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Disque du jour : ALEX HARVEY (coffret)

Le disque du jour

ALEX HARVEY, « The Last Of The Teenage Idols » 

Last of the teenage idols 14CD box setJe n’aurais jamais cru voir ça avant que la camarde vienne me chercher. Alex fut si mésestimé de son vivant, si réduit à quelques stéréotypes après sa mort, prématurée, à 46 ans, emporté par un l’arrêt brutal d’un cœur qu’il avait, il est vrai, trop grand pour le monde dans lequel il devait s’exprimer, qu’un tel coffret me semblait parfaitement inenvisageable. Mais il est là, et c’est sans hésitation le coffret que je choisirais s’il me fallait n’en choisir qu’un. Je pense même avoir désormais, pour seul vœu post-mortem, qu’on m’enterre (ou me brûle, pas encore choisi) en sa compagnie. Chronique ci-dessous pour ouvrir l’objet et en analyser le contenu.

 


ALEX-HARVEYD’abord, comme à l’accoutumée, un bref rappel histobiographique. 
Alex Harvey est né dans un quartier pauvre de Glasgow en février 1935, gagna le concours du « Tommy Steele écossais » (sic) en avril 1957, écuma quelques années les clubs avec son Soul Band dans la première moitié des années 60 (2 albums officiels au compteur, Alex Harvey & His Soul Band en 1964 et The Blues en 1965), puis entreprit une carrière solo assez hiératique et hétéroclite dans la seconde moitié (1 album officiel, Roman Wall Blues en 1969) pour devenir enfin le guitariste du backing group de la revue Hair. En février 1972, il rencontre le groupe considéré comme l’un des plus heavy sur le marché, Tear Gas, avec qui il décida de monter cet équipage improbable baptisé le Sensational Alex Harvey Band (et désigné souvent par l’acronyme SAHB), que l’incroyable prestation au festival de Reading en août 1973 transforma outre-manche en phénomène populaire, en particulier scénique, durant les 3 années qui suivirent (d’innombrables concerts et 8 albums officiels : Framed en 1972, Next en 1973, The Impossible Dream en 1974, Tomorrow Belongs To Me et Live en 1975, The Penthouse Tapes et SAHB Stories en 1976 et Rock Drill en 1977). Epuisé, exploité, endetté, (désab)usé, imbibé, Alex Harvey s’effondra psychiquement et physiquement, mais reprit la route dès 1978  sous le nom de Alex Harvey & Quad, puis Alex Harvey & The New Band, avec de nouveaux musiciens (1 album officiel The Mafia Stole My Guitar en 1979 et un inachevé The Soldier On The Wall en 1982). Et cela nous amène ce 4 février 1982, sur ce quai du port de Zeebrugge où, en attendant le Ferry, Alex Harvey succombe à un infarctus massif. Un infarctus à la mesure du personnage, de cet « ogre dans un monde de chochottes » pour reprendre une expression que j’emprunte au Goof.

Ici point n’est l’endroit pour évaluer les mérites de l’œuvre d’Alex Harvey. Et puis je ne suis pas la personne désignée. Alex Harvey fait effectivement partie de mes 3 ou 4 « artistes » préférés et ce depuis 1972 (oui je vais bientôt signer dk-cochyme comme ça ce sera clair pour tout le monde). Pourquoi ? Parce qu’il représente, tel le point triple de l’eau (celui où co-existent ses 3 états, gazeux, solide et liquide), une sorte de point triple musical où co-existent la rage du rock (les punks reconnaitront même en Alex un inspirateur etFramed fit en 1972 l’effet d’un salutaire rappel au réel après 10 ans de planeries, paillettes et virtuosités gratuites), l’émotion de la chanson française à textes (il reprendra d’ailleurs de manière bouleversante le « Au Suivant » de Brel sous le titre « Next ») et le symbolisme décadent du cabaret (la scénographie de SAHB n’est pas sans faire penser à celle montrée dans le film Cabaret dont Alex reprendra d’ailleurs, non sans créer quelque émoi, le chant nazi Tomorrow Belongs To Me). Mais on pourrait ajouter une diversité musicale sans égale, une complexité dans les structures des morceaux qui n’en sacrifient paradoxalement pas la dimension primitive (il y a quelque chose de tribal dans cette musique), une voix qui flirte avec celle de Billie Holiday et qui couvre toute la palette émotionnelle, des textes narratifs dont on ne finit jamais d’explorer les méandres sémantiques, bref plus les années nous éloignent de cette œuvre singulière, plus elle paraît intemporelle. Bien sûr chacun aura ses préférences dans les périodes que couvre ce coffret « exhaustif » (j’expliciterai les guillemets un peu plus loin), et beaucoup plébisciteront celle qui va de Next à Tomorrow Belongs To Me. Mais personnellement, j’ai toujours eu un fort faible pour « Rock Drill », grand album maudit, noir, kfardeux et dépité, qui eut le malheur de sortir en pleine vague punk, sinon certain qu’il serait devenu un de ces albums légendaires dont personne ne nierait plus aujourd’hui la grandeur.

SAHB« Oui mais alors » vous entends-je marmonner (si si vous marmonnez, malgré l’âge j’ai l’ouïe fine), « il vaut le coup ce coffret, parce que quand même, l’est pas donné donné ?». C’est sûr qu’on s’en tire guère à moins d’une dizaine d’euros par CD, et que si l’on possède déjà tout ce qui existe d’Alex Harvey sur ce support, alors on est autorisés à considérer que les inédits doivent être comacs pour investir autant en ces temps d’austérité. Factuellement, il y a 21 titres inédits et 59 qui apparaissent pour la première fois sur un CD. Il ne s’agit pas de chutes de studios, de démos ou de versions alternatives, comme dans hélas trop de coffrets, mais le plus souvent de ces trous si fréquents dans les rééditions CD des discographies, et dans ce domaine Alex Harvey fut gâté. En guise d’inédits complets, on trouve surtout (et ce n’est pas rien) les morceaux joués à l’Hammersmith Odeon le 24 mai 1975 et non retenus pour le « Live » officiel. Hélas, la qualité sonore est encore moins bonne que celle de l’album officieux que le fan club avait réalisé pour les happy fews (minus « Sergeant Fury ») il y a quelques années. Rien de honteux, mais rien à voir avec ces albums offrant les concerts complets des « Live » officiels tels celui de Mott The Hoople et où mixage et mastering sont identiques et de haute qualité pour tous les titres. On trouve aussi d’autres morceaux live (en 1976 au De Montford Hall) ou la très intéressante BBC session de mars 1978 où Alex joue avec Quad, le nom qu’il avait initialement donné à ce qui devint peu après The New Band. Plus intéressant est de trouver des faces A et B de singles dont les rééditions CD des albums de SAHB omettaient l’ajout avec une sorte de systématisme douteux. Ainsi, on peut entendre les fantastiques « Wake Up Davies » (en 1979) et « Big Tree (Small Axe) » (en 1980), qui montrent qu’Alex n’avait, après SAHB, rien perdu de sa verve et son inspiration, loin de là.

Et puis il y a « No Complaints Department ». Au risque de sembler vouloir choquer (moi ? Ce serait bien la première fois), je dirais que l’acquisition du coffret se justifie à mes yeux rien que pour la présence de ce morceau mythique, figurant brièvement sur les premiers exemplaires néerlandais de Rock Drill, avant d’être remplacé par (l’insipide) « Mrs. Blackhouse », à la demande d’Alex Harvey lui-même, qui craignait que l’aspect autobiographique du texte (son plus beau) ne cause trop de chagrin à ses parents (notamment le récit de la mort de son frère Leslie Harvey, guitariste de Stone The Crows, électrocuté sur scène en 1972). Ayant eu la chance d’avoir le fameux exemplaire néerlandais à sa sortie, je faisais partie des rares à connaître cette chanson déchirante dont on ne sort pas indemne, mais pour beaucoup ce sera une dkouverte, et pas la moindre. Il y a sinon pas mal d’ « unreleased on official CD », qui peuvent aussi justifier l’achat pour ceux qui n’ont pas acquis, avec la même obsession coupable que ma pomme (coupable selon les critères rétrécis de mon banquier qui n’a jamais compris la nécessité d’obérer mes maigres émoluments avec des achats aussi dispensables… à ses yeux) tout ce qui touchait de près ou de moins près à Alex Harvey, mais ce serait un peu vain. Disons que vous trouverez tous les titres sur lesquels figuraient Alex Harvey dans les albums (opportunistes) The Joker Is Wild (des sessions londoniennes qu’Alex Harvey enregistra entre 1969 et 1971) et Rock Workshop (enregistré en 1971).

SAHBAlors pourquoi ces guillemets à « exhaustifs » ? Et bien parce qu’il manque (sans raison) tout de même 3 titres (et pas des moindres) de The Mafia Stole My Guitar (« Don’s Delight », « Wait For Me Mama » et « Oh Spartacus »), 3 de The Soldier On The Wall (« Billy Bolero », « Nervous » et « Mr Florist »), qu’il n’y a pas l’album Can’t Get Enough (qui servit de matrice à The Impossible Dream), dont la sortie fut annulée pour cause de production calamiteuse (due à Shel Talmy, qu’on avait connu plus inspiré avec les Kinks), qu’il manque aussi tout ce que l’on trouvait sur l’album Teenage A Go Go, compilation d’acétates retrouvés par le plus grand des hasards, et notamment les morceaux enregistrés avec le backing group de Hair, qui n’auraient pas été de trop ici. Bon, tant pis.

Et l’objet ? Et bien il se présente sous un format 25 x 25 assez peu pratique à l’usage, avec ces deux livres rigides dans lesquels les CD se glissent. Quant à l’aspect visuel il est pour tout dire un peu kitch. Ces photos maladroitement transformées en dessins ne collent pas du tout avec l’univers visuel d’Alex Harvey, et ce à aucun moment de sa carrière. L’incontournable livret, d’une soixantaine de pages, est lui aussi présenté sous pochette cartonnée, qui fait plus penser à un album pour enfants qu’à un livret musical. Doté toutefois d’une riche iconographie et rédigé par Tim Barr, il n’apprendra pas grand-chose à ceux qui ont lu les deux biographies (l’une de John Munro sur Alex Harvey, l’autre de Martin Kielty sur SAHB) actuellement disponibles, mais il est fouillé, factuel et précis. L’ordre chronologique des morceaux est heureusement strictement respecté, et erreur n’a pas été faite de reléguer sur un CD final tous les inédits et raretés. Plus anecdotique, on se demande pourquoi la pochette The Mafia Stole My Guitar ne figure nulle part (un signe que les auteurs ont un souci avec cet album).

En conclusion, et bien avec mon fémur, il est probable que d’improbables profanateurs trouveront quelques résidus de ce coffret quand ils ouvriront mon cercueil. En attendant, il va me servir d’écrin musical pendant encore de longues semaines. Un investissement hautement recommandé donc.

Alex Harvey, « The Last Of The Teenage Idols » (14CD Box Set, Universal, disponible)

 


dkelvin


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