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Sylvain Runberg, une montagne d’idées [BD]

Sylvain Runberg, une montagne d’idées

Une cinquantaine de titres, des projets plein la tête, Sylvain Runberg est l’auteur prolifique de Millenium, l’adaptation du thriller de Stieg Larsson, ou Orbital, une grande fresque SF comme on les aime. Non content de nous offrir ses propres idées déjà nombreuses, il trouve le temps de partager généreusement en ligne les talents des artistes en tous genres et de tous horizons. Normal qu’on lui réserve une place pour parler de lui…


 

 

  • Dans le hors-série Groom, tu as scénarisé une double page Zlatan et moi consacrée au sort des réfugiés syriens. L’héroïne, Mayada, affirme à la fin : « Les frontières, ça n’existe pas ». C’est ce qu’on a envie de dire quand on observe l’éclectisme de ta bibliographie, l’origine de tes dessinateurs et la variété de tes goûts musicaux, je me trompe ?

Je crois que mon écriture et mes collaborations sont effectivement assez représentatives de mes goûts en matière de livres, de films, de séries TV, de musique, d’art en général. Je lis, je regarde, j’écoute des choses très diverses. Martin Scorsese, Stanley Kubrick, Lars Von Trier, Steven Spielberg, Akira Kurosawa, Peter Jackson, les frères Coen, David Simon, Alan Ball, David Chase, Philip K. Dick, Henning Mankell, Robert Silverberg, Dan Simmons, Erik Axl Sund, Emmanuel Lepage, Moebius, Alberto Breccia, Loisel, Naoki Urasawa, Luc Brunschwig, Alan Moore, Etienne Davodeau, Warren Ellis, Charles Burns, Katsuhiro Otomo, My Bloody Valentine, Tom Waits, Kvelertak, Cypress Hill, M83, Ramones, Dinosaur Jr., Jay Z, Beirut, Knxwledge, The Hellacopters, MC5, DJ Shadow, First Aid Kit, je pourrais en citer des centaines ! Dès lors où je trouve un intérêt artistique à une œuvre, je suis preneur.

Et il y a tellement de choses à découvrir, sur tous les continents. Le choix est infini, contrairement au temps dont on dispose pour le faire ! Pour revenir à l’écriture et cette diversité, c’est aussi un des grands plaisirs de la bande dessinée : cette possibilité de travailler avec des illustrateurs très différents, sur des projets très variés, passer d’un genre à l’autre avec beaucoup moins de contraintes que dans beaucoup d’autres formes d’expressions artistiques. C’est ce qu’il me semble en tous cas. Je n’ai jamais eu de problème sur le fait de passer de la chronique contemporaine à la science-fiction puis au polar, au sein d’une même maison d’édition. Avec en plus cette liberté quand on aborde des genres tels que la science-fiction ou la fantasy, où la question du budget ne se pose pas en bande dessinée, contrairement au cinéma par exemple.

  • LondonCallingAvec London Calling et Les Colocataires, tu signes deux scénarios réalistes que j’ai envie de rapprocher. Une jeunesse fan de musique et de liberté qui tente de se lancer dans la vie. Max des Colocataires ressemble un peu à Alex de London Calling (sex, drugs & rock ‘n’ roll). On passe du rire aux larmes : ça sent le vécu, non ?

Oui, tu peux les rapprocher au sens où ce sont deux séries qui sont en partie autobiographiques. Quand j’étais étudiant à Aix-en-Provence dans les années 90, j’ai vécu plusieurs années en colocation avec trois ou quatre amis, selon les périodes. Et ça a été le point de départ des Colocataires. Christopher, le dessinateur, ayant habité à Aix dans sa jeunesse, s’y est donc retrouvé également. Les petits boulots, les premiers pas dans la vie professionnelle, les études qu’on essaye de conjuguer avec les soirées festives qui n’en finissent pas, les premières expériences politiques via certaines grèves ou occupations de Fac, j’ai effectivement été puiser tout cela dans mes souvenirs.

Idem pour London Calling. Deux jeunes types du Sud de la France passionnés de musiques indépendantes, au sens large, qui partent vivre à Londres au début des années 90 et se retrouvent là-bas à vivre dans des squats, et qui découvrent à la fois une scène musicale en pleine expansion, dans tous les genres, mais aussi la réalité du post-Thatchèrisme, à savoir une pauvreté et une précarité énormes, un taux de chômage officiel qui est en partie une arnaque statistique, une société en proie à des tensions énormes, c’est aussi du vécu. Un vécu toujours bien présent, quand on voit qu’on continue en France à nous vendre les vertus du modèle socio-économique britannique, alors qu’en réalité ils connaissent exactement les mêmes problématiques qu’en France, sur le chômage, la précarité et la pauvreté, souvent dans des conditions encore plus dures.

Quand en 2016 quelqu’un comme Emmanuel Macron, mais aussi Manuel Valls, Alain Juppé, François Fillon et d’autres, vantent les contre-réformes faites par Margaret Thatcher dans les années 80 et perpétuées par ses successeurs, Tony Blair inclus, et qu’en plus ils semblent y croire, tu te dis que ces gens vivent vraiment dans une bulle coupée du réel, c’est dramatique. Pourquoi quelqu’un comme Jeremy Corbyn a-t-il été élu à la tête du parti Travailliste anglais, pourquoi Bernie Sanders est-il si populaire aux USA, notamment chez les moins de 30 ans ? Parce cette génération-là est née et a toujours vécu et subi cette précarité, cette pression sociale et économique. Pour rappel, des études britanniques montre qu’entre le moment où M. Thatcher arrive au pouvoir et aujourd’hui, le nombre de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté a doublé en Grande-Bretagne, et que le nombre réel des chômeurs dépasse toujours les 3 millions, presque le double du taux officiel.

Évidemment, certains s’en sortent très bien dans ces pays, tout n’est pas négatif, en France aussi. Au final, j’aime beaucoup la Grande-Bretagne, pour plein de raisons, la musique étant l’une d’entre elle. Mais disons que si on ne connaît de ce pays que Londres, ses grandes écoles et la City, eh bien on ne peut pas prétendre connaître l’ensemble de la société britannique. London Calling, ça parle donc aussi de tout ça, mais au travers du prisme de la musique, ces éléments n’apparaissant qu’en toile de fond, je ne veux pas me servir des mes récits pour délivrer un message politique particulier. Faire réfléchir et se poser des questions oui, mais se servir d’une fiction comme tribune politique, non. Il y a d’autres supports plus appropriés pour cela.

Et pour revenir à l’aspect musical dans London Calling, mon expérience londonienne a vraiment été extraordinaire. J’y ai vécu l’explosion des rave party, la renaissance de la brit-pop, l’arrivée de la nouvelle vague du rock indé américain, avec des concerts toutes les semaines : Nirvana, Sonic Youth, Oasis, Dinosaur Jr. Ride, Blur, Smashing Pumpkins, Mudhoney, Beastie Boys, Pavement, Screaming Trees, Mercury Rev, je les ai tous vu durant mon séjour là-bas, en 1991/92, c’était vraiment bouillonnant. Et pour la série, Phicil, le dessinateur, avait d’ailleurs été à Londres pendant plusieurs jours pour faire des repérages de lieux, d’ambiance, afin d’être au plus près de la réalité, même si Londres avait changé depuis.

  • Que ce soit dans la narration même ou en exergue, la musique occupe une place prépondérante dans tes albums et, on le devine, dans ton quotidien. Pas un récit moderne sans une référence à un groupe réel ou fictif. Avec une telle BO, on a envie de te demander ce que la musique représente pour toi. Es-tu toi-même musicien ou « simplement » mélomane ? Tu recommandes une lecture avec musique intégrée ?

Je ne suis pas musicien moi même mais la musique fait partie de mon quotidien depuis mon adolescence. J’ai commencé à m’y intéresser assez tard en fait, vers l’âge de 13/14 ans, quand j’ai commencé à regarder l’émission les « Enfants du Rock », et quand certains copains m’ont fait découvrir des disques qu’ils écoutaient, car ce qui passait généralement à la radio et à la télé en France, en gros les tubes du Top50, ne m’avaient jamais intéressé. Les premiers groupes auxquels j’ai accroché, de mémoire, ont été The Jesus and Mary Chain, Suicidal Tendencies, Cure, Iron Maiden, Motörhead, Run Dmc, Depeche Mode et Beastie Boys. Depuis, je n’ai jamais cessé de m’intéresser à la musique.

J’en écoute pratiquement tous les jours, et j’aime toujours autant découvrir de nouveaux artistes, d’hier et d’aujourd’hui. Pour ce qui est de mes albums et de leur lecture, je ne recommande rien, les lecteurs sont libres de faire comme ils l’entendent. Personnellement, la plupart du temps, lorsqu’il s’agit de romans ou de bandes dessinées, d’œuvres de fiction, je lis sans écouter de musique, pour me concentrer sur le récit.

  • Cases Blanches nous invite aussi à voir le monde des auteurs de BD de l’intérieur. Les errements du dessinateur Vincent Marbier sont assez éloquents. On apprécie les clins d’œil aux personnes réelles (Kris, Jean David Morvan, Daniel Maghen…). Que voudrais-tu nous dire sur la condition des dessinateurs et des scénaristes, aujourd’hui ?

Cases Blanches est aussi autobiographique, non pas que ce récit parle de mon parcours personnel, mais plutôt dans le sens où j’ai d’abord travaillé en librairie, avant de rejoindre une maison d’édition et de devenir auteur sur le tard, à 33 ans, un peu par accident, bref, j’ai pu avoir grâce à mon parcours une vision d’ensemble assez complète du secteur. Et ce livre, à travers l’histoire d’un dessinateur de bande dessinée qui traverse une période de crise existentielle, montre aussi tous ces acteurs de la chaîne du livre. Le métier d’auteur peut souvent être de nature très solitaire, mais derrière une bande dessinée, il y a aussi tous les salariés de la maison d’édition, du directeur de collection en passant par les maquettistes ou les attachés de presse, il y a le réseau de la diffusion et des équipes commerciales, la distribution, et des libraires, évidemment.

Avec le dessinateur Olivier Martin, nous voulions aussi travailler ce côté réaliste, immersion, passage derrière les coulisses, car depuis des années, c’était une question récurrente des lecteurs que je rencontrais : comment est-ce que ça se passe véritablement, la création d’une bande dessinée ? On retrouve donc tout naturellement des personnes, des lieux, des évènements réels.

Et en filigrane, même si au départ ce n’était pas le sujet principal de ce livre, dont l’idée m’était venue il y a quelques années déjà, il y a la précarisation croissante des auteur-e-s, scénaristes, dessinateurs et coloristes, qui a maintenant atteint des proportions absolument dramatiques. Pour avoir le détail de la situation il faut consulter le rapport qui a été présenté cette année pendant le festival d’Angoulême aux Etats Généraux de la Bande Dessinée, ou consulter les rapports du SNAC, le syndicat des auteurs de bande dessinée.

Mais pour résumer, être auteur-e-s de bande dessinée en France aujourd’hui, dans la majorité des cas, c’est avoir un revenu équivalent ou inférieur au SMIC, en travaillant 40 ou 50 heures par semaine, voir plus, sans chômage, ni retraite véritable en perspective. La pauvreté frappe de plein fouet les créateurs et les créatrices  —qui sont d’ailleurs encore plus touchées par ce phénomène que leurs confrères masculins— alors que sans eux, sans nous, cette industrie, et tous les emplois qui en découlent, n’existeraient pas. C’est une situation aussi injuste que dangereuse pour l’ensemble du secteur de la bande dessinée.

  • ReconquetesL’Histoire, c’est un domaine qui te plaît et que tu maîtrises. En témoignent tes albums François sans Nom, Les Carnets de Darwin ou Reconquêtes.  Explique-nous cet engouement. En fais-tu autant que tu le voudrais ?

J’ai toujours été intéressé par l’Histoire, depuis mon enfance. Et j’ai suivi des études d’Histoire en Faculté, j’ai obtenu une maitrise d’Histoire Contemporaine, sur le Front National et les médias. Donc oui, ça se retrouve dans mes récits aussi. Essayer de comprendre le passé est forcément indispensable pour appréhender le présent. Mais en tant que scénariste, je fais la différence entre le travail d’un historien et celui d’un créateur de fictions.

Quand je place un récit dans une période passée, par exemple dans les séries que tu cites, j’essaye d’être au plus proche de ce qu’on connaît historiquement de ces périodes, de rendre l’ensemble crédible, mais je ne prétends pas non plus convaincre une assemblée d’historiens spécialistes du sujet, ce n’est pas le propos. Sans compter les éléments mythologiques ou fantastiques, liés à ces périodes que j’aime aussi souvent insérer dans récits ! Une fiction historique n’est pas un ouvrage d’Histoire, qui répond à d’autres règles, à d’autres objectifs, mais qui peut bien entendu être développé sous forme de bande dessinée, à condition d’être écrit par ou avec un historien de formation.

  • Tu as eu l’occasion d’adapter des romans, Trahie de Karin Alvtegen et surtout Millenium de Stieg Larsson, deux polars et best-sellers suédois. Comment se passe ce travail d’adaptation ? Comment trouver le « bon » dessinateur ? Comment s’y prendre pour séduire à la fois ceux qui connaissent déjà et ceux qui découvrent ?

J’ai eu effectivement la chance de pouvoir adapter deux œuvres,  Trahie, de Karin Alvtegen, et  Millenium, de Stieg Larsson, que m’avaient beaucoup marqué et que j’avais énormément appréciés. A chaque fois, c’est moi qui suis allé trouver les éditeurs pour leur demander s’ils étaient intéressés, en leur expliquant quelle était ma vision de ces adaptations, et ça a fonctionné. Il a fallu ensuite convaincre les ayant-droits dans le cas de Millenium et Karin Alvtegen dans le cas de Trahie, mais ça s’est très bien passé à chaque fois, et j’ai eu cette opportunité d’avoir ensuite carte blanche sur mes adaptations, ce qui n’est pas évident sur des succès de cette envergure.

Sur le travail d’adaptation en lui même, dans les deux cas, il vient d’une envie. S’approprier un récit qui à la fois m’avait enthousiasmé et qui avait le potentiel d’être réinterprété, car s’il s’agissait de faire une redite en image d’un roman, ça n’aurait aucun intérêt, ni pour moi, ni pour les lecteurs. Et le tout en respectant l’œuvre originale et ce qui fait sa force et son intérêt au départ. C’est donc ce qui s’est passé sur ces deux séries. Pour ce qui est des dessinateurs, il fallait des auteurs qui avaient lu et aimé les œuvres originales, avec un très bon sens de la mise en scène, qui soient capables de se projeter dans des univers de fictions en lien avec le réel, les deux romans se passant dans la Suède contemporaine, ce que Homs, Man ou Joan Urgell on fait à merveille je trouve.

Dans le cas de Millenium, le challenge était d’autant plus difficile que le roman avait était aussi adapté en série TV et fait l’objet de deux adaptations au cinéma. Mais aucune de ces adaptations n’avaient emprunté les chemins scénaristiques que j’avais en tête, donc la série B peut justement être lue par des gens qui connaissent les romans, les adaptations cinémas et TV, ou par des personnes qui n’ont rien vu ou lu de Millenium. Les retours positifs qu’on a eu dessus confirment que c’est ce que les lecteurs ont en général ressenti, et aujourd’hui, les 6 albums de l’adaptation ont dépassé les 150 000 ventes en France et ils ont été déjà traduits dans 12 autres pays je crois, ce qui est fantastique.

  • MilleniumLa Scandinavie  —plus particulièrement la Suède— transparaît dans nombre de tes récits, de Hammerfall à Interpol en passant par Konungar. À la fin de Hammerfall, par exemple, tu prends la peine de battre en brèche les clichés sur les vikings souvent représentés comme des barbares. Raconte-nous tes liens avec les pays du Nord.

Je partage mon temps entre la Suède et la France depuis une douzaine d’années maintenant, ma compagne étant suédoise, ceci expliquant cela. C’est un pays que j’apprécie vraiment. Même s’il existe aussi des tensions, comme ailleurs, ça reste une société très ouverte et tolérante, et où les principes de solidarité et d’égalité sont centraux.

Je me souviens de ces manifestations en France contre le mariage pour tous, même si une majorité de Français étaient pour, c’est important de le souligner. Vu de Suède, où le mariage pour les couples homosexuels est autorisé depuis 2009 sans avoir fait l’objet d’aucun mouvement de protestation, reconnu et célébré aussi par l’église suédoise, une église où l’évêque de Stockholm est une femme, mariée à une autre femme, ça faisait quand même mal de voir ces centaines de milliers de tristes sires parader dans les rues de Paris.

Le rapport entre hommes et femmes en Suède est aussi souvent très différent de ce qu’on peut parfois encore voir en France. Le féminisme est depuis très longtemps perçu comme un combat fondamental et légitime par une grande majorité de Suédois, partis politiques compris, de droite comme de gauche, ça se ressent vraiment au quotidien. Et je dois dire que c’est vraiment agréable pour tout le monde. Pour les femmes, évidemment, mais aussi pour les hommes. La misogynie et le sexisme sont des sources de violences et de tensions permanentes, pour tout le monde, et le plus tôt on arrivera à faire durablement reculer ces fléaux en France, le mieux ça sera. Mais les choses bougent dans notre pays, ça finira par arriver, et plus tôt qu’on ne le pense, j’en suis persuadé. Et puis enfin, la Suède est un pays très actif au niveau musical, avec une scène locale incroyable, dans tous les genres. C’est d’ailleurs le troisième exportateur mondial de musique, derrière la Grande-Bretagne et les USA, donc forcément, cet aspect-là me plaît beaucoup aussi.

Sur les « vikings », oui, là, on revient sur le thème de l’Histoire. Les Scandinaves de l’époque, du VIIe, VIIIe et IXe siècles, étaient avant tout des commerçants, qui parlaient donc parfois plusieurs langues, et de formidables navigateurs. Certes, ils maniaient souvent les armes, car il fallait savoir se protéger durant ces voyages, mais ça valait pour tous les commerçants de l’époque. Ces sociétés avaient une culture florissante, à travers les poèmes et les sagas, et étaient sur certains points étonnamment modernes. Les femmes pouvaient divorcer, hériter du domaine de leurs maris défunts et le gérer. Ils étaient aussi de remarquables administrateurs, et le but de ces scandinaves n’étaient certainement pas de mourir au combat épée à la main mais plutôt de s’enrichir suffisamment pour s’installer de manière durable dans leurs domaines respectifs. Bref, ils n’étaient absolument pas les bêtes féroces et incultes que les moines occidentaux ont décrits et qui sont la base de la légende du « viking assoiffé de sang, aussi brutal que stupide ». Ces pauvres moines avaient évidemment de bonnes raisons de les détester, puisque certains de ces Scandinaves se sont aperçus que leurs monastères regorgeaient de richesses mais n’étaient pas protégés, et ils sont donc aller se servir, en les pillant.

Bien entendu, la brutalité était aussi une composante de ces sociétés scandinaves, mais le monde de l’époque était très violent. À titre de comparaison, durant la même période, Charlemagne, le roi Franc, a mis une partie de l’Europe à feu et à sang pendant des années, déportant des populations entières, et ordonnant en 782 la décapitation à Verdun de plus de 4000 Saxons qui remettaient en cause son autorité et la religion chrétienne. Tout est donc très relatif.

Et pour terminer sur le sujet, non, les « Vikings » n’ont jamais porté de casques à cornes, ce type de « couvre-chef » n’ayant jamais existé dans leur culture. Quant à Charlemagne « l’Empereur à la barbe fleurie », il n’a jamais porté la barbe et contrairement à ce que pourrait laisser entendre ce surnom rentré dans le langage populaire, il n’avait rien d’un hippie pacifiste épris de non violence.

  • OrbitalÀ l’opposé, si on peut dire, le Japon fait partie de tes influences ou centres d’intérêt. Tu le décris de façon contemporaine dans Face Cachée, sous son aspect médiéval dans L’ombre des Shinobis,  ou en SF dans le zoo d’aliens dans Orbital Premières rencontres ; sans compter un clin d’œil avec les bandits  dans Warship Jolly Roger T1. Tu peux nous en dire plus ?

Sans grande surprise, mon intérêt pour le Japon est venu par le manga et la Japanimation. J’ai donc abordé certaines légendes japonaises dans un récit médiéval, L’Ombre des Shinobis, avec Xu Zhifeng, à travers ces Shinobis, qui était le vrai nom de ce qu’on allait appeler plus tard les « Ninjas ». Il y a c’est vrai une référence à Tokyo dans le spin off d’Orbital, dans le récit illustré par Miki Montlló, et j’ai abordé le thème de la vie urbaine dans le Japon contemporain dans  Face Cachée, un thriller psychologique réalisé avec Olivier Martin, qui a vécu au Japon et dont l’épouse est japonaise.

Je trouve que Tokyo est une ville absolument fascinante, magnifique aussi, j’ai adoré les deux séjours que j’ai fait là-bas. D’une manière plus générale, notamment lorsqu’il s’agit de récits contemporains, j’aime bien les placer dans des villes où je suis allé, où j’ai vécu, et que j’apprécie. La ville devient à chaque fois un personnage à part entière. Il y a eu Londres avec London Calling, Aix-en-Provence avec Les Colocataires et Cases Blanches, Stockholm avec Interpol, Trahie, Le Chant des Runes et Millénium, Tokyo avec Face Cachée, Copenhague avec Les Infiltrés, et on retrouvera bientôt New York dans de nouveaux projets à paraître, et peut-être Los Angeles et la côte californienne, sur un projet qui est en cours de lecture chez des éditeurs.

  • La science-fiction, c’est aussi le créneau où t’attend le grand public, Drones par exemple. Avec Warship Jolly Roger, tu fais de Jon Tiberius Munro ton propre pirate de l’espace. A-t-il des modèles artistiques, littéraires, cinématographiques ou autres ?  Pour Orbital, ta grosse série dans le genre, reconnais-tu l’influence des aventures de Valérian et Laureline ? Quelles sont les difficultés et les plaisirs à bâtir un univers futuriste ?

Oui, je suis un grand amateur de science-fiction. J’apprécie la possibilité qu’offre ce genre d’aborder des thèmes et des problématiques actuelles avec cette distance, celle du futur et de l’imaginaire, qui les rendent lisibles, visibles, avec un angle différent. Drones, avec Louis au Lombard est typique de ce genre d’approche par exemple. Voilà pour moi les plaisirs à bâtir un univers futuriste. Pour ce qui est Warship Jolly Roger, c’est un peu différent, car à la base, c’est Miki Montlló qui avait créé les bases de l’univers, et on m’a contacté ensuite pour écrire le scénario. Donc sur les origines de la création du personnage de Jon Tiberius Munro, c’est à lui qu’il faudrait poser la question !

Mais mon traitement du personnage, au delà de la thématique du «pirate de l’espace» , qu’il devient par la force des choses, est que Munro est avant tout un militaire qui s’est rendu coupable de crimes de guerre, ayant tué des milliers de civils lors d’un bombardement. Il a obéi à des ordres, mais il ne les a pas remis en question non plus. C’est donc cette thématique-là qui rythme avant tout ce récit. Celle d’un homme qui est un criminel, mais qui paye pour les donneurs d’ordre et qui du même coup perd sa famille, qu’il ne peut plus voir, puisque condamné à la prison à vie, puis évadé et en fuite.

Sur Orbital, c’est vrai que la série est très souvent comparée à Valérian, ce qui est évidemment un honneur, vu la place qu’occupent les personnages et le monde de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières dans la science-fiction. Serge Pellé, le dessinateur de la série, est lui même assez influencé par l’époque «Métal Hurlant». Mais en ce qui me concerne j’aurais du mal à reconnaître cette influence sur Orbital vu que pour faire court, je ne connais pas vraiment Valérian. C’est une série que je n’ai jamais suivie. J’ai en fait lu un seul tome étant enfant, Les Oiseaux du Maître, que possédait un de mes voisins. J’ai grandi dans un petit village du Vaucluse, sans librairie spécialisée en bande dessinée dans les environs, c’était donc facile de passer à côté de beaucoup de choses !

Et depuis qu’on fait la comparaison avec Valérian, je me refuse à les lire, je le ferai une fois qu’Orbital sera achevé  ! Il m’était arrivé la même chose sur Konungar, la série de dark-fantasy publié chez Glénat avec Juzhen. Certains journalistes et lecteurs la comparaient avec Game of Thrones, que je ne connaissais pas du tout, c’était avant la série TV, donc je me suis refusé à lire ou regarder quoi que ce soit avant la parution du troisième et dernier tome de Konungar. Je me suis rattrapé depuis en revanche.

Pour revenir à Pierre Christin, les albums qu’il a scénarisés pour Enki Bilal m’ont en revanche beaucoup marqué étant adolescent. C’est grâce à lui notamment que j’ai réalisé qu’on pouvait parler de politique en bande dessinée. Par ce biais, il peut y avoir une influence qu’on retrouve sur Orbital, où les enjeux politiques sont très présents. Et s’il fallait citer une œuvre de fiction qui m’aurait donné envie d’écrire Orbital, ça serait en fait la superbe trilogie de La Culture, de Iain M. Banks. Mais au final, Orbital n’a pas grand-chose à voir non plus avec ces romans-là. En fait, l’influence principale d’Orbital, c’est la géopolitique, passée et actuelle.

  • Le Chant Des RunesLes créatures imaginaires sont un autre de tes motifs récurrents (Sonar, L’ombre des Shinobis, Les Carnets de Darwin, Le Chant des Runes… et bien d’autres). D’où te vient cet intérêt ? Que veux tu recréer avec cela ?

J’aime jouer avec les mythologies, le fantastique, les retranscrire dans une réalité qui va les rendre cohérents. Cela permet aussi d’aborder d’autres sujets en parallèle, et cela donne à mes yeux encore plus de sens au récit. Pour les Carnets de Darwin , avec Eduardo Ocaña au dessin, c’est une enquête menée par Charles Darwin, juste après la parution de son livre sur l’origine des espèces, très controversé à l’époque, notamment par les autorités religieuses, qui va permettre d’aborder le mythe de la lycanthropie, mais à travers le prisme de la théorie de l’évolution, sur fond de transformation du capitalisme anglais et de l’émergence d’un nouveau mouvement féministe dans le pays.

Pour Sonar, avec Chee Yan Ong au dessin, c’est le mythe des sirènes que j’ai voulu aborder, en partant de certaines caractéristiques des légendes existantes sur le sujet. J’ai en fait mêlé deux aspects du mythe, qui correspondent aux versions les plus anciennes connues. Les sirènes de la mythologie scandinave, mi-femme mi-poisson, à l’aspect terrifiant et très agressives, et les sirènes de la mythologie grecque, mi-femme mi-oiseau qui attiraient les marins grâce à leurs chants irrésistibles et les menaient à la mort. Les créatures qui apparaissent dans Sonar sont un mélange de ces deux mythologies. Et le contexte est celui d’une expédition menée par des chasseurs d’épaves, une activité qui est devenue aujourd’hui une industrie en soi, et qui s’insérait à mes yeux de manière évidente dans ce récit-là.

Pour Le Chant des Runes, avec Jean-Charles Poupard au dessin, le principe de base est de mêler deux aspects essentiels de la culture suédoise : le polar contemporain et la mythologie scandinave. Il s’agit donc d’enquêtes menées par une inspectrice de la police de Stockholm, de nos jours, qui va se rendre compte que certains réseaux criminels semblent liés, et dirigés, secrètement, par des êtres qui sont en liens avec d’anciennes légendes suédoises. Un récit ancré dans la société suédoise actuelle, avec ses problématiques bien réelles, et en même temps un côté fantastique, mythologique, qui va se dévoiler au fur et à mesure du récit, et qui a comme ressort principal la manière dont cette inspectrice va savoir –ou pas– gérer l’intrusion de l’étrange dans son travail de policière.

  • Avec Kookaburra Universe et Mic MacAdam, tu te glisses dans un monde inventé par d’autres. Comment s’est opérée cette expérience ? Sur les épisodes particulièrement sombres de Mic MacAdam auxquels tu as participé, j’ai une question devenue traditionnelle : comment vis-tu le fait d’écrire un scénario à quatre mains ?

Sur Kookaburra Universe et Mic MacAdam on est venu à chaque fois me chercher, pour me proposer de travailler sur ces univers. Seul sur Kookaburra, en collaboration avec Luc Brunschwig sur Mic MacAdam. Luc étant un de mes modèles au niveau du scénario, et ayant eu la chance de l’avoir à mes côtés en tant que « script-doctor » à mes débuts sur le premier tome des Colocataires j’ai accepté tout de suite !

Écrire avec d’autres scénaristes, si le projet s’y porte, est quelque chose que j’aime bien faire, je trouve ça très agréable, c’est une autre forme de dynamique d’écriture, on n’est jamais seul face à ses questionnements, c’est un avantage. Je continue d’ailleurs à le faire. François Sans Nom, dessiné par Marco Bianchini, a été scénarisé avec Sylvain Ricard et les Infiltrés, dessiné par Olivier Thomas, est scénarisé avec Olivier Truc, journaliste et romancier, avec qui je travaille d’ailleurs sur d’autres futurs projets en ce moment.

  • Dans le diptyque Face Cachée, tu déploies une narration aux tiroirs incroyables donnant aux personnages une profondeur psychologique insoupçonnable. Le choix du Japon pour raconter cette histoire n’est sans doute pas innocent… Cela m’amène à te demander comment tu construis tes personnages.

Il faut toujours partir des personnages. C’est une des bases du scénario, et c’est une des choses les plus importantes que j’ai appris à mes débuts avec Luc Brunschwig, quand il me suivait sur les Colocataires. Luc était d’ailleurs aussi l’un de mes éditeurs pour Face Cachée (et pour London Calling) car il travaillait à l’éditorial pour Futuropolis à l’époque.

Ce qui fait l’essence, le sens, le goût, la force d’un récit, ce sont toujours les personnages, ce qu’ils vivent, d’où ils viennent, où ils vont. En tant que scénariste, je me pose toujours ces questions-là. C’est à partir de ces personnages que tout va se construire, que la cohérence d’une histoire va se mettre en place. Et Face Cachée est un thriller psychologique qui repose entièrement sur le personnage principal, Satoshi, ce cadre d’une société tokyoïte spécialisée dans la finance. Qui est-il vraiment ? Tout le récit porte sur cette question centrale, dont la réponse est, il est vrai, liée à un aspect essentiel de la culture japonaise… que je ne dévoilerai pas ici 

  • Le RegneProchainement, nous verrons arriver Le Règne avec Olivier Boiscommun. Les personnages sont des animaux anthropomorphes. Je devine que l’on t’a demandé trois cents fois si c’est dans la veine de Blacksad ou de De Cape et de crocs… Que peux-tu nous en dire ?

Ce nouveau projet avec Olivier Boiscommun met effectivement en scène des personnages qui sont des animaux anthropomorphes. Mais c’est bien le seul point commun avec Blacksad et De Cape et de crocs. Il est trop tôt pour révéler quoi que ce soit sur le récit en lui-même, mais s’il faut faire des comparaisons avec des œuvres déjà existantes, c’est plutôt du côté de La Route ou de Mad Max qu’il faut aller chercher, même si l’univers du Règne est aussi différent de ces deux films ! Mais vous en saurez bientôt plus, la sortie est prévue pour début 2017 chez Le Lombard, et c’est vraiment un régal de travailler sur ce type de récit avec Olivier.

  • Est-ce que tu peux nous parler de tes autres prochaines sorties, de tes nouveaux projets à venir ?

En ce qui concerne 2016, vont paraître Infiltrés T2, avec Olivier Truc, Olivier Thomas et Delphine Rieu chez Quadrants,  Warship Jolly Roger T3 avec Miki Montlló chez Dargaud, Le Chant des Runes T2 avec Jean-Charles Poupard et Johann Corgié et L’Ombre des Shinobis T2 avec Xu Zhifeng chez Glénat, Sept Cannibales avec Tirso et Tomeu Morey chez Delcourt, Reconquêtes T4 avec François Miville-Deschênes chez Lombard, et Orbital T7 avec Serge Pellé chez Dupuis.

Toujours chez Dupuis, va également être publiée la suite de Millenium avec l’excellente Belen Ortega au dessin. Ce sequel est sans rapport avec le quatrième roman de David Lagercrantz. Il s’agira d’un récit inédit qui j’ai écrit et qui va comporter plusieurs tomes, notre version de la suite du troisième roman de Stieg Larsson. On y retrouvera Lisbeth Salander et Mikaël Blomkvist, ainsi que d’autres personnages de la trilogie d’origine, dans la Suède d’aujourd’hui, sur fond de crise des réfugiés, de montée de l’extrême-droite et de groupes de hackers et de lanceurs d’alertes aux motivations diverses. C’est évidemment un honneur de pouvoir faire cela, et le premier tome devrait paraître en fin d’année.

Pour ce qui est de 2017, ce que je peux déjà annoncer, ce sont les suites du Chant des Runes, avec un nouveau cycle, Orbital T8, Warship Jolly Roger T4, Le Règne T1 avec Olivier Boiscommun donc, et également au Lombard, une nouvelle série d’historic-fantasy avec Mattéo Guerrero, le dessinateur de  Gloria Victis. Chez Glénat un nouveau projet avec Damour, le dessinateur de Pinkerton ainsi qu’un nouveau titre chez Glénat Comics dont je ne dirai rien pour l’instant. Il y aura enfin chez Dargaud un récit complet avec le dessinateur Philippe Berthet, intitulé Motorcity.

Quant à 2018 et au-delà, il y aura un nouveau projet au Lombard avec le dessinateur de Reconquêtes, François Miville-Deschênes, et je suis en train de travailler sur les dossiers de futurs récits avec plusieurs dessinateurs. Il y a toujours des projets assez différents, de la science-fiction, de l’anticipation, de l’urban-fantasy, du récit politique plus directement lié à l’actualité, de l’aventure. C’est vraiment du long terme, je veux toujours vraiment prendre le temps de travailler les scénarios bien en amont, parfois deux ou trois ans avant que le dessinateur ne commence.

Et puis en marge de la bande dessinée, je travaille sur plusieurs projets de séries TV, dont certains sont déjà optionnés par des sociétés de production, l’adaptation d’une bande dessinée existante et une création, un très beau projet d’animation aussi, mais c’est là un autre domaine, où bien des étapes doivent être franchies avant qu’éventuellement, cela ne se concrétise à l’écran. A priori, on aura donc de la matière pour se reparler dans le futur ! 

  • Avec plaisir ! Merci beaucoup.

Filakter


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