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Le billet de mauvaise humeur de l’Affreux (épisode 7)

LE BILLET DE MAUVAISE HUMEUR DE L’AFFREUX !

Ce matin, des nuages chargés d’une grisaille fielleuse pointent leur tronche au-dessus de ma trogne mal lunée… J’ai le poil torve, l’haleine chargée, j’ai mal pioncé… Un café mal ingéré avalé, je m’attelle à la petite douceur qui me fera digérer la journée, mon billet de mauvaise humeur !

Et pour ce septième billet hautement brazilien, je replonge droit dans la culture qui sévit usuellement sur ces pages, mais attention pas n’importe laquelle, hein, celle qui fait la fierté de notre pays, la célèbre exception culturelle française ! Je sens qu’on va se marrer…

Épisode 7 : Auteurs d’exception dans une France culturelle, ou l’inverse…

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made in franceLa France, nous le savons tous ici-braz, est le pays des Auteurs. Ici, comme un Anglais chie de la pop de bon matin, nous pondons des œufs littéraires, des poèmes libertaires, des pièces de théâtres cornéliesques, des scénarii du tonnerre, des billets d’humeur emmerdeurs… Bref, nous sommes les papes du papier griffonné… Bon, ça n’est pas ce que disent les Américains. Selon eux, notre prestige est, depuis des lustres, enterré… Avec nos Guillaume Musso et nos Tatiana de Rosnay, nous sommes loin du génie de leurs Bret Easton Ellis ou de leurs Jim Harrison (paix à sa plume). Tout ça, reste évidemment un point de vue… Ne nous emballons pas.

Mais pourquoi sommes-nous considérés comme la Rolls-Royce de la littérature partout dans le monde ? Est-ce grâce à l’imposant, Victor Hugo ? Au romanesque, Alexandre Dumas ? Au Bel-Ami, Maupassant ? Au rock’n’ roll, de Musset ? À l’œil acéré de Zola ? Au chagriné, de Balzac ? À la mère de Beauvoir et son amour de Sartre ? Et tous ces autres qu’on aime tant pour leurs belles-lettres et leurs particules nobiliaires ?

Dois-je m’acheter sur le champ une particule pour entrer dans ce club très fermé ? Arf, non, nul besoin…depuis que Dieu a créé l’exception culturelle française. Ici, tout le monde est écrivain, nous cachons tous un opuscule sous notre oreiller, même ma tante Suzy, voyante azuréenne, a pondu sa biographie, Perdue dans les sphères de l’au-delà, qui raconte un dialogue entre elle, son amant, et son défunt Siamois. Oui, nous les Français, sommes spécialisés dans la bio éhontée. Ce sont d’ailleurs nos psys qui nous conseillent de les écrire afin de nous aider à nous débarrasser de nos névroses qui remontent à l’âge tendre. Pourquoi croyez-vous que je me cogne ce billet bilieux, mensuellement ? Eh, pas con, l’Affreux…

billet-7-3Revenons sur le caractère exceptionnel de notre culturel… Et dépoussiérons son sens… C’est quoi, l’exception culturelle française ? Un droit divin ? Une plume dorée ? Non… Un truc plus pragmatique que ces conneries. Pour faire simple et vite fait mal fait, l’État verse des thunes au domaine culturel. Alors que partout dans le monde, c’est le contraire, le culturel est financé par le secteur privé. Si les acteurs américains sont aussi producteurs, c’est parce qu’ils investissent dans leurs films ou ceux de leurs amis. Chez nous, les acteurs-producteurs sont rares… On a le CNC (Centre National de la Cinématographie) pour ça, qui est une sorte de sécurité sociale du cinéma. Nous, les Français, sommes protégés par une Institution qui pense pour nous, et panse nos plaies en cas de coups durs. Alors, du coup, notre moteur entrepreneur n’est pas aussi… disons… rodé que celui de nos amis américains qui sont, rappelons-le, les descendants des chercheurs d’or de l’Eldorado (pas tout à fait vrai, mais, eh, ici, nous ne donnons pas de cours d’histoire, nous sommes très très très subjectifs). Cette exception on la doit officiellement à André Malraux qui en 1959, a mis en place des dispositifs législatifs et réglementaires pour aider la création artistique, notamment au théâtre et au cinéma. En gros, l’État récupère ses thunes en taxant un secteur (la télévision, par exemple) ou les tickets de cinéma et reverse directement l’oseille dans des caisses destinées à la création de films, de pièces de théâtres, de documentaires, etc. Et les autres créateurs, alors ? Les romanciers en devenir ? Les scénaristes oubliés par leurs pairs du cinéma ? Les peintres suicidaires et leurs modèles Vénus ? Les sculpteurs de cœurs Claudel ? Certains auront été oubliés sur la route de la fortune… C’est comme ça, dans la vie, il y a ceux qui palpent, et il y a les autres… Eh, on ne va quand même pas payer un poète au vers ? Un romancier à la page ? Surtout quand on sait qu’aujourd’hui, même les journalistes sont oubliés par les carnets de chèques de leurs patrons depuis l’arrivée de la presse gratuite et de l’Internet !

Cette exception nous sert donc à produire du cinéma d’exception: celui de Christophe Honoré, ou de Louis Garrel qui nous narrent d’un film à l’autre leur ennui existentiel qui ne ravit que la bourgeoisie bohème de Paris… Kassovitz, lui, n’a pas bénéficié du soutien CNC pour son film générationnel, La Haine. Eh… Trop violent… Trop doigt d’honneur… Trop grande gueule pour eux… Pas assez copineur… Pas assez autocentré sur le nombril du ventre de Paris.

billet-7-5Autant le dire, la France de l’exception culturelle, c’est ici, à Paris que ça se passe, pas ailleurs, en province… Curieux… Quand on pense que, c’est, selon le théoricien, Tyler Cowen, sous Vichy, que serait née l’exception culturelle… (Sous Pétain… Oui oui oui, il a existé… Ce bon français sous tous rapports… Son nom vous dit quelque chose ? Est-il encore au programme des cours d’histoire ?) Elle aurait été mise en place sous le gouvernement de Vichy pour protéger l’industrie culturelle nationale. Pas fous, les pontes. Ils se sont aperçus que le cinéma italien, comme américain, commençait à nous faire de l’ombre… Alors, ils se sont dits, qu’il fallait garantir des subventions à nos films français pour les protéger. Si tout ça n’a pas des airs protectionnistes, je m’égare. Du coup, on s’est aperçus qu’en encadrant notre cinéma, il était plus centré vers notre nation, notre Paris…

Il faut reconnaître qu’un artiste qui, a priori, n’est pas aidé par la caisse de son pays, va élargir sa recherche d’investisseurs au-delà de ses frontières et s’ouvrir à d’autres influences. Il est possible qu’à force de trop protéger nos poulains, nous étouffons leurs lumières créatives. Peut-être qu’il faudrait s’inspirer du système d’aide régional allemand ou de la Loterie Nationale Anglaise qui aide, sans trop interférer, leurs artistes du septième art. Attention, personne ne crache sur l’aide du CNC… Au contraire, elle est la bienvenue, à condition qu’elle soit distribuée de manière équitable et pas toujours aux mêmes favorisés et que son interventionnisme ne freine pas les aides du secteur privé. On aimerait voir nos acteurs (outre l’inclassable Depardieu et deux-trois exceptions culturelles en travaux comme Deneuve) mettre des billes dans leurs films comme leurs confrères d’outre-Atlantique, DiCaprio et Brad Pitt, pour ne citer que ces deux stars ? La raison est simple… Pourquoi risquer de perdre de l’oseille quand on a le CNC… Le blé, plutôt que de l’investir dans un film sans garantie de succès, ils préfèrent le garder pour leurs villas secondaires… Plus rassurant, et plus durable.

billet-7-2Enfin, nous avons beau être les descendants de Beaumarchais (pas vous ? ah, bon), nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne culturelle. Les romanciers et les scénaristes sont les parents… pardon… les enfants pauvres de ce système si exceptionnel. Car si les acteurs et les faiseurs du cinéma (techniciens, etc.) bénéficient de leur intermittence, les scribouillards de pages créatives n’ont pas accès au chômage sacré Graal. Eux, sont payés en droits d’auteurs quand leurs « œuvres » littéraires se vendent ou, quand ils collaborent à un scénario de film à succès, une série télé, etc., entre deux, que dalle. Trop souvent oubliés par le Centre National du Livre (CNL), ou le CNC, ils cravachent dur avant d’obtenir une promesse d’option sur un scénario et de rejoindre la select team de la Guilde Française des Scénaristes. Avant cela, ils ne sont pas payés et sont aux minima sociaux quand ils consacrent leur temps à leur sacro-sainte écriture. Et pourtant, qui écrit les dialogues sortis avec panache à l’écran par les nationaux, Clavier-Reno ? Les scénaristes. Qui écrit les situations comiques ? Les séries télévisées dont nous nous gavons jusqu’à plus d’yeux ? Les scénaristes. Vos moindres pensées ? Les scénaristes !!! Ça, c’est pour les plus chanceux. Les autres, les aspirants Molière, se touchent entre deux fournées de baguettes à la boulangerie de la rue Félix Faure. Car, oui, en France (même votre beau-frère bedonnant qui ne fait rire que son caniche), tout le monde est un écrivaillon en slip (dixit Système A). Vous imaginez le bordel que ça serait, s’il fallait payer au boulanger de la rue Félix Faure tous les scénarii qu’il a pondus entre deux cakes ? La France ferait faillite, assurément. Toute cette tambouille crève la dalle ne concerne évidemment pas les hommes d’affaires qui ont troqué le compas contre la plume comme Marc Levy, les milliardaires pros de la procrastination ou les rentiers à particules nobiliaires ni les filles de présidents couche-tard. On ne le rabâchera jamais assez, écrire est un luxe.

Ceux qui n’ont pas la chance d’être nés « particulés » peuvent toujours tenter leur chance à Los Angeles, mirage culturel s’il en est. Mais bon, sachez que, même s’ils sont mieux payés (ou tout simplement payés) aux États-Unis, les conditions de travail de leurs scénaristes ne sont pas non plus idéales. Le marché américain est beaucoup plus dur, car plus concurrentiel. Là-bas, c’est un peu Marche ou crève de Stephen King, pour durer, il faut endurer…

billet-7-1Et les romanciers ? Je ne parle pas des acteurs ou animateurs qui écrivent un roman pour réaliser leurs rêves adolescents. Je parle des autres, vous, qui rêvez de rejoindre la cour des Houellebecq, des Céline, des Vian, des Sand, des Olivier Adam ?!?

Dire que le taux de suicide dans cette « profession » est bas est un euphémisme. Tiens, hier, un pote qui venait d’achever une improbable fiction à l’étrange titre, L’ambition frappe toujours deux fois, narrant le retour de Napoléon Bonaparte sous les traits de Nicolas Sarkozy, s’est pendu à son lit, suite à une lettre de refus des éditions Gallimard !!! Et, oui, c’est ça la vie de romancier, ça passe ou ça casse… Nous sommes de grands sensibles… Des Antonin Artaud en puissance ! Au grand dam de notre entourage ! Je ne vous ai pas raconté la chute de l’histoire de ce défunt ami. Depuis son… départ vers des sphères plus clémentes, je l’espère, pour les auteurs, son livre a été publié à titre posthume… Ironique, n’est-ce pas ? Ce con ne touchera jamais ses droits d’auteur… C’est sa sœur, une avocate vénale, qui méprise son « art » depuis toujours, qui va palper les 10% des 18 euros du prix de vente des 80.000 exemplaires vendus !

Je n’oublie pas les livres à la paternité trouble… En d’autres termes, les « nègres » (ah, la France et son indécrottable esprit colon), je préfère, ghostwriters, aujourd’hui on dit « collaborateurs », qui écrivent, de nuit, les succès littéraires du jour. Il paraît que près d’un tiers des livres qui sortent ont une paternité louche. En gros, méfiez-vous de ces auteurs à succès qui accouchent d’un à plusieurs livres par an… Parfois, une équipe entière rédige le livre pitché par la « star » de sa maison d’édition… Je préfère retourner pousser des palettes au supermarché que d’écrire la biographie d’un mannequin de Victoria’s Secret… Quand je pense que, durant toutes ces années, Paul-Loup Sulitzer a été montré du doigt par la profession pour usage de « nègres », alors que ses compères, aussi, usaient et abusaient, sous le bureau, de collaborateurs…

Alors, à quoi rime ce billet de mauvaise humeur, s’il n’apporte pas son lot de solutions à ce délicat problème français ? À rien, sinon vous rappeler qu’à chaque fois que vous vous délectez d’un bon livre, ou d’une putain de série, un type s’est littéralement mis en quatre pour vous les servir ! Qu’il vaut mieux opter pour une carrière de trader que d’artiste saltimbanque ou pire d’auteur… À moins d’avoir les phalanges qui vous démangent, passez votre chemin, ou optez pour l’auto-édition, Prométhée moderne, oasis dans la brume de l’écriture… Ça a bien marché pour l’ « auteure » de Fifty Shades of Grey

Tiens, l’idée d’un livre me vient… C’est l’histoire d’un ghostwriter qui, depuis, qu’il a accédé à la célébrité a, lui aussi, recours à des collaborateurs pour écrire ses romans à succès. Oh… mes phalanges me démangent… Pardonnez-moi, si je vous plante là, au beau milieu d’une page blanche !

Exceptionnellement vôtre.

L’Affreux.

To be continued…

Un billet acéré par le fleuret spadassin d’Arnaud Delporte-Fontaine  et ciselé par le fusain sanguinaire de Frizou.


Arnaud Delporte-Fontaine

 


Kankoiça
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