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Klee Benally & Princess [ITW]

Interview de Klee Benally & Princess —  3 août 2016 à Paris

 

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Les Amérindiens. Les Indiens d’Amérique. Rayer l’imagination inutile. Grâce à notre culture occidentale dominante, nous savons que les Amérindiens appartiennent au passé, aux westerns, aux bandes décimées et qu’ils se ressemblent tous.

Grâce à notre culture occidentale cartésienne, nos connaissances sur les Amérindiens – et aussi sur les autochtones et les peuples premiers encore présents de par le monde – ressemblent peut-être à ces savons élaborés pour les supermarchés : interchangeables et domestiqués. Bientôt, ou déjà, car le progrès n’attend pas, nos connaissances au moins sur les Amérindiens auront le design des descendants de certains Pokémon go que nous consulterons en oracles. Et nous pisterons ces oracles en nous éclairant de nos écrans tactiles et de nos écouteurs tandis que des vandales « précurseurs  » et « géniaux  » trouveront des nouvelles méthodes révolutionnaires afin de tarifer nos moindres faits et gestes avec notre consentement. Bien sûr, on peut se dispenser d’idéaliser tous les faits et gestes, rites et coutumes, des Amérindiens par exemple. Mais il y a beaucoup à apprendre de Klee Benally, militant et artiste amérindien en piste depuis plusieurs années ( voir son site). Car si les Amérindiens se ressemblent tous, ils nous ressemblent tous.


Nos lecteurs fidèles se souviennent forcément de Blackfire, fratrie punk Navajo de haute volée, venue à de nombreuses reprises en Europe (et notamment à la Crossroads Night). À partir du 15 octobre, Sihasin (à savoir Clayson et Jeneda) emboîte le pas de Klee, le ‘grand frère’ passé en éclaireur chez nous cet été. Et comme toujours les échanges seront enrichissants… 

klee-3Comme beaucoup de personnes, je suis très ignorant en ce qui concerne les Native Américains aux États-Unis. Récemment, j’ai lu un livre intitulé « Une Colère noire » (titre français du livre de l’Afro-Américain Ta-Nehisi Coates). Dans son livre, Ta- Nehisi Coates explique que le Rêve américain est fondé sur la destruction du corps des noirs qui ont contribué à l’établir. Son livre m’a beaucoup plu. Mais en y repensant, je me suis rendu compte que, dans son livre, il n’établit aucun lien avec ce qui est arrivé aux Native Américains. Comme si les Native Américains restent dévolus aux rôles de celles et ceux que l’on oublie…

  • Klee : (Petit rire) Il est impossible de s’oublier soi-même, tu sais. Parce qu’en tant que personne opprimée, tu fais tous les jours l’expérience de ta propre oppression. Il est manifeste qu’il y a une sorte d’« invisibilisation » du contexte dans lequel, d’un point de vue historique, les États-Unis se sont construits : en recourant au génocide et à l’esclavage. Aujourd’hui, je crois qu’un certain nombre de conditions sont réunies afin de démontrer l’extrême violence inhérente aux États-Unis ; si l’on se réfère par exemple à certaines bavures policières commises à l’encontre de personnes noires. Et, beaucoup de personnes ont eu une prise de conscience. Il y a aussi les mouvements de protestation de certains Native Americains. Les mouvements «  Occupy », dont on a entendu parler en  2011, combattent les mêmes maux. Avec ce principe qui est d’occuper certains lieux afin d’attirer l’attention sur des injustice économiques. La différence, néanmoins, de notre côté, résulte sans doute dans le fait qu’en tant que Natives, du fait de la colonisation de nos terres à l’origine, lors de nos revendications, nous affirmons plutôt : « N’occupez pas nos terres : elles le sont déjà. Il conviendrait plutôt de nous les rendre ». Notre mouvement est donc plutôt un mouvement de « désoccupation ». Par exemple, la baie de San Francisco se trouve en terre indienne. Et le mouvement de « désoccupation » va consister à affirmer : « Rebaptisons cet endroit et nommons-le « vacant » ou «  décolonisé » ! (…..) Les conditions et les modes de de vie des Natives sont très variés. Certains vivent en dehors du système capitaliste sans l’eau courante et sans électricité et ne parlent pas anglais. À l’autre extrémité, tu peux par exemple trouver des Navajos conservateurs, républicains, chrétiens et très riches qui vivent dans de belles maisons.
  • klee-4Princess Ce n’est pas tout à fait comme ça !…
  • Klee :(Il se reprend)… Bon, je ne dirais pas que c’est extrême à ce point-là. Bien-sûr, il faut se méfier des généralisations mais d’après des statistiques, un certain nombre de Natives, parmi lesquels se trouvent les Navajos, vivent en dessous du seuil de la pauvreté. Il est difficile de faire des comparaisons en s’appuyant sur des critères comme le salaire par exemple car la vie dans une réserve diffère selon la profession que vous exercez. Par exemple, certains Natives gagnent leur vie par la biais de l’art ou en exerçant un métier en rapport avec la culture ou l’art. D’autres exercent un autre type de travail assez commun dans l’activité de la société américaine. Cependant, des statistiques démontrent clairement des inégalités économiques. À vrai dire, je n’aime pas utiliser ces termes « d’inégalité économique » car ce sont des barèmes capitalistes. Sur quoi se fonde-t-on pour parler « d’égalité économique » lorsque l’on sait comment le capitalisme détruit la terre et nos communautés ? Le capitalisme repose quand même sur l’asservissement et les conflits. Pour revenir au sujet de la visibilité des Indigènes, il faut savoir qu’il y a beaucoup de gens qui se voient contraints de devenir militants. Car c’est le seul moyen dont ils disposent pour être sûrs que les problèmes qu’ils vivent soient pris en considération. Car la stratégie de l’empire américain consiste à marginaliser les Natives. Il nie le génocide des Natives tout en continuant  d’en tirer des bénéfices. Il suffit de faire quelques retours dans l’Histoire pour s’apercevoir que L’État américain a violé tous (plus de trois cent cinquante) les traités conclus dans le passé avec les différentes nations indigènes. (…) Certaines tribus ont été tellement décimées qu’elles comptent désormais un petit nombre de membres. Quelques-unes de ces tribus (mais c’est assez peu courant) dirigent des casinos, ce qui permet à quelques-uns de leurs représentants, qui perçoivent un chèque tous les mois, de vivre comme des rentiers.

klee-2Comment certains Navajos ont-ils faits pour devenir « riches » ?

  • Princess : « Riches »… c’est en fait à relativiser. Disons qu’ils vivent plutôt confortablement. Ils sont plus à l’aise que d’autres, c’est toujours selon certains critères. Par exemple, Klee et moi pourrions être considérés comme « riches » parce que nous avons les moyens de prendre l’avion pour nous rendre en Europe.
  • Klee : Oui. Je crois aussi que cette question doit être reliée au système économique de la Nation Navajo. Le Conseil tribal navajo a été créé en 1922 avec le projet explicite de signer des contrats autorisant des compagnies soutenues par le gouvernement américain à exploiter les ressources naturelles de leurs terres (gaz, pétrole, minéraux…). Grâce à ces contrats, il était encore plus facile pour ces entreprises d’exploiter les ressources naturelles contenues dans les réserves « indiennes ». Et, beaucoup de personnes et de familles, en contrepartie, ont perçu, et continuent, de percevoir de l’argent de l’exploitation de ces sols. Mais il faut se garder de faire des généralités car bien des généralités entretiennent les clichés que l’on peut avoir sur un sujet quel qu’il soit. Par exemple, mes parents sont originaires et vivent à Black Mesa (au nord de l’Arizona, en terre navajo) là où se trouve le plus grand gisement (à ciel ouvert) de charbon des États-Unis. Là-bas, l’entreprise Peabody Energy (ou Peabody Coal Company) qui était la plus grosse entreprise d’exploitation de charbon du monde – avant sa faillite récente (petit rire de Klee) – s’est faite des millions et des millions de dollars. Pourtant, dans le même temps, les nations Navajos, elles, percevaient des clopinettes pour chaque tonne de charbon extraite (avec des conséquences écologiques et sanitaires pour les populations navajos environnantes) à cause des contrats d’exploitation qu’elles avaient signés. Donc, même si des Natives (ici, Navajos) sont devenus « riches » par ce biais, Peabody Energy s’est bien plus enrichie (petit rire).

 

  • Texte : Franck Unimon / Photos : Marthe Sobczak

 


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