Abonnez-vous !

WELCOME TO GOOFLAND BRAZIL (and Crossroads) 3.0 — Archives — Livres — Uchronia

Stéphane, DANS LA PEAU

Stéphane, DANS LA PEAU

stephane-un-coeur-en-hiver-couverture-web-ok

« J’ai toujours été à la recherche de l’harmonie au travers du désordre humain. De mon existence, j’élude la moindre turpitude. Je suis en quête de paix, de quiétude, je dirais, même de béatitude. C’est une chose que je ne trouve que dans la solitude de l’étude. Les craquements des bois, les crissements de leurs unions, de leurs désunions, les froissements des cordes frottées s’enroulant sur le cheviller, voilà-là, les seules dysphonies que je tolère encore. Je fuis les autres sons inutiles. Même la voix quotidienne de Maxime, qui m’est devenue pourtant presque familière avec le temps, me déplaît. Il ne s’en doute pas, mais souvent je redoute tout échange avec lui ou avec d’autres. C’est pourquoi, je me tiens loin de tout débat. Les clients, qui s’aventurent jusqu’à mon atelier, savent, à mon regard, tout comme mes apprentis, que pour moi le silence est roi, que je préfère mille fois écouter leurs violons se répandre, qu’échanger avec eux la moindre banalité. Les sonorités de chaque instrument sont comme des voix intérieures, elles me parlent, me hèlent. Il n’y a qu’elles qui me tiennent à cœur. Les personnes qui m’entourent, même les musiciens, tous sexes confondus, sont pour moi, des intrus abstrus. Les gens alentours se méprennent sur mes distances, ils pensent que c’est un appel au secours, ou pire, une hautaine prestance, un faux air d’intelligence que je m’octroie. Non, souriez, mais ce n’est rien de tout cela. Je n’ai rien contre la compagnie des autres, mais, je préfère la mienne. C’est ainsi. Lachaume, en vieux maître, a vu naître cette singularité en moi. Il m’a transmis son savoir. C’est un pair que je visite avec joie. Sinon, le plus clair du temps, je préfère rester dans mon atelier. Quitter la ville ou la région ne m’arrive que rarement… pour un enterrement, quand je m’y rends. À part Lachaume et Maxime que je consens à côtoyer plutôt aisément, il n’y a qu’Hélène, qui, de temps en temps, me distrait de ce qu’elle appelle mon austérité. Pourquoi elle ? Nul ne le sait. Peut-être parce qu’avec elle, il n’y a aucun enjeu. Nous sommes de vieux amis, de faux confidents qui se sont tout et rien dit. Entre nous, il n’y a pas d’attente ou de jugement. Il y a juste quelques bribes d’idées lancées au hasard d’un cinéma ou d’un café. Maxime se méprend sur notre amitié, il pense qu’elle en pince pour moi. Pour ma part, je n’y crois pas, et quand bien même, je n’y pourrais rien changer. Maxime est, quant à lui, souvent inquiet, voire irrité, enclin à la nervosité de sa vie. Je l’apprécie bien sûr, mais à petites mesures. Même s’il affectionne me voir œuvrer de près, j’aime le voir s’épanouir de loin. Nous nous comprenons très bien. Il respecte mon travail, mes aptitudes, mon isolement. Je crois beaucoup en sa sincère mansuétude. Nous sommes des partenaires, un duo bien huilé, ni plus ni moins. »

*

stephane-un-coeur-en-hiver-1webMaxime m’a présenté Camille. Camille Kessler. Il s’est épris d’elle. Je peux comprendre cette impulsion. Il est pourtant marié depuis longtemps. Tous deux s’ennuyaient apparemment. C’est un nouveau tournant. Camille est une jeune violoniste promise à une grande carrière, selon lui. Cela reste pour moi une hypothèse. Il semble rajeuni, plus gai, plus vivant. Pour lui plaire, il met sa vie sens dessus dessous. Il semble heureux dans cette parenthèse verte. Je me glisserais bien dans la peau de Maxime pour ressentir ce qu’il ressent. Je le lui accorde, Camille est brillante. Il émane de son être, un brasier ardent, l’apparente glace de sa chair sous-entend un volcan presque inquiétant. C’est sans doute la pâleur de sa carnation, le cœur de sa bouche, la courbe de sa nuque, qui l’ont fait esclave de ses souhaits… Oui, Camille est inhabituelle. Je sens que moi-même, je peux être désarmé à ses côtés. Il y a d’ailleurs, quelque chose de vicié qui m’anime lorsque je l’aperçois. Quelque chose que je n’ai jamais ressenti auparavant, un venin virulent, quelque chose qui me semble être de l’ordre de la haine ou de la passion, comme une sorte de perversion… Une sensation que je réprouve, comme une violation dans ma claustration. Mon cœur n’est pourtant enclin à aucun penchant ? Serais-je jaloux du bonheur de Maxime ? Camille se serait-elle éprise de ma froide demeure ? Je crois sans méprise que je lui plais, qu’elle me préfère à lui… C’est étrange, cela sur le papier paraît impossible, voire arrogant. Mais je crois que je l’attire. Oui, je suis son attraction. Si elle vient à moi, je verrai bien ce qu’il en est.

*

stephane-un-coeur-en-hiver-webterokJe me suis juré de ne plus l’approcher. Mais, je ne peux plus résister… Je me dois de me rendre aux enregistrements de chacun de nos clients, pourtant. Maxime ne comprendrait pas mon absence. J’y vais… J’y suis, ça y est. Je l’entends. Déjà, une vague m’emporte. À chaque note résonnant sous ses doigts, je suis comme médusé. Il me semble dériver sur la houle… En train de chavirer… Un haut-le-cœur violent me prend et me sangle presque jusqu’au sanglot. Je voudrais m’enfuir ou m’écrier, mais je reste, là, figé, subjugué. Elle ne m’a pas vu arriver. Je ne peux me montrer. Je ne peux lui faire face. Jamais Ravel ne m’avait fait tant d’effet. Que m’arrive-t-il ? À quoi suis-je en train de jouer ? Si l’amour a frappé mon cœur, il n’a pas fait de moi un chevalier, mais un lâche… Non, je ne l’aime pas. J’en suis sûr. Je dois la fuir pour de bon.

*

Lachaume nous a quittés. Maxime et moi sommes désormais scindés. Chacun pour soi. J’ai monté mon atelier, Baptiste, mon apprenti, m’a suivi, ainsi que quelques anciens clients qui se disent mes amis. C’est mieux comme ça. Avec Camille, j’aurais pu vivre les quatre saisons en une simple harmonie. Sortir de l’hiver, pour l’oisiveté de l’été… À présent je le sais… Mais ce n’était peut-être qu’une illusion.

affiche-un-coeur-en-hiverwebLibrement inspiré du personnage Stéphane de Claude Sautet dans Un cœur en hiver.


Sur une idée de et par Bertille Delporte-Fontaine


Kankoiça
septembre 2016
L Ma Me J V S D
« août   oct »
 1234
567891011
12131415161718
19202122232425
2627282930  
Koiki-ya