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Ravage tome 1 : ça casse où ça passe

Ravage, tome 1

René Barjavel a déjà fait ses preuves avec des romans de SF comme La Nuit des temps ou encore Le Voyageur imprudent qui célèbre l’avènement du paradoxe temporel en littérature. Voir un roman comme Ravage dans le sillage de Jean David Morvan, c’est forcément attirant.

ravage_t1La couverture, signée par le Philippin Rey Macutay, donne déjà le ton : un homme courant à perdre haleine au milieu de voitures volantes qui tombent du ciel… Page après page, le dessin, tout en conservant un côté traditionnel, des contours appuyés et des couleurs naturelles (merci Walter), vient donner corps à la fable écolo-scientifique de Barjavel, érigeant des tours gigantesque de la ville tentaculaire moderne, modelant les fuselages des véhicules… Le récit s’ouvre sur une scène de bataille sanglante. On est immédiatement frappé par le contraste entre des vêtements modernes et des armes archaïques comme la lance ou l’arbalète. Pour mener cette lutte impitoyable, voici François, un vieillard atypique de 130, pardon 129 ans. Cet élégant patriarche tout de noir vêtu, à la longue barbe fleurie, au chapeau à large bord a tout du héros. Un corps svelte, des gestes souples, une agilité de félin, une cape qui vole au vent, et enfin une hache rapide, précise et meurtrière, achève ce portrait –et les ennemis aussi !

La grandeur épique du personnage a de quoi surprendre, mais sert le parti-pris du scénariste. Morvan choisit de commencer là où Barjavel finissait son roman : dans un décor apocalyptique, la civilisation renaît progressivement de ses cendres. Mais assez rapidement, face à la révolte autour d’une machine recréée pour faciliter les travaux, les règles édictées par le vieil homme ont besoin d’être rappelées avec virulence : « Insensé ! Le cataclysme qui a failli faire périr le monde est déjà si lointain qu’un homme de ton âge ait pu en oublier la leçon ? » Cette citation exacte du dernier chapitre du roman montre qu’on ne plaisante pas avec ce Moïse du XXIIe siècle. La machine est regardée avec horreur comme une idole, un veau d’or qui ne mérite d’autre offrande que la destruction.

Réactionnaire le patriarche ? Il en a l’allure, même jeune, il était déjà comme ça. Quelques pages plus loin, le flash-back nous ramène en 2052 alors que François Deschamps (un nom prédestiné) s’apprête à intégrer l’école Supérieure de Chimie agricole, place chèrement convoitée par de nombreux candidats. Ajoutez-y une claustrophobie dans le train, un refus d’utiliser autre chose que ses jambes pour les petits déplacements, un sms d’une page sans abréviation et avec figures de style qui vante les mérites de « l’effort » et vous aurez le portrait moral de notre jeune héros. Barjavel, faut-il rappeler, a dédié son roman ainsi : « À la mémoire de mes grands-pères, paysans » révélant ainsi son attachement à des valeurs saines, vénérant le travail physique en accord avec la nature… Ainsi soit-il ! Morvan suit en partie cette voie, notamment en suggérant que la chute des villes intervient à la suite d’éruptions solaires qui annihilent la technologie. Dans son roman, Barjavel laissait entendre que c’étaient les guerres qui avaient fini par anéantir le monde moderne (pour un roman publié en 1943, on peut comprendre). Le héros du roman comme dans la BD prête le flanc à des critiques avec son côté condescendant, sa volonté de préserver le passé et les traditions, plutôt que de s’ouvrir à une certaine évolution. Il trouve d’ailleurs un contrepied en la personne de Jérôme Seita sourire carnassier, lunettes de soleil et boucles d’oreilles, un puissant magnat qui tire des ficelles du monde du spectacle comme celles du milieu enseignant, un homme qui défend de façon ostentatoire ses visées mercantiles. Et entre les deux, pour parfaire l’éternel triangle amoureux, il y a Blanche Rouget, la petite amie de François. Cette jolie oie qui porte bien son nom est tiraillée entre deux aspects de la vie, parfaitement résumés dans son cauchemar page 28. On lui propose d’être Régina Vox, une chanteuse sirupeuse dont le corps dénudé et les paroles insipides lui valent une vaniteuse notoriété.

C’est lorsque toutes ces pièces sont posées que la tragédie peut se jouer et le monde s’effondrer. Trois tomes sont annoncés, ce qui est plutôt rassurant en ces temps de surproduction, de projets avortés et de séries inachevées. Ce premier opus qui vaut comme introduction à cet univers ne constitue pas forcément une révolution, mais pose quelques jalons et intentions de façon plutôt originale. Il faut souhaiter que les deux prochains albums poussent les aventures à leur comble en maintenant l’ambivalence des certains personnages, en assurant toujours de façon pertinente et équilibrée la confrontation de l’actuel et de l’ancien. L’écueil à éviter reste bien sûr de ne pas tomber dans la caricature ni dans le récit moralisateur.

Alors, prêts pour les temps nouveaux ?

Ravage, tome 1, Scénario de JD Morvan, dessin de Macutay, couleurs de Walter, Éditions Glénat : 13,90€, disponible.


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