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Isabelle, DANS LA PEAU

Isabelle, DANS LA PEAU

ISABELLE-THE-DREAMERS-7couverture

« Enfin ! J’ai fait la connaissance du bel Américain à la blonde toison (Matthew, à présent je sais son nom) que je toisais depuis longtemps ! Nos sillons se sont croisés en pleine tempête, devant la Cinémathèque, durant la manifestation… Je l’avais remarqué souvent, errer seul, avec son air perdu… (Théo, mon frère de sang avait aussi, sur lui, jeté son dévolu). Mais ce jour-là, Matthew m’a vue. Il est resté un temps béat, un peu benêt avec ses grands yeux bleus. Il semblait tout penaud, tout droit sorti du berceau… Qu’il semblait idiot, là, comme ça, à me dévisager… Cela m’a amusée. Alors, je l’ai scruté. Peut-être a-t-il pensé que je le dédaignais… Mais, j’étais aveuglée, mes yeux me brûlaient, la fumée de ma Sobranie se consumait sur mes lèvres encollées sur le filtre doré. Je m’étais enchaînée (à moitié) pour la cause culturelle aux barreaux du Trocadéro, un béret rouge au front, en guise de protestation, en espérant que Théo s’enchaîne pour toujours à mes côtés… Pour qu’enfin, nous mourrions comme deux astres Gémeaux à jamais immortalisés sur le pavé de Paris (pari pris !)… Cela aurait été pour nous deux, une vraie belle fin, de beaux adieux, un dernier jour sans lendemain… Bref, une fin sublimée comme on en voit qu’au cinéma… Mais mon double a préféré délaisser son unique moitié (moi) et se fondre dans la foule, en prétextant être Le cinquième œil de notre couple, et accoupler nos deux voix à la beauté du septième art… Il a raté le meilleur avec l’arrivée de Matthew. Ce beau blond m’a cru enchaînée à ma cause, alors que je ne servais que de vulgaire appât à nos jeux innocents de jumeaux… À travers lui, j’ai aimé aussitôt la projection d’un trio, moi, femme fatale, façon Jeanne Moreau, Jules et Jim dans la peau, et me suis entichée de son cliché ciné-américa-paradisio… Qu’en sera-t-il de Théo ? Matthew sera-t-il à son goût ou en sera-t-il jaloux ? Et qu’en sera-t-il de moi ? En tout cas depuis longtemps, Matthew était devenu notre proie… Seul l’avenir nous le dira…

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ISABELLE-THE-DREAMERS-3okwebAujourd’hui, nous avons battu le record de Bande à part ! Une course folle à travers le Louvre… À nous trois, nous l’avons fait ! Cela faisait si longtemps que nous en rêvions, Théo et moi ! Nous cherchions la bonne personne avec qui commettre ce délicieux délit de cent pas… C’était divin ! 9 minutes 28 secondes… Notre réalité a mis 17 secondes exactement dans la vue de la douce fiction (toute blague à part) ! Nous n’aurions jamais pu réaliser ce cinématographique exploit sans Matthew ! C’est tout bonnement fantastique ! : « Nous l’acceptons ! L’un des nôtres ! Nous l’acceptons ! L’un des nôtres ! »… Nous pouvons tout accomplir à présent, je le sens… Je suis à moi seule, Le Paradis des Mauvais Garçons… À quand, les grandes nuits blanches de La Dolce Vita ? Je voudrais être Aimée comme Anouk, ou fatale comme Anita ! Matthew, à quand les déambulations d’Audrey et autres Diamants sur Canapé ? Je voudrais arpenter le pavé à l’aube en robe fourreau fuselée… Et toi, Théo, à quand mon 5 à 7 sept façon Cléo ? Je voudrais encore et toujours errer dans ce Paris qui ne brille rien que pour nous… Je veux vivre de cinéma, vivre le cinéma… Je veux ressentir en vrai les vagues à l’âme de Lola, La Fureur de vivre, ivre jusqu’au dernier Feu follet

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ISABELLE-THE-DREAMERS-5terokwebbisLa Venus de Milo que je fus n’est plus vierge. Adieu l’ange, me voilà déchue. Adieu la vestale virginale, me voilà souillée par une verge blonde et bestiale… Matthew m’a eu en gage, et il s’y est collé… Il n’avait pas le choix, il n’avait qu’à accomplir le méfait. Voilà ce qu’il se passe à vouloir trop jouer avec mes feux… Heureusement, qu’il ne me savait pas chaste, pour un peu, il aurait reculé, et adieu notre « culbutée » ! J’ai eu peur un temps que mes deux seins en volcan ne l’effraient… Mais quoi, Messieurs ? Des seins ne sont que des seins… Ce n’est pas pire qu’un revolver pointé sur une tempe, enfin… C’est tout de même une arme d’une toute autre trempe… Me voilà donc démystifiée, dépucelée, un peu déboussolée, et tout cela sous les yeux de mon astre jumeau. Je sentais dans ces va-et-vient sanglants, que Théo, lui seul, me déflorait et se faisait déflorer en même temps. C’était étrange. À la fois beau et effrayant. Une éclipse à trois temps. C’était ce que nous voulions, Théo et moi, depuis un moment… C’était notre souhait. C’était ce que nous attendions de Matthew, qu’il endosse le beau rôle que Théo, hélas, ne pourra jamais porter… Qu’il passe à l’acte de sang et qu’il devienne mon amant… Entre nous, c’était bien plus qu’un vulgaire pacte de sang.

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ISABELLE-THE-DREAMERS-12okPapa et maman sont revenus… Je crois… Ils nous ont surpris endormis, tous les trois, nus, enlacés, comme des galants, sous notre belle toile de fortune en plein milieu de l’appartement… Du moins… C’est ce que je me suis dit à mon réveil, quand j’ai vu leur argent déposé sur la table… Les garçons n’en savent rien. Rien que d’imaginer la tête des parents en nous imaginant, Théo et moi, me consume de honte au point que je pourrais me donner la mort sur-le-champ, par pendaison, suffocation ou défenestration. Que vais-je leur dire ? Que penseront-ils de moi ? De nous ? Et puis, les choses ont changé. Depuis l‘arrivée de Matthew, je doute que Théo ait toujours la même attraction pour moi. Pourtant, la lune ne peut se défaire de son soleil roi. Ces deux astres voguent à jamais sur le même axe, c’est la loi… Mais à présent, tout semble différent entre lui et moi… Sera-t-il toujours à mes côtés ? Je sens qu’il veut s’échapper, et me laisser, là, comme un monstre sacré enchaîné aux barreaux de (ce qu’il appelle) mon grand cinéma… Notre âge d’or est-il déjà loin derrière ? Sommes-nous trop vieux pour ne plus jouer encore à l’innocence de nos corps ? Sommes-nous déjà trop joueurs pour ne plus être rêveurs ? Je sens que Théo est, depuis longtemps, parti… Que ce Matthew, tout prétendant qu’il soit, n’était qu’un prétexte pour que mon âme frère puisse enfin se débarrasser de son embarrassant siamois… Peut-être souhaite-t-il en finir définitivement avec moi… Eh bien, s’il faut mettre un terme à tout ça, je serai ferme sur ce point fatal. Je saurai mettre en scène notre propre mort. Les deux autres n’en sauront rien. Nous partirons tous les trois, dans notre sommeil, au petit matin, comme des innocents. Voilà la fin qu’il nous faut. Nous mourrons en trio… Non en héros… Non en vainqueurs… Mais en rêveurs… Et sur ce que je fus avec Théo… Sur ce que fut notre duo, je ne regrette rien. Non. Rien de rien, je ne regrette rien.

 

AFFICHE-INNONCENTS-THE-DREAMERSwebLibrement inspiré du personnage Isabelle de Bernardo Bertolucci dans Innocents : The Dreamers.

 


Sur une idée de et par Bertille Delporte-Fontaine


Kankoiça
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