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Patsey, DANS LA PEAU

Patsey, DANS LA PEAU

« Je suis dans la peau du chagrin, dans la peau de l’affliction, dans la peau de l’insoumission. Mon corps est en sang, mon corps est en cendres, mon corps est exsangue… Tout mon être a le goût du soufre… Mon squelette s’est atrophié sous les cent coups de fouets que je reçois trop souvent des mains blanches du maître… Ma peau est ébène, c’est là mon seul tort… C’est cela qui me vaut tant de haine… Pourtant, si ma chair est noire, mon âme est immaculée, blanche comme la neige, taillée dans un joyau ivoire, tissée dans la toile écrue la plus pure… Et mes esprits bleus conservent la joie en leurs cieux. Je ne sais pas pourquoi. Quand je danse, le sourire revient sur mon visage en béatitude… Je créée des poupées d’espoir entre mes mains, à partir de feuilles, de tiges, de rien, et j’imagine une vie pour elles, tout autre que celle qui me scelle, une vie de liberté et de bonheur jumelée… Mon maître admire ma lumière, ma maîtresse, au contraire, la jalouse, je crois qu’elle en veut à ma peau, qu’elle veut me vendre au plus offrant… Je poursuis comme je peux, ma route de sang. Je suis à bout de souffle. Mes os sont désolés et s’effritent, comme les chênes alourdis d’épiphytes de la terre sanguinaire qui m’a fait naître et si vite prisonnière… Je suis morte vive. Ma vie est un calvaire ardent, comme si j’errais les pieds nus sous les braises d’une fournaise inlassablement… Je suis en feu. Mon sang incandescent se répand en moi comme de la lave en fusion. Quand il monte jusqu’à ma tête, c’est l’irruption. Je prie à chaque instant Dieu, pour que mes tempes implosent, et que le volcan en moi s’éteigne pour de bon. La douleur qui m’habite est devenue ma demeure. Pauvre Patsey qui perd la raison ! Mais, je n’ai pas peur de la mort, non ! Bien au contraire, je l’attends de pied ferme, comme une libération. Je t’attends, ma libération.

*

patsey8Tous les jours, sous un soleil de plomb, dans les rangées des champs de coton, mes doigts racornis ramassent inlassablement ce que j’appelle les fleurs de colons… Je crois bien que le maître a peur que nos mains noires n’entachent à la tâche ses précieuses plantations pâles… Même si l’ouvrage est digne du plus grand esclavage, c’est le seul moment, où je peux m’évader pour un temps d’éternité ; les champs de blanc m’entraînent dans une valse sereine, mes pensées s’évadent et s’embrument, souvent je compte les fibres et les déplume entre mes mains comme des nuages, ou je ne pense à rien. Parfois, lorsque le bleu du ciel est absent, le blues me prend, et je chante dans ma tête mes complaintes, de couplets en refrains. Je cueille de mes mains chaque jour que Dieu fait, près de deux cent vingt-cinq kilos d’or blanc, plus que n’importe quel homme de ma condition. Le maître dit que je suis la reine des champs, que je suis la maudite reine… Il me dit que je suis une nègre parmi les nègres et que Dieu m’a offerte à lui… Mais il ne me traite pas comme une reine, non, loin de là, il me traite pire qu’une bête, comme une femme infidèle… Il aime m’accabler de tous les maux de la terre, de sa terre… Il m’injurie de menteuse ou des pires noms d’oiseaux, il me salit de tous ses injustes mots… Je lui fais perdre la raison… Je ne sais pas pourquoi il ressent pour moi une telle passion. Heureusement, depuis l’arrivée de Platt, je me sens un peu plus sereine… Je vais lui demander ce que je n’ai pas la force de faire moi-même… Je vais lui demander de mettre fin à mes jours.

*

patsey6webLe maître dit : « Le nègre qui n’obéit pas à son seigneur… C’est-à-dire, son maître. Ce nègre sera battu d’un grand nombre de coups. » Quarante, cent, cent-cinquante coups… Il dit que c’est écrit dans la Bible. Il dit que c’est la volonté de Dieu. Je ne sais pas quoi en penser. Si Dieu veut que nous autres vivions un tel enfer, pourquoi nous a-t-il envoyés sur Terre ? Pour être mis comme des bêtes de trait aux fers ? Je perds la foi à chaque fois que le maître nous parle de Dieu, comme ça… Je sais, je ne devrais pas… Mais je n’y peux rien. Ce n’est pas les choix du Seigneur que je redoute, mais ceux de mon maître. Il dit qu’il me hait, que je le dégoûte, mais je n’y crois pas. Je crois, au contraire, qu’il s’est, malgré lui, épris de moi. Et qu’il ne le supporte pas… Me réduire en esclavage ne lui suffit pas, il lui faut d’avantage. Il voudrait me posséder toute entière… Parfois, il vient dans la nuit pourfendre ce qui me reste d’intimité, ce qui me reste presque d’identité…. Il me violente, il me fait sienne contre ma volonté, ici, c’est le pire de ce qu’il peut m’arriver. Je ne supporte plus le noir de la nuit. Je n’ai même pas un seul morceau de savon pour me laver de ses péchés. Peut-être les maîtres ont-ils peur que je salisse ce précieux pain blanc. La puanteur de mon corps qui se tue à la tâche, me donne des haut-le-cœur. Je crois que c’est ce que le maître veut, que je me dégoûte moi-même, que je me vomisse, que je m’exècre… Il m’a asservie à ses moindres souhaits, mais son âme est bien plus noire que la chair qui me vêt. Il mire sa propre obscurité dans les ombres de ma peau, mais au fond il sait bien que mon âme virginale plane au-dessus de la sienne infernale. La joie s’est éteinte en mon cœur, et, avec elle, l’espoir illusoire d’un nouveau bonheur. Il n’y a qu’à l’intérieur de moi-même que je suis libre. Oui, je suis libre de continuer à vivre ou mourir en martyr. Libre de m’envoler au Très haut… Libre de sortir de ma chrysalide de cendres et de sang et fendre de mes ailes les nuages du ciel, tel un papillon éphémère qui se libère de sa pierre, un jour de printemps.

*

patsey2bisCelui qu’on appelle Platt, celui qu’ils appellent Solomon est parti, il s’est libéré de ses chaînes. Avant de quitter les enfers, il m’a serrée dans ses bras si fort que j’ai cru que j’allais enfin y passer… Il m’a dit «  Éloigne-toi de lui, Pats. On se reverra très bientôt. » Mais, à présent, je suis morte… La vie a quitté mon corps, comme je l’espérais… Me voilà libérée… Mon âme s’élève au ciel comme une flamme, et part en fumée… Ma voix est intacte, mon chant s’éveille, mon essence encensée plane sur les champs de coton et de sang… Je chanterai pour l’éternité sur la terre qui m’a fait naître et mourir des mains de mon maître, j’errerai à jamais au-dessus de ceux qui furent miens, je me joindrai à leur chœur, et je chanterai de toute ma flamme : « Mon âme montera au ciel, Seigneur…Pour l’année où le Jourdain a coulé… Alléluia ! Coule, Jourdain, coule… Coule, Jourdain, coule…Mon âme montera au ciel, Seigneur… L’année où le Jourdain a coulé… Alléluia… »


affiche-12-years-a-slavewebLibrement inspiré du personnage Patsey de Steve McQueen dans Twelve Years a Slave

 


Sur une idée de et par Bertille Delporte-Fontaine


Kankoiça
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