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Nils, tome 1 : Les élémentaires

Nils, tome 1 : Les élémentaires

Une nouveauté qui fait parler d’elle. Voici le témoignage d’une expérience de lecture…

NilsT01-C1C4_151210.inddUne couverture bleutée, une nuit étoilée, des formes ondulantes et aériennes, des personnages baignés de lumière émergent d’une nature sauvage et mystérieuse. Entrelacées de branches esthétiques en vernis sélectif transparent, quatre lettres blanches artistement tracées projettent le titre : Nils. On fait bien les choses dans la collection « Métamorphoses » de Soleil, dirigée par Barbara Canepa et Clotilde Vu (Billy Brouillard, c’était chez elles, déjà : ici).
Nils. Selon son âge et ses centres d’intérêt, on y voit :
Soit une allusion au comédien d’origine danoise Niels Arestrup qu’on a pu voir au théâtre dans La Cerisaie de Tchekhov, mise en scène de Peter Brook, au cinéma dans Quai d’Orsay réalisé par Bertrand Tavernier, dans By the Sea d’Angelina Jolie (chroniqué sur Brazil 3.0 ici : Chronique de By the Sea par Bertille Delporte-Fontaine)… Soit  Nils Holgersson, héros du roman de la Suédoise Selma Lagerlöf, notamment adapté en dessin animé. Rappelez-vous, ce sale gosse qui, à la suite d’un sortilège, rétrécit et voyage en compagnie des oies sauvages… Quel que soit le choix, le vent des souvenirs souffle au nord.
On n’apprécie pas le vin à son étiquette, c’est vrai, mais il ne m’en a pas fallu beaucoup plus pour avoir envie d’y goûter, à cet album tout nouveau tout beau. Le dessin d’Antoine Carrion m’avait déjà séduit dans les deux tomes de Temudjin —une très efficace relecture de la vie de Gengis Khan—  scénarisés de façon originale par Antoine Ozanam. Pourquoi se priver ?Dès les premières pages, je retrouve ces ambiances nocturnes et brumeuses. Le graphisme a encore gagné en précision et ces couleurs…! Certes, elles appartiennent à une gamme froide, mais elles sont parfaitement maîtrisées et pleines de majesté. Si ce n’était pas si tristement célèbre, cela aurait pu s’appeler Nuit et brouillard.
Ça y est, je suis dans le Grand Nord fantasmé, à la mauvaise saison, celle où il ne fait jamais vraiment jour mais où il fait toujours vraiment froid. A une époque passée, dans un pays qu’il est inutile de nommer, le jeune Nils et les habitants de son village constatent que les graines ne poussent plus, les femmes ne sont plus enceintes, les femelles ne mettent plus bas. Face à cette stérilité généralisée, le père de Nils envisage donc de mener une enquête scientifique. Lorsqu’il évoque son souhait de faire des « analyses » et qu’il rappelle tout de même la qualité « organique » de la terre (les mots sont de lui), j’avoue avoir été surpris, voire dérangé, par ce vocabulaire anachronique. Me voilà à reprocher intérieurement à Jérôme Hamon de se laisser aller à des facilités langagières. Passons, l’histoire continue.
Nils et son père partent ensemble pour tenter d’expliquer cette situation mystérieuse et mortifère. Ils entreprennent alors un voyage déroutant, croisant les vestiges de civilisations diverses : même la géographie devient fantaisiste ! J’ai renoncé alors aux questions de vraisemblance pour apprécier simplement la dimension romantique et fantastique du décor. Les protagonistes entrent alors en contact avec des êtres de lumière, aux formes simplistes qui émergent de la nature. Nils les nomme spontanément des Yokai. Ce mot japonais, qui désigne les fantômes ou créatures surnaturelles, était lui aussi bien incongru, mais il a agi comme un déclencheur. D’ailleurs, à mieux y regarder, les personnages ont un petit côté manga, dans certaines expressions du visage. Forcément, lorsqu’une machine de guerre hi-tech surgit et met nos héros en péril, le doute n’est plus permis, le récit échappe aux limites génériques dans lesquelles je voulais l’enfermer initialement. La modernité entraperçue dans les lignes du dialogue est parfaitement voulue, assumée et appropriée. La technologie galopante et surdimensionnée est présentée du côté du mal ; pour confirmer le tout, elle entre en conflit direct avec les forces naturelles et spirituelles dans une scène mémorable avec un ours. Dans la foulée, le père et le fils viennent en aide à une jeune fille noire nommée Alba (« blanche » en latin) fille d’une certaine Meï Lan. Cette dernière les met en garde contre la redoutable avancée du royaume de Cyan. Domaine dont le monarque arbore à son cou un croix de fer qui rappelle curieusement les décorations des soldats allemands. En outre,  son armée ravage les richesses ancestrales de ce monde en nuances de bleu.  Pour finir, Meï Lan leur explique le pouvoir des élémentaires, créatures liées aux quatre éléments…

À travers ces élémentaires qui jaillissent de terre, c’est aussi l’esprit de Miyazaki qui ressort (revoyez Le Voyage de Chihiro par exemple). La nature s’éveille, se rebelle et cherche à reprendre ses droits. Le monde dont la palette s’étale sous nos yeux est résolument une terre imaginaire où tous les rêves sont permis. Ce que je n’avais pas compris de prime abord, c’est que ce grand Nord n’est qu’un prétexte. Jérôme Hamon puise dans nos références communes pour récréer un monde bien à lui où l’on mélange les époques, les civilisations, les cultures. Il  renvoie donc bien à notre réel et nos propres pratiques. Pour le servir, le dessin d’Antoine Carrion est particulièrement réussi, j’ai en tête des scènes de nuit au bord d’un lac (pages 32 et 33), entre peinture fantastique et paysagiste. Mais aussi la composition de la planche page 44, une gamme chromatique plus chaude malgré des événements plus tristes, un jeu d’oppositions bien équilibré entre les vues de près et de loin, de face et de dos. L’utilisation de l’informatique, loin de poser des palns sans âme a au contraire offert des images pleines d’émotions.

Je me suis laissé entraîner dans ce voyage quasi onirique, un mariage de familiarité et d’étrangeté pour cette fable écologique tous publics. Pourquoi pas vous ?

Nils tome 1 : Les élémentaires, Scénario de Jérôme Hamon, dessins et couleurs de Antoine Carrion, Editions Soleil, collection Métamorphose, (14,95€ disponible).


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