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RONIT ELKABETZ : la belle de Jaffa

Ronit Elkabetz BANDEAURonit Elkabetz, la Belle de Jaffa

Nous l’avions rencontrée en marge du Festival du Cinéma Israélien, à Paris, un mois de janvier (2006). L’occasion était trop belle pour ne point prendre rendez-vous avec la réalisatrice (et actrice), femme emblématique d’un renouveau du cinéma israélien en pleine mutation et progression. Née en Israël d’une famille d’origine marocaine ayant immigré en 1963, Ronit entame sa carrière dans la mode avant d’auditionner pour le film The Intended, réalisé par Daniel Waxman. Sans aucune expérience ni formation de comédienne, elle décroche le premier rôle féminin, puis enchaîne les tournages, obtenant le prix de la meilleure actrice en 1994 aux « Israël Academy Awards ».

Après avoir interprété de nombreux rôles au théâtre et à la télévision, elle décide de partager sa vie entre Tel-Aviv et Paris à la fin des années 90. Elle devient une comédienne et une réalisatrice confirmée. Récemment, deux de ses réalisations, Or (Mon Trésor) et Prendre Femme, l’avaient consacrée non seulement en France, mais dans le monde entier. Cheveux noirs corbeau et yeux de braise, Ronit associait la grâce et le mystère.


 

Ronit Elkabetz1Ronit, vous n’êtes pas dépaysée à Paris, votre seconde ville de cœur ?

  • Je fais de nombreux allers-retours entre Tel-Aviv et Paris, mais je ne suis pas Parisienne pour autant. Je suis Israélienne.

Justement, pensez-vous que votre vision philosophique ou spirituelle soit devenue différente de celle que vous possédiez avant de parcourir le monde ? Ou de celles de vos consœurs israéliennes ?

  • Non, non, même si la vision change avec votre perception. Je vois toujours de l’intérieur. La vraie vision vient de là. Ensuite, ta vie emmagasine des éléments extérieurs qui peuvent faire évoluer tes sentiments. Je ne pense pas que j’aurais créé des œuvres différentes si j’étais restée à Tel-Aviv. Même si je voyage beaucoup, je vois très peu de choses. À Paris, je ne sors que pour aller travailler et faire mes courses au supermarché. J’ai appris le français au travers des rencontres, mais je ne suis pas occidentalisée pour autant. Je porte en moi des choses profondes, qui viennent de très loin et tout ce que je vis actuellement se passe au travers d’instants nostalgiques, vers des choses que j’ai déjà vécues. C’est un peu mystique et spirituel ce que je vous dis. Mes films qui ont du succès en France sont des longs-métrages qui parlent purement de la société israélienne, même si le propos est universel et humain partout dans le monde. Ce sont des êtres qui essaient de vivre ou de survivre. Les couleurs sont différentes pour les Israéliens à cause de leurs origines, de leur culture, de leurs coutumes, Israël est un pays multiculturel qui réunit beaucoup de pays différents. Israël est un pays riche : il y a des Georgiens, des Marocains, des Algériens, des Polonais, des Roumains, des Palestiniens, des Argentins, des Ethiopiens, des Américains, des Français… Si vous voulez connaître un maximum de cultures en un seul voyage, notre petit pays est l’idéal.

Alors pourquoi cette évasion ?

  • Si j’ai décidé de quitter Israël, il y a quelques années, c’est parce je me sentais étouffée. J’avais l’impression d’avoir clos un chapitre et qu’il fallait passer à une autre étape. Il fallait que je parte pour revenir avec des yeux nouveaux et frais. Ma vie privée et professionnelle sont liées et ne font qu’un. La France, c’est un grand studio où je viens rêver et je repars pour me réaliser. Il y a quelque temps, c’était le contraire. J’ai un énorme besoin de bouger et de passer d’un pays à l’autre. C’est assez étrange cette nécessité vitale. Israël est mon pays natal, ce sont mes racines. Quand je suis arrivée en France, je n’étais personne et ne parlais pas la langue. J’avais ce rêve. Je ne saurais pas encore l’expliquer. C’est une histoire d’amour mystique. Je voulais m’ouvrir dans ce monde qui allait me mener sur mon propre chemin. J’ai besoin de faire le rapport entre les deux pays. Prendre la France et l’emmener en Israël et vice-versa. Une nécessité inexplicable.

Ronit Elkabetz2Avez-vous appris des techniques différentes de tournage en France ?

  • Je suis une autodidacte de la réalisation. J’ai commencé par être comédienne. Je n’ai pas connu le travail de metteur en scène avant d’arriver en France. J’ai voulu même oublier ce que je savais en tant qu’actrice, repartir de zéro, pour apprendre et avancer de plus belle. J’ai travaillé pendant un an au «Théâtre du Soleil» d’Ariane Mnouchkine, puis fait un one-woman show sur la vie de Martha Graham, enchaîné avec Le Roi Ubu avant de rencontrer les réalisateurs Zakiah et Amed Buschala, qui m’ont donné un premier rôle en France dans leur film Origine contrôlée. À ce moment, j’ai découvert une grande différence dans l’attitude des gens du cinéma. En Israël, on perfectionne tout avec le minimum de conditions. Nous sommes devenus les spécialistes de films de qualité avec le minimum de budget.

Quel est le budget commun d’une production israélienne ?

  • Typique ? 500.000 Dollars. C’est le prix pour une pub en France. C’est vraiment rien. Mon film, Prendre Femme, je l’ai tourné en 23 jours.

Comment préparez-vous un film dans une période de temps si court ?

  • On travaille 14 heures par jour. On se maquille dans des toilettes de fortune. C’est très serré, mais il y a une magie. J’aurais aimé travailler avec plus de souplesse, de repos. Avec les années, cela devient très fatigant. Tout doit être en place bien avant pour ne rien laisser au hasard. J’ai appris beaucoup de choses sur ce tournage que je n’aurais certainement pas connues si j’avais tourné en France avec un autre budget ou une autre technologie. Bien sûr, j’aurais préféré cette façon de travailler, mais c’est dans la difficulté qu’on se révèle ou qu’un film puise sa grandeur.

Ronit Elkabetz3C’est ce qui fait la grande différence entre le cinéma indépendant et les block-busters des grosses compagnies. La facilité engendre souvent la médiocrité.

  • Il y a des choses extraordinaires dans le cinéma français. L’énergie y est complètement différente. On peut prendre le temps, il y a du vin le midi, tout marche plus lentement ; c’est bien, mais différent. L’agitation, le stress, être sous la pression, est exténuant. J’ai terminé le tournage de Prendre Femme, malade. Je ne pouvais plus prononcer un mot, même à mon équipe. Je ne veux plus revenir à ce genre de conditions. Même si je sais qu’elles ont été fastes pour ce long-métrage. Je prépare mon prochain film et j’essaie d’obtenir des conditions honnêtes. C’est toujours difficile en Israël, mais cela donne quelque chose de très fort. Le cerveau est en ébullition 24 heures sur 24. Le prix à payer est cette grande fatigue qui s’abat sur vous à la fin du tournage. Vous êtes comme un petit chien mort.

Contre-courant de la politique d’Ariel Sharon, les cinéastes israéliens défendent des valeurs de paix et de tolérance. Quelle est la portée de ce combat ?

  • Le domaine cinématographique est mené par des artistes qui n’ont pas beaucoup de poids par rapport aux politiciens. Nous sommes des gens à part. Nous venons de courants différents. En défendant la tolérance, en se battant contre les lois, contre le gouvernement, on se met la censure et la politique à dos. Nous nous sommes élevés contre l’argent donné à l’armement, au ministère des Armées. La culture est le cadet des soucis des politiciens israéliens.

Et comment le peuple réagit-il ?

  • Pendant des années, il y a eu une sorte de malédiction qui a pesé sur le cinéma israélien. Le public détestait l’idée d’acheter un billet pour voir un film israélien à cause de ses qualités politiques ou intellectuelles. Il jugeait les films ennuyeux, pas crédibles et trouvait maints arguments pour attendre leur passage à la télévision. Depuis 2003, il y a une sorte de nouvelle tendance, une vraie révolution qui se produit en Israël et ailleurs dans le monde parmi les spectateurs israéliens. C’est en donnant une vision plus personnelle de la société israélienne au sein de leurs œuvres, que les créateurs ont commencé à toucher le cœur de leurs compatriotes. Chaque minute est vécue douloureusement et quotidiennement par des milliers de gens depuis la naissance de l’état d’Israël. Cette souffrance est reportée par tous les médias. Les gens veulent sortir et aimer. Ils veulent oublier ce quotidien pendant quelques heures. Cette situation marque notre vie et tous les évènements culturels tournent autour de ce conflit israélo-palestinien. Mais Israël et la Palestine ne sont pas que des pays politiques. Des gens y vivent socialement.

Ronit Elkabetz4Justement, comment la femme y est-elle considérée ?

  • Je pense que dans le monde entier, la condition de la femme reste inférieure au statut des hommes. Encore plus dans le domaine cinématographique. En Israël, pour avoir la possibilité de créer pour une réalisatrice, il faut posséder une force virile. Il n’est pas simple de faire sa place parmi des hommes contrôlant le domaine de toutes leurs forces, tous leurs moyens et tout leur temps. La femme possède d’autres obligations, qu’elles soient familiales, maternelles. En apparence, la force n’est pas chez les femmes. J’ai eu de violentes réactions de la part de ces hommes qui ont le pouvoir suite à la projection de Prendre Femme. Des hommes qui n’ont pas les moyens de juger, de comprendre cette œuvre. Une femme qui se bat contre une société patriarcale, qui crie sa douleur, cela fait peur aux hommes. Ils ont tout fait pour étouffer et détruire ce cri. Et cela a été très violent pour moi. J’ai été accueillie merveilleusement bien en France et ailleurs. Le film a été récompensé par des Prix. Présenter ce film, surtout aux femmes en Israël, était un grand rêve. Il est facile de faire taire une femme. 90% des hommes ont aimé la scène du début quand huit hommes sermonnent une jeune femme seule sur une chaise et l’incitent à se taire, à baisser la tête, à consentir à souffrir et à rester avec son mari. Mais à la fin du film, après vingt ans de réclusion, de silence, elle se décide à parler, c’est un cri qui jaillit. L’entière population masculine a insulté l’héroïne en disant qu’elle était folle, hystérique, psychopathe, anormale. Où est la modernité, le progrès là envers la femme ? Seules les jeunes ont bien réagi.

C’est très lié à la religion.

  • Tout est lié à la religion. C’est un pays qui est lié à la religion. C’est une éducation patriarcale, masculine. Israël est un pays mené par des hommes, construits par des hommes. Au travers des guerres, les hommes se sont imposés. Les femmes n’ont aucun rapport avec la guerre. Ce n’est pas leur film. La guerre est journalière et les femmes veulent en montrer un autre visage, plus humain.

Et si le monde était gouverné par les femmes, serait-il sans guerre ?

  • Je ne peux pas l’affirmer. Que des femmes ? Non, non. C’est problématique. Il faut un mélange. Nous avons eu Golda Meir qui n’est pas l’image même de la femme de paix.

 


Eric Coubard (interview janvier 2006)


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