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WELCOME TO GOOFLAND BRAZIL (and Crossroads) 3.0 — Archives — Livres — Uchronia

Le cinéma vérité de Mario Ruspoli et Jean Gaumy

Le cinéma de Mario Ruspoli

ruspoli-2Mario Ruspoli, documentariste prestigieux disparu en 1986, a marqué de son empreinte le cinéma-vérité. Depuis trop longtemps, nous l’avons chassé de nos mémoires. Par miracle et par volonté -merci les Editions Montparnasse- le voilà qui revient sur le devant de la scène, réhabilité avec un superbe double DVD. Désormais, Jean Rouch et Edgard Morin se sentiront moins seuls. Ruspoli a gravé sur pellicule la France d’après-guerre. Une France rurale, une France urbaine, une France des quartiers populaires, une France des petites gens et des laissés-pour-compte. Toutefois, c’est avec Les Hommes de la baleine et son association avec Chris Marker que Ruspoli s’est taillé une renommée internationale. Comme chez tous les Grands, les films de Ruspoli, qui respirent l’intelligence, nous rendent sensibles au monde.

 

LES HOMMES DE LA BALEINE (28 minutes, 1956 et sortie salles en 1958)

Dans les Açores, les parties de chasses ne durent pas que quelques jours : les hommes partent pour un mois, avec toute leur famille ou en solitaire, pour chasser la baleine à coup de harpon dans des chaloupes risquant à tout moment d’être brisées par les coups de queue d’un cachalot de 20 mètres de long…

On vit l’attente du peuple des Açores avant la grande chasse. Les vents terribles courent sur les reliefs. Au sommet d’une montagne avec vue sur l’océan, les veilleurs guettent le moindre indice. Une ombre dans l’eau, un brouillard blanc qui s’échappe des vagues… On assiste à la préparation des hommes et de leurs matériels. Rien n’est négligé avant le combat. La pêche est impressionnante d’ordinaire. Presque douce. C’est à fleur d’eau que les hommes lancent leurs éperons au péril de leur vie. Le sang gicle, la mer rouge bouillonne puis les embarcations victorieuses rentrent au port. Les monstres marins terminent leur vie sur le quai, découpés en mille morceaux. On sait que ces gestes ancestraux prendront fin avec l’interdiction de chasser les cétacés. On sait que ces gens, pauvres comme les pierres, vivront de subside. On sait que les grandes compagnies et certains pays se moqueront de la régulation et n’arrêteront pas les massacres. Les Hommes de la baleine se présente comme un documentaire hsitorique précieux sur les traditions et coutumes d’un autre âge. Il faut seulement 28 minutes à Mario Ruspoli pour nous présenter le quotidien d’hommes et de femmes plantés au cœur de l’Atlantique.

 

VIVE LA BALEINE (18 minutes, 1972, couleur)

Avant l’industrialisation, la baleine était d’abord un moyen de survie. Mais après l’essor du capitalisme, elle devient surtout un moyen d’engendrer du profit. C’est dans ce documentaire sans artifices que Mario Ruspoli nous raconte les étapes amenant au massacre de cette espèce aujourd’hui menacée.

Sur des mots et des images de Chris Marker, Ruspoli explique comment la pêche de subsistance a disparu au profit de la pêche industrielle. Les décennies 60 et 70 faillirent avoir raison des cétacés. A cette époque, baleines et cachalots mouraient par milliers au cœur de navires immenses conditionnés pour alimenter l’industrie pharmaceutique et cosmétologique. Le documentaire, plutôt pédagogique dans son approche, ne fait pas dans la dentelle. On se prend en pleine poire le cynisme du système capitaliste chargé d’essorer à moindre frais la planète de ses ressources. Heureusement qu’il existe en ce bas monde quelques âmes bienveillantes capables de mettre un terme à cette folie.

LES INCONNUS DE LA TERRE (36 minutes, 1961, N&B)

À Livinière, un petit village de viticulteurs en Lozère, les agriculteurs se souviennent d’une campagne vivante alors que l’ère de la culture rurale tire à sa fin dans une région menacée par la désertification.

Les Inconnus de la terre nous transporte en Lozère 50 ans en arrière. Un pays où le temps semble s’être arrêté, où les éléments sont maîtres et les hommes, même les plus fiers, courbent l’échine. Cette plongée dans le département le plus sauvage de France -la bête du Gévaudan y a croqué une palanquée de jeunes vierges- burine le visage autant qu’il met les sens à rude épreuve. Ruspoli dresse des portraits magnifiques de paysans. Des jeunes et des vieux, des hommes et des femmes, tous convaincus qu’il leur faudra un jour où l’autre rejoindre la ville pour espérer gagner un peu d’estime. Les parents s’inquiètent pour leurs enfants. Ces hommes et ces femmes, pétris de bon sens, ne supportent plus leur condition mais ils connaissent le prix de la liberté ; la liberté d’être leur propre patron. Pourtant, la nouvelle génération se sent seule et abandonnée. Les enfants les plus courageux mettent les voiles rejoindre les usines et le travail à la chaîne. Pour eux, l’air sain des campagnes cruelles ne vaut plus la peine d’être vécu. Ruspoli saisit avec tact et sans voyeurisme cette mauvaise passe. Les gens du cru vivent un sale coup de mou. Les Inconnus de la terre vous rappellera sans aucun doute L’Arbre aux sabots d’Ermano Olmi récompensé à Cannes en 1978 par une Palme d’Or. La France profonde n’est pas toujours douce. Charles Trenet a menti ! Reste les belles soirées devant l’âtre où les vieux racontent des histoires de loup.

REGARDS SUR LA FOLIE (53 minutes, 1962, N&B)

Pour la première fois une caméra en son direct s’introduit dans l’univers d’un asile psychiatrique. Mario Ruspoli tourne ce film à l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban, en Lozère. Il est l’un des premiers à tourner sur la folie, question qui, à l’époque, était sujette à controverse et nous aide à mieux comprendre le travail des médecins et le quotidien des patients.

Regards sur la folie suit le quotidien des patients et des médecins. Un quotidien fait de loisirs, de travaux et d’écoute. Il n’est ici nullement question d’hystérie et de cris qui transpercent les murs. On rencontre des désespérés de la vie à qui rien ne réussit. Un poète fou révèle sa lucidité à travers des vers d’une rare beauté. Certains se plaignent de la torpeur qui les gagne quand d’autres ne désirent rien d’autre qu’un peu de bruit. Ruspoli évite tout voyeurisme et tout sensationnalisme. Il a choisi de filmer des moments doux. Toutefois, nous ne sommes pas dupes car quelque part dans ce fichu asile, au détour d’un couloir, dans un salon ou dans une chambre, la souffrance fait son œuvre, blessant les âmes et détruisant les corps.

LA FÊTE PRISONNIÈRE (17 minutes, 1962, N&B)

Dans ce même hôpital psychiatrique a lieu une fois par an une kermesse qui réunit les pensionnaires et les habitants du coin. C’est l’occasion pour le patient d’apercevoir le monde extérieur et pour le participant lambda de tenter de comprendre les malades.

Nous sommes sur la place du village. La kermesse bat son plein. Les habitants et les patients dansent juste à coté de l’arbre vénérable. Le curé s’amuse sur les stands de jeux. Attablés, quelques malades voûtés se morfondent et broient du noir. Leurs proches voisins profitent d’être redevenus des anonymes parmi les anonymes. La Fête prisonnière ne ment pas et les patients ne sont pas dupes. Le soir, quand le rideau sera tombé, il sera temps de rejoindre son petit lit froid.

LE DERNIER VERRE (22 minutes, 1964)

Touchante chronique de la cure de désintoxication d’un alcoolique venant du Nord de la France soigné à l’hôpital de Bordeaux. Le dernier verre dresse aussi le portrait d’un home attachant, poète, saxophoniste dont le courage face à l’adversité nous émeut.

Le Dernier verre est une merveilleuse chronique sur un alcoolique qui a trouvé le courage d’attendre son médecin pour retourner en cure de désintoxication. Yves est un homme de quarante ans qui en parait trente de plus et qui vit son ivrognerie comme la plus terrible des défaites. Comme beaucoup de buveurs, sa honte est à la hauteur de son verbe. L’affliction le rend sensible. Cet homme spirituel et blagueur ne cache pas un seul instant sa faiblesse. Son impuissance lui a tout pris. On le sait ; le pinard ne devrait pas être obligatoire ! Ou alors juste pour finir les excédents.


Le cinéma de Jean Gaumy

gaumy-2À l’image de son ami Raymond Depardon (et même de Mario Ruspoli), Jean Gaumy a filmé la France dans tout ce qu’elle a de plus cru et de plus beau. Son cinéma vérité propose des portraits de Français simples et touchants. Les ouvrières de Fécamp, l’homme d’Octeville, le curé auvergnat. Jean Gaumy a fait du temps son cheval de bataille. On subit le rythme effréné du travail à la chaîne. On goûte le temps insaisissable de Jean-Jacques. On profite des instants avec Marcel. Partons à la recherche du temps perdu et retrouvé.

 

LA BOUCANE (37 minutes, 1985)

« En 1972, je photographiais les femmes d’un atelier de « filetières » à Fécamp dans une « boucane », une conserverie de poisson, un lieu de fumée, de cendres et de sel digne d’Emile Zola. Dix ans plus tard je décidais d’y réaliser mon premier film. Je pressentais que cette activité allait disparaître mais c’est surtout l’incroyable vitalité de ces « femmes aux poissons » qui me bluffait » Jean Gaumy

Nous sommes au cœur de l’atelier. Les femmes découpent les harengs à la vitesse de la lumière. Elles rient de bon coeur, s’esclaffent sur leur pénible condition, chantent le dernier hit de Michèle Torr, se souviennent des aînées aujourd’hui disparues. A quelques encablures, des gars taiseux, la clope au bec, réceptionnent les poissons. Par tonne, on les déverse sur le sol. Les ouvriers pellettent des tonnes de sel. Ils lavent, retournent; relavent, resalent encore et encore la poiscaille. Au fumoir, le bois craque et les braises rougeoient. La fumée se fait si épaisse que l’on étouffe devant son écran. Les femmes maintiennent toujours le cap et ne baisseront pas de rythme jusqu’à la pause. On sent que ça pue ! Bon Dieu que ça doit puer ! La poisse ! Pourtant, elles sont coquettes, apprêtées, quasiment disponibles dans la minute pour se rendre au bal monté. On ne compte plus les coupures sur leurs doigts fatigués. Jean Gaumy tire l’essence de la vie en usine. Une vie à la dure mais qui semble en apparence supportable. On appelle ça l’esprit de famille.

JEAN-JACQUES (chronique villageoise), 52 minutes, 1987

Chronique attachante du bourg d’Octeville-sur-Mer (dans le département de Seine Maritime en Normandie) vue par les yeux de « l’idiot du village », Jean-Jacques. Jean-Jacques, de nature pudique et généreuse, comprend et ressent tout. Au fil des saisons et des évènements du petit village, le réalisateur brosse les liens complices et chaleureux qui se sont tissés entre lui et les habitants. Un curieux bonhomme ce Jean-Jacques au regard bleu, un personnage vivant, vibrant, attentif et drôle.

Jean Gaumy suit Jean-Jacques comme son ombre. Jean-Jacques marche du matin jusqu’au soir. Il se promène, comme disent les gens bien. Il varaude, comme disent les vieux. Il traîne les rues, comme disent les vieilles pies. Jean-Jacques nous emmène sur le marché aux bestiaux. On y croise le maire et les maquignons qui causent fort ! On retrouve les notables au bistrot, autour d’une énième tournée de blanc jouant la dernière partie de dominos. Qui disent ! Jean-Jacques, c’est peut-être le simplet du village mais la maîtresse et les enfants lui fêtent chaque année son anniversaire. Eh oui ! On sait tout d’Octeville-sur-Mer. Le seul mystère, c’est Jean-Jacques.

MARCEL, PRÊTRE (42 minutes, 1994)

« Tout a commencé il y a trente ans à Aurillac. J’étais alors pensionnaire à l’Institution Saint-Eugène. L’Abbé Marcel Puech en était le préfet de discipline. J’avais 14 ans. Ce fut pour moi une rencontre décisive : il était devenu à mes yeux une référence, un exemple. En 1991, je suis allé le filmer en Auvergne dans sa paroisse. Ce devait être l’occasion de retrouver le Marcel d’avant, mais aussi de filmer la vie quotidienne d’un curé de campagne. Au final ce fut surtout la nécessité de réconcilier l’image d ‘enfance que je gardais de lui avec celle de la personne malade, fragile, un peu absente que je découvrais adulte. Je m’imposais inévitablement de filmer le travail du temps. » Jean Gaumy

Marcel, prêtre est le témoignage en image d’une vocation en voie de disparition. Un magnifique documentaire qui alterne le passé et le présent. On y voit un homme voué à sa cause mais harassé de fatigue. Une sœur attentionnée, infirmière de son état (et montée sur pile électrique) lui file un sacré coup de main. Marcel en a sa claque de dire la messe. Au bout de temps d’années, il préférerait que Dieu lui accorde un peu de vacances. Aussi, on devine que l’homme aimerait cultiver son jardin. Tranquille, à la fraîche … Encore faut-il trouver, quelque part il se cache, le courage de biner ! Mais la fatigue est saine. Marcel aime ses paroissiens comme ses enfants. Il a juste trop tiré sur la corde raide. Nous, on s’inquiète un peu de voir Marcel fumer clope sur clope. Son cœur va lâcher, Marcel va calencher, c’est sûr. Ce portrait sur la lenteur est une bénédiction. Il remet les pendules à l’heure. Jean Gaumy filme un homme et filme le temps. Un temps suspendu. En Auvergne.

 

Comme les Editions Montparnasse ne font jamais les choses à moitié, je vous conseille le portrait intime sur l’artiste Gérard Fromanger, En suivant la piste Fromanger, réalisé par Serge July et Daniel Ablin. On y voit le peintre raconter sa vie et son œuvre avec beaucoup d’humilité. Quand il revient sur ses débuts, on saisit avec plaisir toute une époque et son contexte. Fromanger, c’est le peintre socioculturel par excellence qui tisse les liens entre les communautés. L’homme qui embrasse le monde.

Cerise sur le gâteau, la maison Montparnasse propose un coffret italien avec quatre classiques incontournables dont L’Avenventura de Michelangelo Antonioni, La Viaccia de Mauro Bolognini, Main Basse sur la ville de Francesco Rosi et Le Bel Antonio de Mauro Bolognini. Toute l’Italie dans un coffret !

Tous les titres sont disponibles en DVD aux Editions Montparnasse.


Cédric Janet

 


Kankoiça
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