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Savina Dellicour/Bouli Lanners [ITW CINÉ]

tous les chats sont gris AFFLe film du jour : TOUS LES CHATS SONT GRIS

Chat gris & tutti grigris

Très bonne surprise que ce Tous les chats sont gris, premier film de la réalisatrice belge Savina Dellicour, avec un magnifique récit triangulaire, et trois acteurs de haute volée éparpillés émotionnellement façon puzzle, dont le très brazilien Bouli Lanners (remember notre chouette couverture, du temps de son second film en tant que réalisateur, Eldorado ??). Discussion croisée entre Bouli et Savina, à déguster après avoir vu le film peut-être, parce que ça spoile sévère aux entournures !…


 

Savina, à Brazil nous connaissons bien le parcours de Bouli, j’aimerais que tu nous racontes ta propre trajectoire, notamment toute la partie londonienne…

  • S.D. : J’ai fait l’IAD [Institut des Arts de Diffusion] à 17 ans, juste après l’école. Je m’étais inscrite en réalisation, et puis j’ai vraiment beaucoup aimé ça et en sortant j’ai eu envie de poursuivre dans cette voie, parce que j’avais encore beaucoup de questions qui demeuraient, notamment par rapport au jeu d’acteurs, etc. C’est quelque chose qu’on n’avait pas du tout abordé en Belgique et donc je suis partie en Angleterre pour y intégrer la National Film and Television School. J’y ai fait un Master de deux ans là-bas, en réalisation aussi, et c’était vraiment très intéressant. Après ça, je suis restée à Londres où j’ai commencé à travailler, sur une série pour ado, un truc un peu à la chaîne, qui passe tous les jours. C’était bien, car il fallait tourner dans toutes les conditions, très très vite, sans filet souvent. En plus, on pouvait essayer plein de trucs, la steadycam par exemple, et de manière générale tout ce qui pouvait avoir un rendu un peu cool et jeune, justement. C’était dur mais c’était très chouette. J’ai tourné un court-métrage, après quoi j’ai commencé à écrire ce film. Et puis, un jour, je n’avais plus d’argent, alors je suis rentrée, parce qu’à Londres il y a cette pression financière qui fait qu’on ne peut pas toujours consacrer le temps qu’on voudrait à certaines choses. Il n’y a pas de chômage, l’étau se resserre, et donc je suis rentrée en Belgique. Les Anglais ne font pas beaucoup de films par an, alors c’était préférable.

tous les chats sont gris1Les chiffres sont assez proches de ceux de la Belgique, non ?

  • S.D. : Oui, si on met en relation le nombre de films produits par habitant, ça doit être assez proche.

Il ne faut juste pas tomber sur une année avec un film des Dardenne, quoi !

  • S.D. : Oui, et encore, eux sont au troisième collège, ça ne vient pas trop en concurrence des premiers films par exemple.

As-tu l’impression qu’il reste quelque chose de typiquement anglais dans Tous les chats sont gris ?

  • S.D. : Oui, je crois. Le personnage de Paul revient de Londres, il y a ce clin d’œil à Sherlock Holmes, etc. Mais je crois que ce que j’ai surtout retiré de l’Angleterre, c’est une autre façon de travailler que ce que j’avais appris en Belgique, qui est beaucoup plus pragmatique, collaborative, et qui accompagne les acteurs complètement différemment. Dans la mise en scène aussi, je pense qu’il y a une intention de ne pas rester dans des plans complaisants trop longtemps. D’être commercial, mais pas dans le mauvais sens du terme, plutôt de toucher les cordes sensibles.

tous les chats sont gris3Low fat ?

  • S.D. : Voilà, c’est ça (rires) !…

Le film a-t-il été difficile à monter ? Quand je vois la liste impressionnante des remerciements, partenariats et logos dans le générique de fin, je me dis que ça a dû être une sacrée bagarre, non ?

  • S.D. : Ça a été très long et laborieux et le générique est comme ça car il y avait vraiment beaucoup de monde à remercier. Beaucoup ont aidé bénévolement, ou ont permis certaines choses. C’est un film qui s’est fait avec beaucoup d’énergie mais assez peu d’argent, finalement.

A-t-il été facile de rester fidèle à ton élan originel, en travaillant aussi longtemps sur ce projet  ?

  • S.D. : Oui, je crois que ce qui reste, c’est l’essence du message de l’émotion. Par contre, le petit film, que je mettais à l’intérieur, visuellement je veux dire, est tout à fait différent du résultat, mais ça je trouve que c’est très chouette. Parce que j’avais un peu des fantasmes, mais j’ai été rattrapée par le fait qu’on n’avait pas le budget pour ça. Je pense par exemple à la maison bourgeoise, où je voulais mettre du papier peint à fleurs partout. Alors, pour chaque idée qu’on ne pouvait pas ou plus mettre en pratique, j’ai cherché une équivalence moins coûteuse ou plus pratique et le film a légèrement muté dans cette direction. Il a donc l’air différent, mais c’est un peu comme un enfant, en fait… Quand j’étais enceinte de ma première fille, j’avais l’impression de la connaître. Mais la première seconde où j’ai vu sa tête, quand elle est sortie, je me suis sentie toute humble, j’avais presque envie de lui dire « Bonjour, enchantée, je m’appelle Savina », etc. Parce que oui, tu l’as créé, mais cet enfant est une autre personne qui n’a finalement rien à voir avec toi.

Quel est le terreau du récit, s’il y en a un ? De quoi tout est-il parti ? 

  • S.D. : C’est parti d’un sentiment de solitude. Je me sentais un peu en dépression, je crois, a posteriori. Et donc j’avais inventé ce personnage de Paul, un homme de 45 ans, alors que j’en avais 20 à l’époque. C’était un peu sur ses difficultés à être en lien avec les autres, tout en ayant ce besoin d’être un lien avec les autres.

Tu n’avais donc pas d’enfants à l’époque ?

  • S.D. : Non non, je n’avais pas d’enfants.

Vous vous connaissiez tous les deux, vous vous étiez déjà rencontrés, avant ce film ?

  • B.L. : Nous nous sommes rencontrés une fois dans le Thalys. Savina était accompagnée de son producteur, que je connaissais, on a fait un peu connaissance, mais après nous ne nous sommes pas vus pendant trois ans.

Comment es-tu arrivé sur le projet ?

  • B.L. : Le premier coup de fil, c’était par le directeur de casting, qui m’a dit « Écoute, je t’envoie un scénario, lis-le, c’est vraiment bien et ça serait vraiment bien que tu le fasses ». C’est comme ça que je suis entré dans l’histoire, sans savoir que c’était toi [il s’adresse à Savina], d’ailleurs, je n’avais pas du tout fait le rapprochement avec la fille que j’avais rencontrée trois avant dans un train. Il y avait quelque chose qui m’avait plu aussi dans son court-métrage, et dans le parcours de Savina. Et puis, après, nous nous sommes rencontrés, parce qu’il y a des personnalités avec qui ça colle et d’autres avec qui ça ne colle pas. Parfois, tu croises un metteur en scène, et tu te dis « Oh lala, no way ! » (rires)…

Le fait que Bouli soit aussi réalisateur a-t-il été une motivation supplémentaire pour travailler avec lui, et cela a-t-il nourri le film, d’une certaine manière ?

  • S.D. : J’avais quand même l’impression que je savais précisément ce que je voulais faire. Par contre, ça a été un plus, c’est vrai, par exemple au montage. On avait invité plusieurs personnes à venir voir le montage et nous donner leur avis, notamment Bouli et les notes qu’il m’a données étaient les meilleures que j’ai pu avoir, les plus justes et les constructives.
  • B.L. : Mais ça, c’était après le tournage. Pendant le tournage, je me suis effacé autant que possible…

Mais quand même, tu sais comment ça marche, quand tu entends par exemple le choix d’une focale, tu sais ce que ça va donner à l’écran, tu peux adapter ton jeu en fonction de ces choix techniques, etc.

  • B.L. : C’est vrai que je joue moins, quand je sais que c’est un plan très large, et que je suis au loin, avec une focale courte (rires)… Et dès que j’entends qu’on rebascule en 35 et qu’on va se rapprocher, tout d’un coup je me réveille…

tous les chats sont gris2Bouli, pour rester sur l’idée du prolongement… Je sais que tu as adoré bosser avec des ados sur Les Géants, est-ce que c’est aussi une des raisons qui t’a poussé à accepter ce rôle, le fait de retravailler avec des ados, et de retrouver cette fraîcheur que eux seuls dégagent à coup sûr ?

  • B.L. : C’est vrai qu’il y a une fraîcheur, mais mes motivations étaient beaucoup plus égoïstes.

Ah ouais ? Tu voulais un Magritte, tu ne l’as pas eu !

  • B.L. : Voilà, exactement (rires)… Non, en fait, je voulais parler de la paternité, moi qui ne suis pas papa. [il montre son chien, qui est en train de gratter on ne sait quoi dans un coin de la pièce] Sauf de Gibus…

Il y a un petit air de famille, d’ailleurs…

  • B.L. : Mais oui, c’est ce que tout le monde me dit. Mais bon voilà, j’avais envie de parler de paternité qui n’a pas été vécue ou qui se découvre sur le tard. C’était une thématique qui me plaisait, je n’avais jamais joué ça, en fait. Et c’était intéressant pour moi de le faire. Surtout que j’étais un peu comme le personnage de Paul, entre la crise de la quarantaine et la crise de la cinquantaine, tu te poses plein de questions. En fait, la crise de la quarantaine, tu te poses des questions ; la crise de la cinquantaine, tu ne te poses plus de questions, tu vas chez le médecin, et moi j’étais juste à la période charnière entre les deux, c’était donc le moment parfait pour me poser ces questions avant d’aller chez le médecin (rires)…

Je trouve que la présence d’ados déteint d’ailleurs sur les autres personnages du film, je ne sais pas si c’est voulu, en ce sens qu’à part Ralph ils ont tendance à agir avant de réfléchir, à être ultra-sensibles, etc., comme des ados le feraient quoi…

  • B.L. : Clairement, Paul c’est un adulescent, tu sais, comme nous quoi, c’est un ado de cinquante balais. J’aime bien ce statut-là et j’aime bien l’exploitation de ce statut-là dans le scénario. Je trouve que ça raconte vraiment bien « notre » génération. Et c’est pour ça aussi qu’est venue l’idée que puisqu’il revient de Londres, il continue d’écouter des trucs un peu punk…

Il revient vraiment de Londres, alors ? Parce que, quand il l’annonce à Dorothy, il a surtout l’air de vouloir zapper la question, je me demandais si c’était du pipeau ou pas…

  • B.L. : Ça n’était pas dans le scénario, on l’a rajouté… Mais à mon avis, c’est vrai. Il était vraiment parti suivre une copine à Londres, mais je l’imagine bien galérer un peu sur place. Et puis, un jour, il s’est fait lourder et il est rentré.
  • S.D. : Non, mais ça sonne faux dans le sens où, quelque part, il donne ça comme une excuse, mais effectivement même en habitant Londres, ça ne l’empêchait pas de se manifester, de dire qu’il existait.
  • B.L. : Quoi, elle n’est pas bonne mon excuse ? « Je n’ai pas appelé ma fille pendant 15 ans parce que j’étais à Londres ? » (rires)…
  • S.D. : Ce n’est pas le fin fond du désert de Gobi et il n’a pas non plus été prisonnier de Daesh…

tous les chats sont gris7Le film est assez court et ne se disperse pas en effusions ou bavardages inutiles. Du coup, je me demandais si quelque part il n’avait pas été écrit/construit comme un film de genre, comme un polar avant tout, avec cet espèce d’ascenseur émotionnel assez fou en lieu et place de scènes d’action par exemple…

  • S.D. : Oui, absolument, mais pour être tout à fait honnête, on a coupé une demi-heure au montage. Plein de chouettes scènes d’ailleurs, mais plutôt autour du métier de détective. C’est marrant, parce que dans le scénario, il fallait beaucoup expliquer ce métier, qui est quand même un peu particulier…

En plus, je le trouve plutôt mauvais comme détective, il arrive et il se fout au milieu de la route avec sa bagnole, pour prendre des photos, il se fait choper à chaque fois, etc.

  • B.L. : (rires)… Mais pour être détective aujourd’hui, il faut être mauvais ! Parce que ça n’est pas un métier d’avenir, ça n’est pas un métier valorisant. Un détective, quelque part, c’est forcément quelqu’un qui a raté quelque chose ailleurs.
  • S.D. : Après, c’est vrai qu’en filmant, il suffisait qu’on te voit dans ta bagnole avec un appareil photo et que tu dises que tu étais détective. Et du coup, on doit avoir trois scènes qui ont sauté à la suite de ça. Quelque part, c’est dommage, il y avait une scène marrante avec une cliente. C’était plus pour montrer l’aspect un peu foireux du vrai détective dans la vraie vie, par rapport aux films où c’est toujours un peu glamour.

tous les chats sont gris5Bon, il roule en BMW, quand même !

  • B.L. : C’est vrai que la loose du perso, tu l’as juste avec ça : une vieille bagnole, un appareil photo… Mais au stade du scénario, tu ne sais jamais si ça va fonctionner à l’image, tu es toujours obligé d’être plus descriptif, d’aller plus dans le détail, dans l’explication, dans le surlignage.

Toutes ces scènes non gardées, vous les avez tournées ?

  • S.D. : Oui oui, tout a été tourné.
  • B.L. : Attends, qu’est-ce que tu crois ? J’ai fait des recherches et tout, j’étais vraiment un détective tout craché (rires)…

On dit toujours qu’un film se fait trois fois de suite, à l’écriture, au tournage et au montage… Je me demandais si son rythme définitif, son atmosphère, avait toujours été voulu, dès la phase d’écriture ?

  • S.D. : Ce qui a beaucoup changé au montage, c’est le début. La fin a toujours été très organique et au montage ça fonctionnait d’ailleurs très bien tout de suite. Parce qu’au début, on a deux points de vue en parallèle, puis quand on avance dans le film, on a ce troisième point de vue qui vient se superposer, celui de la mère avec même quelques flash-backs, et là c’est vrai qu’on a beaucoup travaillé, on a essayé énormément de choses, on a beaucoup cherché. Et c’était vraiment le challenge du film, parce qu’on n’arrêtait pas de nous demander « mais c’est l’histoire de qui, en fait ? » (rires)… Mais c’est vrai qu’il n’y avait pas vraiment de personnage central et ce qui faisait la richesse du récit, c’était d’arriver à percevoir en superposition les trois points de vue, en fait, des trois personnages coincés autour d’un même secret. Et puis, on ne voulait pas choisir seulement l’un ou l’autre des points de vue. Ça, c’était vraiment intéressant. Par contre, du coup, ça a été compliqué à écrire, et encore plus compliqué à monter après.

tous les chats sont gris6Savina, j’aimerais revenir une fois de plus sur le choix de Bouli. Prendre un acteur qui dégage autant de sympathie, était-ce aussi un choix stratégique, pour ensuite l’emmener —et le spectateur avec— vers des choses un peu troubles et sur le fil du rasoir ?

  • S.D. : Ah, tu trouves ? Ça n’était pas du tout mon intention, en tout cas.

Et puis ça désamorce pas mal de choses, aussi…

  • B.L. : Exactement, parce que par exemple si je n’avais pas dégagé de la sympathie, des scènes comme celle où je prends en photo les filles, ça aurait basculé direct dans un truc tellement chelou, qu’après pour rebasculer, il aurait fallu vraiment être très bavard, très chiant je pense.
  • S.D. : C’est pour ça qu’on en fait tout de suite une blague de ce truc de pédophile, pour désamorcer tout ça, avant de tomber dans une espèce de truc un peu glauque. Et le personnage est comme ça, depuis le début, d’où le choix de casting bien sûr. Je n’aurais jamais pu prendre un acteur qui n’avait pas ça en lui, ça aurait amené le film là où je n’avais pas envie de l’amener.

Bouli, je sais bien que les acteurs prédisposés à la comédie sont les meilleurs pour aborder des choses dramatiques, mais je me demandais : comment se déroule la bascule, où est-ce que tu vas puiser cette part d’ombre ? Parce que ton jeu est très très nuancé, tout de même, je pense par exemple à ce trouble, palpable, quand Dorothy débarque chez Paul la première fois. C’est un truc que tu fais passer en un regard, pas plus…

  • B.L. : Je pense que j’ai projeté plein de choses très personnelles sur mon absence de paternité et sur le fantasme d’une paternité possible, à travers le film, et c’est là que j’ai été puiser. D’ailleurs, c’était bien, car j’ai pu aller fouiller dans un réservoir d’émotions où je ne vais jamais. Du coup, c’était assez neuf, assez nouveau, et c’était facile pour moi d’amener des choses dans la spontanéité, comme ça. Et après, une fois que j’étais dans la peau de Paul, une fois que je savais où creuser, ça a été plus facile, tout le reste a suivi naturellement. J’étais devenu le personnage, si tu préfères. Et puis, à un niveau personnel, ça m’a vraiment enrichi, je pense, de sortir un petit peu de ce que je faisais d’habitude.

Pensez-vous que c’est un film qui questionne sur ce qu’est réellement la paternité, le fait de se sentir parent de quelqu’un ?

  • B.L. : Je pense que ça questionne bien ça, mais en même temps je ne sais pas si c’est réellement le sujet du film.
  • S.D. : C’est l’enquête au centre du récit, la recherche de paternité et le questionnement qui va avec. Et c’est vraiment ce qui taraude Paul : mais qu’est-ce que c’est d’être père ? Si tu n’as pas le même sang, est-ce que tu n’es plus le père ? Vu qu’il s’est déjà investi émotionnellement dans l’idée d’être père, en fait on se rend compte qu’il l’est quelque part, même si autre part non.

tous les chats sont gris9Finalement, il se rapproche presque de Ralph, alors que c’était un peu l’ennemi au début…

  • B.L. : C’est encore différent, Ralph, lui, il a le quotidien à gérer… Alors que mon personnage a ce fantasme qu’il a nourri pendant seize ans, ils sont quand même assez éloignés de par cette longue épreuve.
  • S.D. : Après, effectivement, il y a cette relation qui se met en place, avec un échange émotionnel.
  • B.L. : Paul a quand même vécu avec la certitude d’être le père pendant tout ce temps, c’est quelque chose de fort, de profond, ça ne disparaît pas comme ça avec un résultat de test ADN, c’est bien plus puissant. Ça doit d’ailleurs être dur de se dire, pendant toutes ces années : « Putain, là-bas, tu as une fille, et tu ne la connais pas. Tu ne la côtoies pas et elle ne te connaît pas non plus. Pire, elle ignore même ton existence. » Et puis, tu décides finalement d’y aller, et là, retournement de situation, tu apprends que ça n’est finalement pas la tienne. En plus, ses parents viennent de mourir, c’est ce qui le fait revenir, et là, du coup, on saute une génération, il se retrouve lui en pole position pour le grand départ et sa paternité lui revient en boomerang, et devient vitale.
  • S.D. : Oui, et puis aussi j’imaginais qu’il avait voulu faire des enfants avec cette autre femme à Londres, et puis ça n’avait pas marché, et donc il y avait aussi cette déception, couplée donc au deuil.

Savina, à bien regarder, on a Ralph qui est le père sans l’être biologiquement parlant, Paul qui pense l’être mais ne l’est finalement pas… mais les deux sont assez bienveillants à leur façon et surmontent plutôt bien leurs doutes et craintes, je trouve, alors que Christine, elle, elle est complètement en vrac…  S’agit-il d’un simple rééquilibrage scénaristique ou peut-on y voir le fait que tu trouves le rôle de mère beaucoup plus douloureux que celui de père ? 

  • S.D. : En fait, ce n’est pas du tout au niveau de la pensée que cela se traduit. Tu vois, c’est vraiment un truc inconscient et du coup, je me dis à chaque fois « Mais, oh la la, ma pauvre mère de famille, qu’est-ce que je lui fait endurer encore ?! Elle en prend vraiment plein la tronche… ». Je pense que je dois avoir un truc à régler par rapport à ça (rires)…
  • B.L. : Et puis il y a aussi la pression sociale sur ses épaules, dans le film.
  • S.D. : Maintenant que je suis moi-même mère, je me rends compte à quel point c’est difficile, la maternité. Et des fois, en tant que mère, tu as l’impression que les pères peuvent un peu plus aller et venir et que tout ce qu’ils font de chouette c’est tout de suite super positif, tandis que toi, en tant que mère, tu n’es jamais assez présente…

Mais ça, c’est ce que les mères s’imposent elles-mêmes, ça n’est pas une pression que leur mettent ni leurs partenaires, ni leurs enfants d’ailleurs, non ?

  • S.D. : Oui, Nous autres les femmes portons et cultivons beaucoup plus de culpabilité, c’est indéniable. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est ainsi. Et c’est vrai que, souvent, je me fais ce genre de remarques ; je me dis que, effectivement, c’est vrai, je suis vachement nulle comme mère (rires)… À part ça, le personnage de Christine, je l’ai écrit avec beaucoup d’amour, même si je voyais toutes ses limites et toutes ses difficultés.

tous les chats sont gris8On ressent vraiment une douleur de sa part, beaucoup de doutes, beaucoup d’atermoiements, mais aussi énormément d’efforts…

  • S.D. : Oui, je pense qu’elle fait vraiment ce qu’elle peut. Je crois qu’elle fait un gros travail sur elle-même, avec les outils qui sont à sa disposition.

Penses-tu que les responsabilités parentales sont forcément synonymes de sacrifices ?

  • S.D. : En fait, je pense que c’est aussi une question qu’on se pose quand on n’a pas d’enfants, et cela s’inclut au débat sous-jacent au film. Parce que moi quand j’ai eu mon premier enfant, c’est ça qui me terrorisait, cette impression de perte de liberté. Que tout d’un coup, tu deviens responsable de quelqu’un d’autre.
  • B.L. : Moi je n’ai pas de gosse, parce qu’avant c’était trop tôt, et puis tout d’un coup c’est devenu trop tard. Si c’était trop tôt, c’est parce qu’effectivement je n’avais pas envie de perdre quoi que ce soit de mes libertés. Et puis, en éternel ado, je ne me sentais pas du tout capable de gérer ça. Et puis quand l’envie est venue, c’était trop tard, je n’ai pas envie d’être un vieux papa. Les papas de cinquante ans, franchement… J’ai un pote qui a un môme de six mois, il fait deux fois « hop-là, hop-là » [Bouli mime la scène] et il finit chez l’ostéo (rires)…
  • S.D. : Ce serait bien justement, en tant que femme, de trouver une place où tu prends tes responsabilités en n’étant pas dans le sacrifice, justement.

C’est sans doute un boulot à faire à titre personnel, tous les cas sont différents…

  • B.L. : Tous les cas sont gris ! (rires)…

Les plans de la fameuse soirée alcoolisée de Christine, puis ceux de Dorothy, quand elle fugue et se retrouve en boîte, sont filmés de façon identique, avec des valeurs proches, etc. Était-ce une façon de dire que l’histoire se répète, quoi qu’on veuille, ou qu’on ne peut pas s’empêcher d’être un peu ce que nos parents sont ou étaient, que même les chats gris ne font pas des chiens  ?

  • S.D. : Moi, je crois très fort à ça, tout ce qui est inconscient, en tout cas les secrets qui se transmettent tout de même de cette façon-là…

tous les chats sont gris10Oh putain, va falloir que je surveille mes mômes (rires) !…

  • S.D. : Non, mais tu vois, que tous les secrets, tout ce qui est tabou, tout ce qui n’est pas géré, coule comme ça d’une génération à une autre. Et même que moins ça a été géré et plus cela grossit, plus cela s’impose. Alors oui, ça se transforme un peu, mais il y a quand même des coïncidences un peu bizarres, des gens qui se retrouvent obsédés par des trucs sans même savoir pourquoi, alors que simplement c’est parce que c’est là et que par exemple c’est quelque chose qui n’a pas été réglé par leurs parents, ou leurs grands-parents.

J’ai trouvé la B.O. du film très bien sentie et connaissant les goûts musicaux sûrs de Bouli, je me demandais s’il avait été de bon conseil ou pas là-dessus ?

  • S.D. : Ouais, tout à fait, on a écouté beaucoup de choses…
  • B.L. : Des groupes pas connus, des trucs un peu obscurs, pour des histoires de droits, comme c’est un film fauché.
  • S.D. : Et après, nous étions encore plus fauchés que ça et effectivement on a été chercher des groupes vraiment pas connus du tout !
  • B.L. : Mais en même temps, on a découvert plein de trucs biens.
  • S.D. : Oui, c’est vachement chouette, la B.O. est vraiment très très bonne.

Tous les chats sont gris, un film de Savina Dellicour, avec Bouli Lanners, Anne Coesens, Manon Capelle… actuellement en salles.

 


Christophe Goffette


Kankoiça
juin 2016
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