins et Chett l’aviateur désargenté se trouvent mêlés à la révolution mexicaine. De la Fuente met son trait réaliste au service d’un récit à la croisée de l’aventure et de l’Histoire. Un peu comme il l’a fait aussi avec ses illustrations pour L’Histoire de France en bandes dessinées (Larousse). Mais ce qui fait vraiment la notoriété de cet artiste hors pair, ce sont ses récits extraordinaires, au vrai sens du terme.

Une poignée de fantasy

C’est encore à Victor de la Fuente qu’il faut rendre hommage avec sa série Haxtur (Dargaud, 1972) qui donne son nom au prix remis en Espagne. Le héros Haxtur poursuit sa quête et affronte toutes sortes de créatures impossibles. On dit que la dimension malgré tout politique du récit a été mal digérée par le gouvernement franquiste.

11_HaggarthPlus tard, l’intégrale d’Haggarth (Casterman 2013) reprend Le crâne aux trois serpents (À Suivre, 1978), Le jeu d’échecs (À Suivre, 1979), Le paradis maudit (inédit en France), Vers d’autres contrées (inachevé). Haggarth, le guerrier Tuna est ressuscité par magie, mais dans son corps résident les esprits de deux hommes bien différents. Il veut retrouver le crâne aux trois serpents, puissante relique convoitée par le sorcier Sombra. Le choix du noir et blanc vient rendre l’aspect sombre de l’univers présenté. De la Fuente crée ainsi de la sword and sorcery à la Conan. Son dessin n’en demeure pas moins réaliste, précis et dynamique. Avec des corps en action et des femmes guerrières dénudées, les anatomies sont parfaitement rendues à la manière d’un Hal Foster. Technique déjà engagée dans Mathai-Dor (Hachette, 1974) qui décrit un monde post-apocalyptique condamné à la régression (comme chez Hermann ou Richard Corben).

Dans un registre assez proche, le talent de José Homs a franchi l’Atlantique pour donner vie à Red Sonja (épisodes 19 à 24, Panini Comics, 2009), sur un scénario de Michael Avon Oeming. L’héroïne du monde créé par Robert Howard, contemporaine de Conan, y déploie sa chevelure de feu contre toutes sortes d’ennemis et de sortilèges.

12_ElfesC’est le dessin de Kyko Duarte qu’on peut aussi voir sur la série fantasy du moment, Elfes. Dans ce récit choral, il assure la représentation des albums consacrés aux elfes bleus, sur des scénarios de Jean-Luc Istin. Les héros aux longues oreilles y assument le conflit avec leurs voisins humains. Parallèlement se met en place une prophétie liée au crystal et au contrôle de l’océan. Les tomes suivants développent cette enquête et élaborent progressivement le gigantesque complot qui met en danger le sort du monde. Chroniques de la guerre des fées ou World Wars Wolves (Soleil) ou encore Hero Corp sont d’autres de ses productions qui montrent bien son univers de prédilection. Genre qu’il maîtrise à la perfection. Il sait donc représenter des univers imaginaires et des personnages extraordinaires. Pour autant, les dessins mis en ligne sur son blog avec son comparse Miki révèlent un autre versant de sa palette, avec les dessins humoristiques pour la presse.

13_YaxinPlus gentil et plus rond, mais tout aussi impressionnant et imaginatif, vous pouvez aussi voir Yaxín, Le faune Gabriel : Canto 1 (Soleil). Pour poser le bon scénario, l’ouvrage repose sur l’association de Man Arenas (de son vrai nom Jacinto Manuel Arenas) qui parle français et espagnol et son ami Dimitri Vey qui parle anglais et français. Comme toujours, la collection Métamorphoses dirigée par Barbara Canepa et Clotilde Vu offre aux lecteurs un magnifique album, au graphisme travaillé, à la maquette soignée.

La faune Gabriel rencontre la magicien Merlin qui l’initie aux mystères du monde. Aquarelle, dessin très doux, tons pastels… Le superbe dessin joue sur les continuités d’une case à l’autre, les lignes créent un lien tout au long du récit. La cohérence visuelle sert la fluidité de la narration poétique… Un délice ! L’album a obtenu de façon méritée le Prix Haxtur de la meilleure couverture en 2012.

14_Contes_de_l_ere_du_cobraPour ma part, j’ai adoré le travail d’Enrique Fernandez. Certes, son album Les Libérateurs (Editions Paquet, collection Solo) m’a laissé sur ma faim. L’histoire commence et finit comme un spectacle de marionnettes. Les libérateurs luttent contre « l’étranger » et sa contagion. Le scénario m’a semblé confus mais il est servi par un dessin toujours magnifique. Fernandez poursuit sa route avec une adaptation du Magicien d’Oz (Delcourt) avec David Chauvel. Mais c’est avec les deux tomes qui constituent Les contes de l’ère du cobra (Glénat) qu’il atteint selon moi des sommets. Le graphisme, les couleurs, les cadrages, le dynamisme, tout y est ! Le résumé de l’éditeur évoque les Mille et Une nuits, le folklore indien et le baron de Münchhausen, on ne peut pas dire mieux.

La narration est assurée par un être masqué, dans une sorte de théâtre qu’on avait déjà dans les Libérateurs. Irvi est surnommé le singe car c’est voleur hors pair qui se déplace sans toucher le sol. Il est amoureux de Sian qui doit être vendue pour être une courtisane. Ils veulent avoir leur première nuit ensemble afin que, ayant perdu sa valeur marchande, le père de Sian ne s’oppose plus à son union avec Irvi. Le jeune homme, en voulant la rejoindre dans sa forteresse, est arrêté trois nuits de suite par des groupes de jeunes vierges à chaque fois plus belles, qu’il n’a pas d’autre choix que d’honorer (avec ironie dans le texte). La haine éprouvée par Sian s’installe. Irvi, désolé, délaissé, devient un démon noir au service du tyran qui l’a sauvé et qui prend des noms d’animaux, lion, taureau, gorille puis cobra (une fois immunisé contre tous les poisons). Beaucoup plus tard, Irvi redevient un être posé, sensible à toutes les belles choses, mais comme Sian, il condamne à mort les personnes qui l’aiment à cause d’un poison qu’il a absorbé. Il est néanmoins un voleur qui apprécie les oeuvres d’art, car selon lui le monde est rempli de beauté et il faut qu’elle soit admirée et reproduite par les hommes. Parmi les objets volés par lui, on voir beaucoup de tableaux. Il rencontre Maaluk qui a consacré toute sa vie au théâtre et qui échappe à ses ennemis grâce à de la poussière d’illusion. Masques et illusions semblent des thèmes récurrents. Le tyran a un faux tapis volant qui fonctionne grâce aux esclaves cachés sous le sol ; le héros aime une femme mais la trompe avec d’autres ; le despote brutal cache en fait une âme torturée. Quel monde de faux semblants !Ce sont ces notions qui sont développées dans le deuxième tome. Irvi et Maluuk veulent monter un pièce grandeur nature pour piéger le tyran. Il faut l’art — et le théâtre en particulier — pour raviver l’esprit des peuples. L’histoire reste à interpréter.

J’ajoute un soupçon de fantastique en citant Díaz Canales et Muñera. Les deux compères se sont associés dans le diptyque Fraternity (Dargaud) pour raconter et mettre en images la vie de cette curieuse communauté, New Fraternity, en pleine guerre de Sécession. Les personnages tentent de résister aux tensions grandissantes et à la menace d’un monstre. La force de la nuit et de l’inconnu contribue à rendre palpable le danger. L’atmosphère pèse comme une chape de plomb.

15_Rues_de_sableC’est une saveur originale et familière à la fois qu’ajoute Paco Roca, avec Les rues de sable (Delcourt). Il relate une histoire plus onirique et symbolique avec un trait sobre et clair. Le jeune héros est fan de BD (lui aussi) : il tient un album de Tintin au Tibet, achète une statue de Corto Maltese. Vous noterez que l’objet bande dessinée aime se refléter en lui-même. En retard à son rendez-vous à la banque, le jeune homme se perd dans la vieille ville pendant deux jours. Il se retrouve à l’Hôtel de la Tour (qui de loin, en plein jour, ressemble à la tour de Babel) dont la gérante, Mme Esther, se plaint que Monsieur Dumoulin son factotum, ne répare jamais à temps les chaudières. On vient d’entrer dans un monde absurde. Un double s’échappe de lui et tentera de lui voler son identité. Il croise une jeune fille muette, Manon, qui a des doubles un peu partout, un petit homme qui veut quitter l’hôtel depuis trente ans mais qui recommence sans arrêt sa minuscule liste d’objets indispensables. ; il croise cette famille dont le mari vit dans un cercueil, prêt à mourir laissant sa femme et ses enfants (pas malheureux du tout) vivre leur vie. Il voudrait obtenir une carte de la ville de la part d’un résident, Monsieur Rosedo de los Vientos (« Rose des Vents », un cartographe fantasque que la gérante voudrait séduire avec ses biscuits). Il rencontre avec le comte Diogène, un obscur personnage qui vit reclus avec ses antiquités, qui n’a pas de reflet mais d’innombrables portraits de lui. Un nouveau déluge s’abat sur la ville, et le héros débarque sur le sommet de l’hôtel qui a pris l’apparence de L’Île des Morts, célèbre tableau du peintre suisse Arnold Böcklin. Le monde onirique développé par Roca interroge sur l’absurdité de la vie et la grandeur des fantasmes ; les clins d’œil raviront les amateurs de références.

Une pincée de science-fiction

Les récits futuristes, comme avant-goût ce qui attend l’humanité dans un avenir plus ou moins lointain, voilà de quoi inspirer les scénaristes. Dani Futuro – Le cimetière de l’espace sur un scénario de Victor Mora, est une histoire du Journal Tintin, (Le Lombard, 1981), dessinée par Carlos Giménez qui adopte un trait plus réaliste et passe à la couleur.

En avion pour rejoindre son père, le savant Blancor, dans le cercle  arctique, Daniel est victime d’un crash. Il se réveille en 2104, sous la protection du Docteur Dosian et de sa fille Iris. Dani Futuro découvre un nouveau monde où les technologies permettent d’hiberner, de voyager dans l’espace, de faire parler les dauphins, d’avoir des robots domestiques, de maîtriser l’anti-gravitation… Le docteur assiste à une conférence à Camp Tycho-Brahe, capitale de la Lune désormais terraformée, avec une atmosphère et de l’eau.. Dans un cimetière de l’espace, les héros croisent Cyrus Parangon, inventeur de la « scobinette », un appareil capable de se planter dans les déchets spatiaux pour les agglomérer en une zone identifiée et moins dangereuse pour les voyageurs. L’inventeur semble avoir perdu la raison avec son robot incontrôlé. Les héros se rendent ensuite sur l’astéroïde NGS 83736. Ils y font la connaissance de nains primitifs victimes d’un cyborg géant déréglé issu de la planète Sigma Omicron. Ils parviennent à le piéger et le reprogrammer en allié. Pour finir, ils répondent à un signal de détresse émis par l’Antarès depuis la luxuriante planète Pluvius. Ils volent à la rescousse de jeunes rescapés, échoués échoués à la naissance… En un seul album, les auteurs s’essaient à des situations et styles variés.

Allez, je vous remets du Miguelanxo Prado, avec l’un de ses premiers recueils : Demain les dauphins (Humanoïdes associés, 1988). A l’instar de Demain les chiens de Clifford Simak c’est un recueil de courtes histoires de SF. Alors que les dauphins sont devenus l’espèce intelligente de la planète, ils nous livrent des extraits de leur encyclopédie et retracent le devenir de l’humanité au fil des siècles. L’évolution de la société, la mutation, l’homme nouveau, les singes qui accèdent à l’intelligence, la découverte de nouvelles de formes de vie, les arbres télépathes, la planète qui pense, les androïdes toujours plus perfectionnés…

Plancha de romans graphiques du chef Prado

Prado revendique l’influence de José Luis Borges, le romancier argentin pétri d’ésotérisme. Il préconise à son lecteur une interprétation personnelle, fruit d’au moins deux lectures. C’est particulièrement vrai dans Trait de craie  (Casterman, A suivre, Prix Angoulême étranger 1994) album en exergue duquel il place la citation suivante : « Tu as vu et vécu les mêmes choses que moi, c’est simplement que tu as interprété les faits de manière différente. » S. S. Van Dine.

Raul débarque sur une minuscule île non répertoriée avec un phare qui ne fonctionne pas : un « trait de craie » sur l’océan. Sur place, Sara tient le lieu, une sorte d’auberge avec son mystérieux fils Dimas. Le jeune homme fait la connaissance d’Ana qui rejette toutes ses avances. Elle attend des amis qui doivent la récupérer dans un mois, en juillet. L’arrivée de deux hommes mal dégrossis change la donne. Une suite de péripéties et de mystères vient rompre la tranquillité de la narration. Que s’est -il vraiment passé entre les personnages ? Le récit laisse planer le doute quant au sort des deux brutes, aux actions de Dimas, aux intentions d’Ana et de Sara. L’autre citation initiale confirme le souhait de nous laisser le rôle de l’exégèse : « Bioy Casarès avait dîné avec moi ce soir-là et nous nous étions attardés à polémiquer longuement sur la réalisation d’un roman à la première personne, dont le narrateur omettrait ou défigurerait les faits et tomberait dans diverses contradictions qui permettraient à peu de lecteurs — à très peu de lecteurs — de deviner une réalité atroce ou banale.” Tlön, Uqbar, Tertius (Gallimard). A bon entendeur…

16_ArdalenDans son autre joli roman graphique, Ardalén — Vent de mémoires (Casterman), au dessin soigné et original, des esquisses sous-tendent les dessins aux couleurs chatoyantes et éthérées. Sabela Rego Lamas veut connaître l’histoire de son grand-père Franciso Lamas. Arrivée au village où il aurait vécu, elle est dirigée bon gré mal gré vers Fidel, un vieillard à la mémoire troublée qui pourrait la renseigner. Comme le titre et comme le personnage, tout tourne autour des souvenirs. L’auteur défend l’idée que nous sommes ce dont nous nous souvenons. Le vieux Fidel est hanté (ou doit-on dire visité?) par des souvenirs, son amante cubaine Rosalia, son ami et rival Ramon le séducteur ou encore Xana, cette fée blonde qui lui remplit la conque avec le bruit de la mer. Son plaisir, c’est de s’asseoir sur un rocher et de regarder passer les baleines entre les eucalyptus. Au village, les hommes et surtout Tomas, le désagréable, pensent que Sabela en veut en fait à l’héritage de Fidel. Le récit est entrecoupé de documents fictifs mais très réalistes : définition de l’ardalén (nom inventé d’un vent qui souffle du sud-ouest vers les terre), un ticket d’embarquement au nom de Franciso Lamas, un mandat de paiement du même Francisco, un article sur la mémoire par Eva Fontes « nous sommes ce dont nous nous souvenons », un arrêté du tribunal mettant l’héritage de Fidel sous tutelle, une interview de Mercedes Prieto Dunwald Docteur en Physique quantique au MIT : « Le présent n’existe pas »; un rapport d’enquête concernant le naufrage du cargo Cienfuegos, un documentaire « les stupéfiants poissons volants » ; un rapport d’expertise psychiatrique ; un documentaire sur les baleines… Servez-vous !

Plat surprise : clin d’œil au Japon

Le Japon reste un lieu de fascination pour beaucoup d’Européens (il n’y a qu’à voir des séries comme Okko, Samurai, Kwaïdan…). Les Espagnols ne font pas exception. J’en veux pour preuve les deux séries qui suivent.

17_IsabellaeIsabellae (Le Lombard), sur un scénario de Raule et des dessins de Gabor, débute à Hokkaido en 1192, période Kakamura. Une jeune femme rousse chevauche paisiblement en compagnie du fantôme de son père, invisible aux autres. Isabellae est une mercenaire métisse, de mère européenne. Elle a perdu ses deux parents, recherche sa sœur Siuko qui lui reproche la mort de sa mère. Elle s’acoquine avec le jeune moine Jinku qu’elle a sauvé et un bandit guerrier qu’elle a épargné : Masshiroi. Les flash-backs montrent que la mère d’Isabellae passait pour une sorcière, avec son parler gaélique, et ne reculait devant rien pour protéger ses enfants. Dans un village, les héros font la connaissance d’un curieux personnage ailé, surnommé l’homme nuit par une petite villageoise. Celui-ci s’apparente à un ange de la religion chrétienne, courant de pensée qui affleure à peine au Japon à l’époque ; la créature semble avoir des pouvoirs sur le temps qui passe. Isabellae manque de peu sa sœur qui est partie sur une navire avec un mystérieux géant. Lors d’un voyage en mer, la petite troupe doit protéger le vieux maître Yuan. Ils abordent un navire rempli de morts-vivants (c’est la recette à la mode). Le jeune Jinku est mordu. Leurs péripéties les amènent en Chine. Après un bref combat, Siuko lui révèle que tout est accompli, que leur équipe est au complet et sauve Jinku avant de partir. La route se poursuit en Irlande, où Isabellae et ses compagnons aident des rebelles. Les forces ancestrales se réveillent. Isabellae mène la bataille contre les dieux obscurs sur fond de guerre entre Celtes, Normands et Anglais. Le récit foisonnant montre le désir de concocter une mixture peut-être un peu trop riche mais dépaysante.

18_TeboriJosé Manuel Robledo et Marcial Toledano donnent davantage dans la sobriété avec Tebori (Dargaud). Ensemble, ils ont aussi travaillé sur Ken Games (Dargaud) une sorte du trilogie d’action, de mensonges et des faux semblants. Ils ont également planché sur le deuxième tome de la série uchronique WW2.2 (Dargaud) sur une idée de David Chauvel. Cette fois, ils explorent le monde du tatouage japonais, visité par les terribles yakusas, surveillé de près par la police américaine. Le jeune Yoshi est initié à cet art majeur et mystérieux auprès du très réputé maître Seijun. Le dessin de Toledano, anguleux et reconnaissable, aux couleurs claires et légères convient bien à l’univers japonais sans pour autant être la pâle copie du style manga. Les couvertures attirent le regard avec leur personnage debout, bien proportionné, sur fond à couleur unie, avec des idéogrammes et la reproduction d’estampes en filigrane. Le scénario y est volontiers retors, il aime brouiller les pistes, ajouter des traîtres, semer des personnages infiltrés… On appréciera la glossaire mis en fin de chaque album pour prolonger cet arrière-goût d’exotisme.

Une gorgée d’érotisme

19_Eva_MedusaTant qu’à sortir du territoire, prendre un coup de chaud et tester la douceur venue d’ailleurs, je vous suggère une boisson chaleureuse. Mais une petite, hein ? Je ne vous voudrais pas vous perdre en route. Les illustrations d’Ana Miralles — qui a beaucoup travaillé avec Emilio Ruiz, notamment sur A la recherche de la Licorne (Glénat) — sont là pour ça. Prenons l’exemple d’Eva Medusa (Glénat), avec un scénario d’Antonio Segura, dont le dessin s’affine du premier au troisième tome.

Brésil, 1923. Isabel fuit dans le marais, poursuivie par son mari Don Fernando et ses esclaves. Elle est emportée par un anaconda. Elle était une magicienne, guidée par la force d’Erzulie, une vieille sorcière noire. Elle se réincarne dans sa fille de 13 ans, Maria, possédée par le serpent, et reprend le rôle d’Eva Medusa, femme primordiale qui donne un plaisir incommensurable et qui tue aussi facilement. Le second tome, Toi, le désir (Prix Haxtur 1993 meilleur scénario, meilleure histoire longue) prend place au milieu de la forêt tropicale. Moiteur suffocante, végétation luxuriante, rivière langoureuse. Maria/Isabel fait jouer son pouvoir, affole des moines, rend fou le riche nain Seu Damian . Bref, tout le monde brûle de désir et rien pour éteindre le feu. Un comble sur un bateau à aube ! La dimension magique et érotique, les femmes nues aux longs cheveux et pleines de mystères ont sans doute conduit Jean Dufaux à choisir Anna Miralles pour Djinn. Dans cette série aux célèbres couvertures, la jolie Kim Nelson enquête de nos jours sur sa grand-mère, ancienne favorite du harem du sultan turc Murati. Les histoires entrecroisées obligent les héroïnes à des mises à nu dans tous les sens du terme. Comme pour les artistes antiques, la représentation de la nudité ne cherche pas à satisfaire un voyeurisme déplacé, elle est ici la célébration des corps et le l’hommage respecteux des arts plastiques. J’arrête ici, point trop n’en faut, le repas n’est pas terminé.

Une paella de polars

20_BlacksadJ’y mettrai pour commencer un classique incontournable : Blacksad (Dargaud) de Díaz Canales et du sympathique Juanjo Guarnido. Ce polar animalier a déjà fait couler beaucoup d’encre. Je me revois avec le premier tome de Quelque part entre les ombres, à peine sorti en librairie. La découverte du policier félin, détective aux pattes de velours, ça prend aussitôt. La fluidité des lignes qui rappellent le dessin animé (et pour cause : Guarnido a travaillé chez Disney), le scénario qui reprend les codes du roman noir, le privé en imper, la voix off, les scènes nocturnes, les crimes crapuleux. Le deuxième volume, Artic Nation (mon préféré), confirme le talent des deux compères. Ils poussent un peu plus loin le jeu de ressemblances, les bêtes assument leur humanité ou les hommes leur bêtise ? Chaque épisode affiche sa couleur en couverture. Petit clin d’oeil au Goof pour la partition blues du quatrième tome L’enfer, le silence. Des animaux qui parlent, je sais qu’il y en a qui sont réfractaires, mais avec l’excellent De Cape et de crocs (Delcourt) d’Ayroles et Masbou ou encore Le Règne (Le Lombard) de Sylvain Runberg et Olivier Boiscommun, il faut reconnaître qu’ils ont leur mot à dire, non ?

21_MilleniumJe reste avec Sylvain Runberg, interviewé ici il y a quelque temps, pour transiter vers Millenium. Le roman de Stieg Larsson, best-seller planétaire, s’est vu adapté de façon efficace et rehaussé par le graphisme de José Homs (je vous avais promis qu’il reviendrait, il dessine Shi en ce moment pour Zidrou). Homs, malgré sa prédilection pour les tons chauds, restitue parfaitement la froideur des esprits meurtriers ou calculateurs des personnages. Puis c’est Man (Manolo Carrot, à ne pas confondre avec Man Arenas, voir plus haut) qui prend la relève. Cet ami d’Hernán Migoya s’était fait remarquer dans la BD érotique. Là où les choses sont amusantes, c’est que Sylvain écrit une suite officielle à la saga et pour la dessiner, il fait appel à une jeune dessinatrice espagnole pleine de talent : Belén Ortega, une fan de de motos, de mangas et du Japon (où elle a poursuivi une partie de sa formation). C’est ça qui est bon, mélanger les ingrédients pour les sublimer !

22_Jazz_MaynardDans le genre, policier éclectique, Jazz Maynard (Dargaud) de Raule et Roger n’est pas mal non plus. Le premier tome Home sweet home, s’ouvre sur deux héros attachés à une chaise et passés à tabac. Un nécessaire flash-back nous explicite tout cela : Jazz Maynard, jeune trompettiste revient dans sa Barcelone natale pour régler des affaires. La quartier est sous le contrôle d’un certain Judas. Des graffiti sur les murs reviennent à intervalles réguliers interpeller les riches qui s’engraissent au détriment des pauvres de plus en plus maigres. Rentré des Etats-Unis où il a délivré sa sœur, Jazz est à son tour la cible de malfrats. Il est aussi doué à la trompette qu’à la baston. Pas très vraisemblable, mais très efficace. On croise la corruption, le stupre, le lucre, ainsi qu’une curieuse secte, les fils de Caïn : crâne chauve, bras bandés, torse nu, aux motivations troubles. Le duo d’auteurs projette une vision sombre et troublée de l’Espagne. Le dessin, quant à lui, contrasté et avec du caractère évolue dans les tons ocres. Par la suite, le deuxième volume opère un retour aux origines : Jazz, Teo et Judas, gamins délinquants préparent leur avenir et choisissent leur route. Jazz est contraint de travailler pour Judas, le maire tente de se racheter. Pour finir, dans le dernier tome, le ton monte. Le nouveau maire est encore plus corrompu ; à la tête de tous les trafics, il mène la vie dure à Jazz et ses amis.

Une autre bonne découverte est celle de Moi, Assassin (Denoël Graphic, sélection officielle Angoulême Polar 2015). Le dessin de Keko y est noir comme l’ambiance. Le scénario d’Antonio Altarriba témoigne de la plume d’un maître. Il a déjà publié dans la revue 9e Art (n°1) Le cahier de Gotlib de l’autre côté de la planche : une étude de l’œuvre de Gotlib à la lumière d’un cahier de travail portant notes et croquis.

« Tuer n’est pas un crime. Tuer est un art » Ce sont les premières phrases du récit. On suit un homme qui en tue un autre en pleine rue sans être remarqué. Il s’agit du professeur Enrique Rodríguez Ramírez, il enseigne à l’Université du Pays basque, dirige le revue Tremula dédiée à la représentation de la douleur dans la peinture occidentale et fait partie du groupe de recherches « Art et cruauté ». J’espère que vous n’avez pas l’estomac noué. Il se refuse cependant à tuer une connaissance, a fortiori si cette mort l’avantage. Parallèlement, sa femme Cristina travaille sur la relation entre Blanche-Neige et la Sorcière.  Leur couple se délite peu à peu, mais avec au-dessus de leur lit une reproduction du Cauchemar de Füssli, comment s’en étonner ? Enrique mène donc une relation adultère avec son étudiante Edurne. Ses meurtres sont minutieusement préparés, pas d’ordinateur. Il tue dans un atelier, dans un hammam. Il n’assassine qu’une seule femme, Consuelo Gil, une personne insignifiante qui, dans la mort, prend une dimension inattendue. Mais son monde s’effondre petite à petit. A la manière d’un épisode de Colombo, vous savez qui est le coupable, mais vous ignorez comment il se fera attraper. Au milieu de toutes ces péripéties, Enrique envisage de continuer à tuer, « pour l’amour de l’art ». C’est un récit intelligent, diabolique et documenté, le genre qui vous fait vous demander si l’auteur ne parle pas d’une expérience authentique. D’ailleurs, si vous comparez les photos d’Altarriba au personnage d’Enrique, vous y verrez une troublante ressemblance. Glaçant !

Salsa autobiographique

23_Art_de_volerEn parlant d’authenticité, il faut que j’ajoute des albums d’Altarriba. L’Art de voler (Denoël Graphic, Prix Premio Nacional de Cómic 2010, sélection officielle Angoulême 2012), dessiné par Kim. Le projet d’écriture est à la fois original et captivant. Altarriba y raconte la vie de son père. L’album commence par son suicide, le 4 mai 2001, lorsqu’il se jette du quatrième étage. «Il mit 90 ans à tomber du quatrième » nous confie le narrateur. Puis, « J’ai toujours été en lui car un père est fait de ses enfants à naître » une façon de reprendre à la première personne la biographie de son père. Les choses démarrent en 1910 dans le village de Peñaflor (pierre et fleur). Antonio mène une vie peu heureuse, il est forcé de travailler dans des champs, et assiste à la mésentente entre le père et les frères. Il fuit à plusieurs reprises vers la ville et se laisse porter par ses rêves, son imagination, son instruction sommaire. Un de moments clés de sa jeunesse est la disparition de son ami Basilio. Le garçon, apprenti mécanicien, meurt dans la voiture en bois qu’il s ‘est construite et avec laquelle ils essayaient de voler. Assez vite, s’opère la montée de Franco, la guerre civile, puis la guerre mondiale. Les franquistes et l’Église justifient leurs attaques. On compte sur Buenaventura Durruti (1896-1936) un héros anarchiste qui lutte contre les troupes fascistes. L’oncle Léon lui dit « la guerre révèle la vraie nature des gens ». Antonio voyage beaucoup, fuit, tente se tirer des mauvais pas. Sa rencontre avec Petra, sa future femme, la naissance de son fils qui porte le même prénom que lui, apportent un baume temporaire. Il devra néanmoins terminer sa vie seul, en pension, au milieu de vieillards pittoresques. Dans ses pensées, le tribunal imaginaire de ses amis disparus l’autorise à mourir au plus vite. Soulagé, il se sent lucide car il peut enfin mourir sans l’aide de personne. Sa dernière phrase est sans équivoque: « Bon c’est l’heure, l’heure de s’envoler ».

La postface « Prélude au décollage » est une sorte de texte explicatif du récit. Antonio s’en veut d’avoir mis son père en maison de retraite. Les quinze dernières années ont été éprouvantes et il estime ne pas avoir fait le nécessaire pour aider et soulager son père. Pire encore, la directrice lui réclamait 34 euros car son père étant mort le 4, il aurait dût payer depuis le 1er. L’affaire va jusqu’au procès qu’Altarriba perd, malgré l’implication temporaire des médias. Il décide alors d’écrire pour libérer cette parole des plus faibles. Il justifie son choix de la « transsubstantiation » (écrire « je » à la place de son père) pour mieux présenter la fusion entre son père et lui. Il rend ainsi ce que son géniteur lui a offert et accomplit sa réhabilitation. Le moins que l’on puisse dire c’est que l’histoire est émouvante.

Face au succès de cet opus, le public a réclamé la même chose pour sa mère. Altarriba remet donc le couvert avec L’aile brisée (Denoël Graphic), toujours dessiné par Kim. C’est clairement le pendant ou le revers de L’art de voler. Altarriba apporte la version féminine de son histoire familiale avec la biographie maternelle. Le récit s’ouvre sur le lit d’hôpital de Petra. Antonio découvre à ce moment que sa mère est handicapée du bras gauche depuis la naissance. Son père même l’ignorait. Il retrace donc l’histoire, à partir de 1918. Sofia meurt en couches à la naissance de sa fille. Damián fou de rage, tente de tuer l’enfant avec une pierre, c’est à ce moment que le bras est définitivement abîmé. Sa sœur Florentina s’en occupe à l’écart, dans une autre famille et l’appelle Petra, en référence à la pierre dont s’est servi son père. Celui-ci regrettera ce choix contraire aux noms végétaux qu’il a donnés à ses autres enfants. Damián tient un salon de coiffure et rend de menus services au village qui ne lui sont jamais payés (ou alors en nature). Parallèlement, il écrit et met en scène des pièces de théâtre. Il finit par accueillir sa fille. Elle s’occupe de son père devenu infirme, il lui apprend à lire à cette occasion avant de mourir, pendant la montée du franquisme. Elle est invitée par sa tante Carlota à Saragosse où elle obtient le poste jalousé de gouvernante. Elle se fait sa place tout en prenant conscience de l’espionnage auquel se livrent deux de ses collègues dans la famille. Elle épouse Antonio et donne naissance à son fils. Pendant ce temps, des troubles politiques agitent l’Espagne, et ont des répercussions jusque dans leur quotidien. En effet, le général qui l’emploie est un républicain. Démasqué par le régime en place, il est abattu au cours d’une parodie de duel, la famille est délogée… Aucun de ceux qu’ils ont aidés ne leur vient en aide, à part une femme qui les loge dans la cave à charbon. Le couple y vieillit jusqu’à ne plus se supporter. Antonio fils emmène donc sa mère dans une maison de retraite où elle finira ses jours.

Altarriba explique avoir voulu apporter la lumière sur sa mère, sur la condition des femmes en Espagne lors de la Guerre civile. Le dessin en noir et blanc apporte un sincérité documentaire au texte.

Sangria historique

Les deux récits d’Altarriba font état de cet épisode dramatique de l’histoire espagnole qu’est la guerre civile. Force est de constater que de nombreux auteurs évoquent le sujet et plus encore celui de la dictature qui a suivi. Franco, surnommé le Caudillo, comme d’autres s’étaient surnommés Duce ou Führer garde le pouvoir de 1939 à sa mort en 1975. Pour des millions de gens, il fait partie du paysage politique qu’on le veuille ou non. Giménez encore, dans Les temps mauvais  — Madrid 1936-1939 (Fluide Glacial) revient sur cette guerre. Dans un entretien avec Phil Casoar, il est décrit comme le pionnier de l’autofiction en BD. Il estime ne pas être neutre (comment l’être face à de telles horreurs ?) mais tente d’être objectif en montrant qu’il y a des salauds des deux côtés et de la générosité de part et d’autre. Les récits n’ont rien d’autobiographique, il extrapole de vagues souvenirs d’autres enfants. Il s’est principalement heurté au silence de la part des adultes qui ont vécu le conflit de l’intérieur. Ses histoires qui pourraient précéder Paracuellos et Barrio on tout de même l’amertume de la réalité. Il se concentre sur le couple Marcelino : pour lui, la guerre fait de nous des animaux, pour elle, « pauvres de nous tous, ennemis comme amis, pris dans ce massacre ». Elle ajoute que les franquistes traquent les maîtres d’école et rejettent leur travail, brûlent les livres,  « parce qu’on a plus de mal à dominer un homme instruit », elle refuse que ses enfants soient comme elle, analphabètes. Les albums montrent des hommes emmenés de force soit pour être enrôlés, soit pour être abattus. Dans « La caserne de Montaña » Marcelino rappelle qu’ « on se bat avec tout son cœur, avec ses tripes… mais pratiquement sans armes ». En effet, des armes non chargées sont données au peuple pour faire bonne impression. Avec les bombardements, il pleut soit des bombes incendiaires, soit du pain de la part de Franco (qu’on refuse, par honneur : ¡No pasarán !). Pour certains, c’est Guernica tous les jours. Les Madrilènes font l’expérience de la faim, présentent des cartes de rationnement. Quand la « cinquième colonne » (les nationalistes infiltrés) entre dans Madrid, soudain, tout le monde est franquiste, des oubliés ressurgissent. « Et soudain, la panique envahit Marcelino. La guerre était terminée… Commençait maintenant la paix des vainqueurs ». Giménez sait plaisanter autant qu’il sait être sérieux et poignant.

Je m’en voudrais de ne pas glisser quand même un mot sur les dessinateurs qui, un peu comme de la Fuente, mettent leur talent à la disposition de l’Histoire. Je pense notamment à Iñaki Holgado qui dessine Verdun (Grand Angle) écrit par Jean-Yves Le Naour et nous plonge dans l’enfer des tranchées. Sans oublier Jaime Calderón avec Les Voies du Seigneur (Soleil) écrit par Fabrice David et Gregory Lassablière. Ses coups de crayon sont particulièrement réussis et réalistes pour restituer le XIIe siècle. Les nuances de gris, la texture, les drapés, les ombres, les morphologies, les décors, tout cela est tellement bien rendu…

Churros  super-héroïques

24_PrometheensIl existe une page facebook « Dibujantes españoles en los USA » qui recense le travail de artistes espagnols travaillant pour les grandes maisons américaines. Rafa Sandoval en fait partie, dessinateur de héros et super-héros, il impose son trait réaliste, ses cadrages dynamiques, et illustre des combats titanesques. Avec lui, les figures hiératiques en prennent plein la tronche. Cela se vérifie dans Young X-Men n°9 (Marvel) écrit par Marc Guggenheim, encré par Roger Martinez, colorisé par Jose Villarubia. Mais aussi dans World War Hulk (Marvel), scénario Greg Pak et un encrage Vincente Cifuentes. Le géant vert y est un peu plus causant, mais également bien plus énervé. Hulk veut se venger de ses anciens amis qu’il accuse de l’avoir abandonné dans l’espace, puis d’avoir ravagé la planète sur laquelle il avait trouvé refuge et d’avoir causé la mort de sa femme enceinte. Avec ses « liés en guerre », il vient sur Terre régler ses comptes. Pour lui faire face dans cette castagne démesurée : Dr Strange, Iron Man, Spider-Man ou Flèche Noire des Immortels. Le style de Sandoval lui permet de travailler aussi sur Les Prométhéens (Le Lombard) sur un scénario de Emmanuel Herzet (Le chant du cygne avec Dorison et Babouche) et Henscher (Le Seigneur des Couteaux). L’encrage est assuré par Jordi Tarragona Garcia, et les couleurs par David Garcia Cruz. Dans ce récit iconoclaste, les dieux sont parmi nous, mais depuis le meurtre de Poséidon, Thymos s’acharne à les traquer, les tuer et garder leur tête en trophée. Les déités décadentes assument leur part d’humanité, tant dans leur posture que leur langage. Si on peut être surpris par cette représentation irrévérencieuse, ile totu est rendu crédible aussi par le charme et le dynamisme du dessin de Sandoval.

25_CatwomanAussi fort dans l’action, il y a Guillem March, un touche-à-tout qu’on voit beaucoup du côté de Gotham. Dans Catwoman (DC Comics), sur un scénario de Judd Winick, la fille de l’air aux pattes de velours prend son envol de la plus belle des façons. Son appartement détruit, elle poursuit ses mauvais coups et essaie de retomber sur ses pattes. Entre son amant Batman et son chat à neuf queues, elle trouve le moyen de tomber sur un Os, le bandit de moyenne envergure qui veut sa peau. On est subjugué par la courbure de ses lignes qui s’opposent à la rigidité et la rectitude du décor qui l’enserre. Sans vouloir verser dans le graveleux, il faut avouer que March fait d’elle un personnage  hypnotico-érotique qui attire le regard.

Marcos Martín, de son côté, réussit à se faire remarquer par les éditeurs américains DC et Marvel, et dessine Batgirl Year One. Il s’attaque donc à Docteur Strange (100% Marvel), écrit par Brian K. Vaughan (Y : Le dernier homme, Saga…). Dr Strange est gravement blessé par Brigand. Il était parti chercher dans un autre monde un élixir capable de sauver Wong son fidèle serviteur, atteint d’une tumeur au cerveau. Une lutte s’est engagée pour conserver le remède miracle, convoité par Brigand. Un petit côté old school dans le dessin de Martín séduira les plus nostalgiques d’entre vous.

26_Le_HerosUn autre artiste sulfureux qui déjà eu sa place dans nos chroniques, c’est David Rubín. Le Héros (Rackham) racontait une version mythologico-SF de l’histoire d’Hercule, un « héros super ». Avec Beowulf (Casterman) scénarisé par Santiago García, il donnait vie au héros de la vieille Angleterre, dans la veine du film homonyme de Robert Zemeckis. Il n’a peur de rien, montrer du sexe et du sang pour exacerber la violence et la fureur des mondes anciens. Les super-héros, il les connaît bien et leur fait des clins d’œil appuyés dans ses albums, sur son blog ou sur sa page facebook. Il ne choisit pas un dessin réaliste, mais parvient avec ses couleurs et ses découpages à créer un univers visuel immédiatement identifiable. Il travaille en ce moment avec l’Américain Matt Kindt sur la série Ether (Dark Horse Comics) où Boone Dias, un scientifique voyage entre les dimensions pour résoudre des enquêtes criminelles.

En s’exportant ainsi aux États-Unis, les artistes espagnols s’assurent une certaine visibilité à l’échelle internationale de quoi nous mettre en appétit. On en a beaucoup montré et on n’a pas tout dit, mais, comme chacun sait, toutes les bonnes choses ont une fin. Pour les plus gourmands d’entre vous, à l’insatiable appétit d’ogre, je conseille donc d’aller dévorer ces innombrables planches, de se servir à pleines mains, de manger à tous les râteliers. Scénaristes, coloristes, dessinateurs, illustrateurs, bloggers, dilettantes, artistes free lance vous convient au plus pantagruélique festin des talents. Je me suis copieusement régalé, j’espère que vous vous délecterez autant que moi. ¡Viva España !


Filakter


Kankoiça
février 2017
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