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George Valentin, DANS LA PEAU

George Valentin, DANS LA PEAU

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 « Je suis George Valentin. En chair, en os, en voix… Hollywood, c’est moi ! Un clin d’œil à la Chaplin ! Un buste très Keaton ! Une mine Marceau qui paye bien de mine ! Un trait Bogart d’avance, un gène Kelly d’enfance ! Je suis « The Artist » ! J’ai la moustache en panache ! Les dents Email Diamant ! Le sourire ravageur sous les projecteurs, un brin flambeur sous les flashs ! Un attrape-cœurs à la tâche ! Une queue-de-pie, un nœud papillon, un haut-de-forme ! Haut les cœurs, je suis bel homme ! Toujours fringant ! Haut en couleur en noir et blanc ! Les billets verts à guichet ouvert ! Le triomphe en trombe, je fais salle comble ! Je suis riche à souhait grâce à mes films, sans volume, à succès ! À vos souhaits ! Tel le français Desjardin, mon âme innée de comédien vogue côté cour côté (Du)jardin ! Je suis à moi tout seul le visage du cinéma sans bavardage ! Je suis l’éternel muet de mon art imagé ! Mon silence comme mon âge est d’or ! Je suis un mythe mutique incarné sur grand écran ! Un pantin élégant et pantois, ça me va comme un gant ! Un polichinelle passe-le-temps devant l’éternel ! La star insonore de mon temps ! Le dernier play-boy du premier play-back ! Je grimace sans couac du tic au tac ! Je chante sans voix sous la pluie ! À Cherbourg, New York, je danse toute la nuit ! Je suis un Américain aphone à Paris ! Je fais des claquettes muettes à tue-tête, des plans sourds sur la comète, avec mes pantalonnades et mes pitreries, je lève bien des gambettes, pardi ! Je ris sans bruit à gorge déployée ! Je mimique mille cinématiques endiablées ! Je suis un authentique acteur de la première heure ! Un beau parleur sans haut-parleur ! Tour à tour grand héros masqué au grand jour ! Intriguant infiltré frôlant la mort, ou doux galant flirtant avec l’amour ! Voleur de cœurs, mousquetaire désarmant, aventurier passé sous silence passant le monde au crible ! Je suis George Valentin ! Enrôlé au plus près du drame ! Enjôleur, près du cœur des femmes ! Le soutien George de ces dames ! Le rouge-George de leur flamme ! Le Valentin qui monte en gamme ! Le joyeux Saint-Valentin, que je suis, s’en porte comme un charme !

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george-valentin-the-artist-2terPeppy ! Peppy, ma belle pépite qui crépite sous les feux de la rampe ! Bon Dieu, quelle femme ! Quel feu ! Quelle trempe ! La nouvelle sensation façon Svensson ! J’ai croisé pour la première fois son regard enflammé, par hasard ou accident, à la première de « A Russian Affair ». Elle m’est apparue sur le tapis rouge, devant le parterre de reporters, comme une ingénue… Je me suis dit, pantois : « Ma parole, George ! Qui est donc cette belle inconnue ?! » Et puis, sous la pluie des flashs, elle s’est prise au jeu des photos, et je me suis épris d’elle, aussitôt ! Demain notre duo fera la Une des journaux, Variety en tête pour la vedette ! Une étoile est née dans le ciel éternel de la célébrité ! Peppy Miller m’était-elle destinée ? L’avenir sera-t-il révélateur ? Quand la reverrai-je ? Nul ne le sait ! Le hasard peut être trompeur !

 *

J’ai retrouvé Peppy Miller, mon affaire de cœur, sur le plateau de « A German Affair »… Je lui ai montré à qui elle avait affaire… Elle qui figure déjà sans le savoir dans les annales de mon âme. D’habitude, je reste muet sur mes sentiments, mais, là, je crois bien m’en être amouraché vraiment (ne le dites pas, c’est un secret). La future figure du cinéma figure déjà un court instant à mes côtés à l’écran… Pour l’instant, ce n’est qu’une simple silhouette mais bientôt, j’en suis sûr, elle percera la toile, comme elle a percé mon cœur à jour… Je lui ai dessiné le grain qui manquait à sa beauté… Beauty Spot… Je le sais, une étoile est née. Moi, George Valentin, simple valet de pied, je te prendrais bien, Peppy Miller, pour dame de cœur…

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george-valentin-the-artist-7L’avenir, c’est le cinéma parlant ! Sans rire ! Adieu donc le cinéma dansant ! Le cinéma chantant, clinquant, brillant, étincelant, en noir et blanc ! Adieu, le grand divertissement ! La grâce du geste ! La force du silence ! Le mime de l’émoi ! L’aventure rêvée en musique ! La pose de la prose fait tristement place à l’à-propos de mille mots… Finis, les sourires courts qui en disent long… Finies, les œillades pour seule grande tirade… Finis, les rires francs étouffés à l’écran ! Bonjour, le cinéma barbant, balbutiant, bavard et babillard, plombant et pédant ! Le cinéma blabla qui va déblatérer je-ne-sais-quoi, en je ne sais quelles langues, jusqu’à la fin des temps… Le cinéma va devenir « parce que c’est l’avenir » l’industrie du jeu de mots, plus que du jeu de jambes ! Le progrès est un croc-en-jambe… Alors, ça y est ? C’en est déjà fini des « Valentineries », des grimaceries, des espiègleries, et autres mutités en musicalités… C’est une véritable mutinerie pour le cinéma muet ! Le cinéma parlant n’est qu’un art mutant ! Peut-être vaut-il mieux, qu’il s’éteigne, et se taise… Ne vous en déplaise… En tout cas, sur cette nouvelle toile sonore, une étoile déjà signe son arrêt de mort… George Valentin va s’éteindre… Je suis désormais une pièce de musée… Je suis le muet le plus aimé d’Amérique… Que dis-je ? Je fus le plus aimé puisque me voilà déjà inhumé… À présent, plus personne ne voudra de moi éloquent… me voir jouer de vive voix… Ils me préféreront plutôt mort que vif… Ils voudront des nouvelles têtes à tue-tête ! Et moi, je ne suis qu’une belle tête muette… Et quand bien même, serais-je à la hauteur, en acteur à voix haute ? À chaque époque, son âge d’or, le cinéma était muet jusqu’alors, et j’étais son Veau d’or… Demain, si ce n’est moi, qui sera la nouvelle voix du cinéma ? Je cours sans doute à ma ruine…Je vais léguer les choses surannées de ma vie de succès aux quatre vents et marées… Peppy Miller est sans doute la nouvelle star dudit cinéma parlant… Je fus son astre un instant, elle est toujours mon soleil montant… Silence…Action ! La roue tourne… Que vive le cinéma quel qu’il soit, même sans moi… Tout cela me laisse sans voix… Hé, l’artiste… Chapeau bas !

Librement inspiré du personnage George Valentin de Michel Hazanavicius dans The Artist.affiche-the-artist


Sur une idée de et par Bertille Delporte-Fontaine


Kankoiça
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