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WELCOME TO GOOFLAND BRAZIL (and Crossroads) 3.0 — Archives — Livres — Uchronia

Anna, DANS LA PEAU

Anna, DANS LA PEAU

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« Je vais te quitter, Mark. Tu rentres à peine de mission que déjà je veux te fuir… Je veux m’enfuir à tout prix. M’évanouir de ta vie, que tu m’oublies comme par omission. Tu es à mes pieds. Et, moi, au pied du mur. Il n’y a que le néant à l’horizon. Et je veux faire le mur. Berlin est gris, froid, déserté, évidé de sang frais. À l’image de mon cœur qui ne bat que d’une mécanique dure, la mesure d’une misérable vie, sans futur. Il y a, désormais, entre moi et le monde, un mur de la honte, brutalement dressé. Mark, je crois que je te hais. Oui, c’est viscéral. Je t’exècre. Je vendrai mon âme au Diable pour me débarrasser de toi et de ton petit monde imparfait. Je vendrai mon corps à n’importe qui, je baiserai tous les hommes de la patrie, pour que tu me fuies… Si tu veux, j’aurai le mauvais rôle, je serai la méchante, mais quitte-moi, je t’en supplie, ou je ne donne pas cher de ma vie…

*

Depuis des années, seule, notre progéniture, Bob, ne maintenait notre désunion plus qu’à un fil. Mais, aujourd’hui, le sang a défilé,  l’attache s’est effilée. Je suis exsangue. Tout est rompu. Le chaos me sangle. Plus rien ne me retient auprès de toi. Ni notre fruit défendu, ni feu notre passion déchue. J’ai, à ton égard, la sensation nauséabonde d’un abondant dégoût. Je ne peux justifier, envers toi, ce macabre émoi. L’irrépressible envie de te gifler ou pire de t’éviscérer, à ta seule vue, me submerge. Mark ! Pars loin ! Aie  pitié de toi, de moi, de nous ! Je voudrais ne jamais t’avoir rencontré… Que jamais tu ne m’aies touchée, juste même effleurée… Et que plus jamais tu ne frôles encore une quelconque partie de mon corps. Si je l’ai un jour été, sache que je ne suis plus tienne. Je me défais de tes chaînes… Et, je prie l’infini, toutes les nuits que le Seigneur défait, que tu rencontres une nouvelle âme qui t’enchaîne à elle et qui t’entraîne loin de mon dam. Une autre moi-même, une belle Helen, plus amène, et plus à même de combler tes ambitions maritales. Jésus ! Qu’une autre moi-même s’en vienne et s’éprenne de toi… Tout comme ce nouvel être qui m’a faite si vite sienne… Amen.

*

ANNA-POSSESSION-7webbisJe ne veux pas qu’il m’enlève mon fils… Je ne veux pas qu’il arrache Bob à moi ! Je dois le voir, lui dire que tout est fini, que je me suis trompée, que je suis mariée, que, depuis, si elle a quelque peu existé, ma vie de femme s’est arrêtée, que j’ai prêté serment devant Dieu, que j’ai juré au sang… Il est mon époux. Je ne peux rompre le lien qui me lie fatalement au sien. Mark veut que j’en finisse. Tout de suite, par téléphone ou, quoi encore, par télépathie… Mais je dois lui faire face. Je dois lui dire Adieu en face, pour qu’il me relâche. Comme avec Heinrich… Jésus ! Jésus ! Jésus ! Je ne peux lui faire affront ! Diable, j’en tremble… J’ai terriblement peur de lui… Je crains que ma fascination ne me fasse perdre le film de l’action. J’ai peur de ma déraison. Son aura me paralyse, devant ça je suis grise. Je me sens déjà dépossédée de moi-même. Que va-t-il advenir de moi ? Quel sera mon sort ? Je ne sais déjà plus ni qui je fus, ni qui je tends à être. Je vis vive et défunte. J’erre ivre et morte. J’ai soufflé mon feu. Je ne suis femme que de corps, et esclave d’esprit, oui, d’un esprit retors. Mon individualité s’est envolée dès lors que je me suis unie à un autre. Depuis, je ne sais si je suis, à quoi j’appartiens, à qui ? Je ne sers qu’à satisfaire les besoins, les moindres désirs d’un être vain. Dans cette existence damnée, c’est tout ce qui m’est imparti. Je fais ce que l’on me dit. Je suis devenu un objet de dépit, un sujet de déni. Je suis dépouillée de mon libre arbitre. Il pense pour moi. Il dit « Je » pour moi… « Je » pour moi. Il me dit « Fais ci, fais ça ». Pour lui, je suis un espace vide qu’il faut impérativement combler, condamner jusqu’à l’asphyxie. Est-ce ainsi que gisent six pieds à terre toutes les femmes et mères ? Suis-je la seule à avoir quelques prétentions d’intentions ? Est-ce le lot de toutes ? Notre destin est-il d’attendre qu’un nouvel homme prenne possession de notre pauvre âme, et ne nous consume jusqu’à ce que la mort ne nous épargne ? Anna, voilà que tu t’annihiles encore sous le poids mort de ton inanité. Tu dois t’enfuir à tout prix… Pars, réagis… Prends pitié pour ta vie… Non, le sommeil me saisit, je tombe dans le néant, la nuit me portera conseil ou trépas… Margie, Margie, voilà peut-être une issue de secours, une porte ouverte…

*

La créature m’appelle. La tentation de m’unir à elle est tentaculaire.

*

ANNA-POSSESSION-5webJe peux faire mieux. Toujours mieux. Je peux être la meilleure qui soit. Mais non. Je n’y arrive pas. Je ne peux pas vivre par moi-même. Je ne peux pas subsister seule. J’ai trop peur de ce que je fais, de ce que je suis. Ma mémoire me joue des trous noirs. Mon instinct reptile prend l’ascendant sur mon esprit. Je me crains. Je me terrifie. Je suis ma propre ennemie. Exister me meurtrit. Je suis mon propre démon, tortionnaire de mon âme. Je ne sais ce que mon corps va devoir endurer encore à cause de moi. Je souffre. Je veux arracher mes os un à un, lacérer chaque parcelle de peau sous mes ongles, arracher mes cheveux échevelés par touffes. Diable, j’étouffe !… Je veux vomir mes organes, délivrer tout le sang noir qui me hante par les lèvres et le nez, je veux me trancher la tête, me guillotiner, je veux châtier toutes mes chairs et me calciner dans les enfers d’un charnier ! Seigneur, entends ma prière, je veux me purifier, je veux asséner cent coups de sang à mon être gémissant, je veux expulser mon squelette par n’importe quel fenêtre, me fracturer en mille pièces sur les parterres, les parois, les pavés de Berlin… Je voudrais m’emmurer dans les pierres de son mur. Être passe-muraille de mes propres funérailles. Mais je n’ai aucune échappatoire.  Je suis mon propre reclusoir. Sans futur. Tout bonheur est illusoire. Quel mal me vaincra, quelle sera ma fièvre ? Le bien n’est que le reflet du mal. Mon seul savoir est là.

*

La Foi et la Chance sont mes deux sœurs de sang, je ne sais pas qui mourra la première, elles ont grandi à travers moi, mais ni l’une ni l’autre n’a vécu jamais vraiment. À présent, ce sont des larves avortées dans mes entrailles. Leur déclin est le fruit de mon infortune… Je n’ai jamais rien ressenti pour personne. Je suis menteuse, fielleuse, odieuse… si insidieuse. Je suis dangereuse… Aux yeux du monde, je suis dénuée de moralité… Je suis dénuée de raison… Je suis, à mes yeux, dénuée de toute humanité. L’humanité comme la divinité n’est réservée qu’aux hommes, et moi, je ne suis qu’une femme vouée aux enfers des hommes. Tous me voient comme un animal, comme une illuminée, dans la peau de la Possession, oui, comme une possédée, mais non, il n’y a aucun démon en moi. Je suis la moitié du visage de Dieu, celui qu’on ne voit pas, l’autre ? Je ne sais pas : — La vie est un scénario dans lequel les rôles me dépassent. »

AFFICHE-POSSESSIONwebLibrement inspiré du personnage Anna de Andrzej Żuławski dans Possession.


Sur une idée de et par Bertille Delporte-Fontaine


Kankoiça
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