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Mon Don Quichotte est mort deux fois

Mon Don Quichotte est mort deux fois

Je suppose qu’il nous arrive à tous d’être témoins involontaires de coïncidences troublantes auxquelles on attribue parfois des signes, parfois le sceau de la fatalité ou qui, d’autres fois, prêtent simplement à sourire (fut-ce jaune) quand on les met au crédit de ce vieux salopard de briscard de hasard —même que ça rime. Mais en (ma) vérité, je vous le dis : le hasard a bon dos et nous avons beau faire dos rond, le hasard n’existe pas vraiment. C’est une belle invention ou une jolie excuse, tout au plus. Dans les faits, il n’y a que des rencontres et des rendez-vous, parfois ratés d’ailleurs, à nous d’en tirer le meilleur tandis qu’imperturbables les moments continuent de s’égrener, jour après jour, mort après vie ou même, parfois, comme ici, mort après mort…

Coïncidences disais-je…

Hier soir, après plusieurs semaines d’un lourd et relativement pesant silence, le clan Gilliam me donne enfin signe de vie. Je savais Amy, fille aînée et productrice depuis Brothers Grimm pour son père (et dont le second prénom est Rainbow, ce qui est quand même la classe), et Terry, empêtrés dans une énième tentative de montage financier de L’Homme qui tua Don Quichotte, suite à la défection l’été dernier de Paula Branco, défection qui aurait pu friser la malhonnêteté, en plus d’une évidente indécence intellectuelle, si on ne savait pas déjà le producteur portugais coutumier de la chose. Et je ne m’inquiétais pas plus que cela de ne pas avoir de retour à mes emails ou SMS, voyant circuler ici ou là des informations certes maigrichonnes, mais qui n’en constituaient pas moins à chaque fois des avancées dans le bon sens (un nouveau co-producteur espagnol par ici, une allusion optimiste du co-scénariste Tony Grisoni par là…). Vu le passif accumulé autour de ce projet, dont les origines remontent tout de même à 1989-1990, et les précautions d’usage des intéressés eux-mêmes, je me suis demandé hier soir, en lisant ce fameux SMS, si je devais partager avec vous l’info essentielle qu’il contenait (le tournage démarrerait le 6 mars) ou pas. J’ai hésité et ce matin je me posais encore la question quand j’ai pris la mort de John Hurt en pleine poire. Et cette coïncidence a suffisamment semé le trouble pour que je m’épanche via ces quelques lignes…

Short Order—John Hurt_Emma2CJohn Hurt, je l’ai rencontré (et interviewé) une première fois, sur le tournage de Short Order, dans une lointaine banlieue de Berlin, en 2004. Short Order, un chouette film (le premier de l’Irlandais Anthony Byrne, depuis passé à la réalisation de séries, faute de mieux, et accessoirement en couple avec Natalie Dormer —je ne sais pas pourquoi, mais je sens que c’est cette dernière info qui va réveiller en certains d’entre vous un bref intérêt pour ce que je suis en train de raconter !), admirablement bien écrit, et avec un casting particulièrement bien choisi, puisque outre Hurt, on y retrouvait  notre Emma de Caunes nationale (dans le rôle principal !), Vanessa Redgrave, Cosma Shiva Hagen (oui, fille de) ou encore Jack Dee. Je me souviens très bien avoir été frappé par l’impact de Hurt sur le plateau, à l’époque âgé de 65 ans et à chaque instant plus remarquable que l’instant précédent, et ce malgré son incapacité notoire à retenir plus de trois lignes de son texte à la fois. Son personnage avait un je ne sais quoi de Dali avec un look de dandy méditerranéen et, en rentrant en France, je m’étais précipité sur mon téléphone pour appeler Terry Gilliam et lui dire que j’avais trouvé son Don Quichotte. En réalité, j’avais surtout trouvé le mien, car il ne parut pas plus emballé que ça par ma révélation subite, arguant notamment de la petite taille de l’acteur, incompatible selon lui avec le rôle, tandis que je lui rétorquais que, puisqu’il tournait quasiment toujours en grand angle, l’impression de grandeur pourrait sans doute être amplifiée en s’appuyant sur les traits émaciés et la silhouette poids plume de l’acteur. Nous en étions restés là-dessus et mon lobbying tout en ferveur et en faveur de John Hurt devint assez rapidement un simple souvenir de discussion sans suite.

Crimes à Oxford_John Hurt + Alex de la IglesiaMais je suis du genre têtu et quand j’organise, fin février 2005, la Monty Python Party, au Grand-Rex, en compagnie des deux Terry (Jones et Gilliam), je me débrouille pour caser parmi les surprises la présentation des premières images de Short Order, par son équipe. Anthony, Emma et le producteur se déplaceront, mais malheureusement John Hurt déclinera mon invitation, ne pouvant pas s’extirper d’un tournage en cours visiblement hors délai et hors budget. Dommage, car au-delà de mon évidente envie de continuer de défendre au mieux Short Order, in fine jamais sorti ici et juste présenté au Festival de Dinard, je me disais que faire se rencontrer Gilliam et Hurt aurait pu permettre à « mon Don Quichotte » d’engranger quelques points. De toute façon, à l’époque, Gilliam ne peut plus travailler sur son projet, tout est bloqué par les assurances et il ne s’y remettra sérieusement qu’en 2008-2009… Deux années de plus s’écoulent et je retrouve John Hurt, ainsi que mon nounours ibérique préféré, Alex de la Iglesia, pour la promo de Crimes à Oxford. Le film est ce qu’il est (une commande, donc un peu une parenthèse dans la filmo admirablement bien déglinguo-barrée de l’Espagnol), mais néanmoins comprend un clin d’œil à 12 Monkeys, dans lequel je ne vois pas qu’une coIncidence. Surtout, je profite d’une nouvelle interview avec Hurt pour glisser, l’air de rien —et en sifflotant gentiment— l’idée de lui interprétant le Don Quichotte de l’ex-Monty Python, à grands renforts de collision spatio-temporelle et bien sûr d’incessants frottements et flottements entre imaginaire et réalité. Il n’aura pour seule réponse qu’un petit sourire entendu et il s’écoulera encore pas mal de temps avant que je ne comprenne ce que ce sourire, justement, sous-entendait —ou pas, car je n’aurais en réalité jamais le fin mot de l’histoire.

IMG_0832Début 2014, surprise et retournement de situation : Terry Gilliam m’annonce que John Hurt sera finalement son Quichotte, puis l’acteur fait lui-même une déclaration publique en ce sens, deux mois plus tard. Déclaration retentissante pour moi (si j’avais des rideaux chez moi, sûr que je me serais jeté dessus, en lieu et place je me suis simplement roulé par terre, comme l’imbécile heureux que je suis parfois !) bien malheureusement suivie d’une autre, quelques mois plus tard, annonçant son cancer du pancréas. Déclaration où l’acteur se voulait rassurant, en vain. L’on sait bien que ce cancer fait partie des plus mortels et des plus fulgurants et ce jour-là, dans ma tête, mon Don Quichotte est mort une première fois. De fait, les compagnies refusent d’assurer Hurt et Gilliam se retrouve à nouveau à rechercher désespérément un acteur à la hauteur du personnage, à défaut d’être de sa hauteur. Et, comme souvent, l’évidence l’était tellement, évidente, que ce n’est qu’un peu plus tard encore, soit quand même après plus de 25 ans de tergiversations, hésitations, doutes et questionnements de toutes sortes, que le nom de Michael Palin sort d’un chapeau, hop, l’air de rien.

Et donc, ce matin, en me réveillant, j’apprends la seconde mort de mon Don Quichotte, sans doute des suites de cette saloperie de crabe. Et, alignement cosmique un rien troublant, hier, au moment de recevoir le petit SMS de la Gilliam family, j’étais en train de regarder les collages originaux des couvertures de mes premiers fanzines, toujours surpris par leur aspect pour le moins rudimentaires (pour ne pas dire pire !)… Or, mon tout premier fanzine, sur le cinéma de genre à forte dominance sf-fantastico-gore s’appelait « Cauchemars ». Et dans le tout premier numéro  de « Cauchemars » figurait notamment un papier sur Elephant Man, où bien sûr il y était beaucoup question de John Hurt. Et ce papier a été le tout premier que j’ai commandé (oui, on était quand même une équipe de… deux collaborateurs, faut pas déconner non plus). La mort de John Hurt n’était pas encore annoncée et je contemplais avec amusement la naissance du Goof que je suis devenu depuis. Coïncidence or not coïncidence ? Vous avez deux heures…

 


Christophe Goffette

 

 


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