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Le disque du jour : CHEAP TRICK [CD]

Cheap Trick Bang Zoom Crazy HelloLe disque du jour : CHEAP TRICK, « Bang Zoom Crazy Hello »

À l’heure où ils viennent d’être intronisés (« enfin » diront certains) au prestigieux musée du Rock and Roll Hall of Fame, les Cheap Trick sortaient le 1er avril dernier leur 17è album studio dans l’indifférence quasi générale de la presse spécialisée française. Encensés à leurs débuts, à la fin des années 70, par la critique rock, puis conspués quelques années plus tard par la même lorsqu’ils s’enfoncèrent dans les tréfonds commerciaux du rock FM, il est vrai que ce quatuor, originaire de Rockford dans l’Illinois, forme un groupe inclassable, voire même iconoclaste, capable de pondre des brûlots punk enragés comme « Auf Wiedersehen » (repris par Anthrax dans les 90’s), comme des ballades pops sucrées tel le fameux « I Want You to Want Me », repris par Mylène Farmer sur son dernier album. On mesure alors l’écart.

Souvent crédité comme inventeur de la power pop, Cheap Trick pratique depuis maintenant 40 ans un savant mélange de pop saupoudrée de métal et de rock avec un zeste de punk et un soupçon de hard FM (ou glam rock, c’est querelle d’expert). Un cocktail agité pour le moins explosif qui lui permet de passer allègrement et sans aucun complexe d’un genre musical différent d’un morceau à l’autre et même parfois au sein d’un même morceau. À leur décharge, admettons que leur look plus que saugrenu n’a jamais plaidé en leur faveur pour les étiqueter dans un genre précis, qu’on en juge : le batteur ressemble à un guichetier des PTT, les deux minets beaux gosses de service (respectivement le chanteur et le bassiste) arborent des costards roses qui n’auraient pas déplus à Claude François et le guitariste évoque un croisement improbable entre Pee-Wee Herman et Eminem, bref, tout cela la fout un peu mal pour des hardos. En réalité, Cheap Trick joue un rock festif énergique pas prise de tête pour un sou, mais musicalement virtuose et novateur, point.

Donc, Rick Nielsen, le guitariste fou aux mille et une guitares (qui en change à chaque morceau), Robin Zander, le chanteur à la voix caméléonesque (également guitariste accompagnateur en moyenne sur un titre sur trois), Tom Petersson, l’inventeur de la basse à 12 cordes –dont il joue comme un Dieu— reviennent avec un 17e opus, mais pour la première fois dans leur carrière sans leur génial batteur Bun E. Carlos (écarté pour d’obscures divergences artistiques), remplacé pour l’occasion par le jeune Daxx Nielsen, fils du premier. Alors il ne s’agit pas à proprement parler d’un comeback, puisque 7 années seulement séparent Bang Zoom Crazy Hello de leurs deux dernières galettes en date, l’excellent The Latest et Sgt. Pepper Live, enregistrement live de l’album culte des Fab Four réputé pourtant injouable sur scène. Après s’être fait successivement congédier par Epic Records et Warner au milieu des années 90, Cheap Trick a depuis poursuivi sa discographie sur différents labels indépendants et surtout n’a jamais cessé de donner des concerts, n’ayant aucune fausse pudeur à voyager derrière le car de Def Leppard pour ouvrir pour des stades, ou à partir en tournée avec leur copine Joan Jett pour des salles plus modestes. En fait, Rick Nielsen et son gang sont toujours sur les routes, au point qu’on se demande même comment ils ont trouvé le temps d’enregistrer leur nouvel album (cette fois distribué par label indépendant, Big Machine). Alors à la question que l’on peut légitiment se poser avant l’écoute de Bang Zoom Crazy Hello, à savoir, est-ce qu’il souffre de l’absence du phénoménal Bun E. Carlos aux drums, la réponse est non.


Cheap Trick Bang1

 

Car dès le premier titre, «Hearth on the Line», qui ouvre le bal sur un méchant coup de larsen, nous sommes d’emblée rassurés par une rythmique basse/batterie surpuissante. À dire vrai, ce titre n’est pas une réelle nouveauté puisque Rick Nielsen l’avait cédé en 1990 pour l’album Sahara de House of Lords où, en plus de la partie guitare, il en assurait les chœurs avec Robin Zander. À l’époque, relativement massacré par le chant quelconque de James Christian, Cheap Trick transcende et se réapproprie ce petit chef-d’œuvre qui n’aurait jamais dû quitter le giron familial. C’est survolté, le refrain est aussi simple qu’entêtant, Robin Zander pousse une hurlante à la Bon Scott lors d’un spectaculaire break, la composition est originale et ça ne ressemble à rien d’autre qu’à du Cheap Trick. Même chose pour le deuxième titre, «No Direction Home», qui démarre comme une ballade des Beatles avant d’embrayer vite sur du rock goguenard typiquement cheaptrickien. C’est beau et parfaitement construit et Rick Nielsen dans son fulgurant solo de guitare nous fait penser à ces as du patinage artistique qui, alors qu’ils prennent des risques inconsidérés et dont on s’attend à chaque instant à les voir se vautrer, finissent toujours par retomber miraculeusement sur leurs patins.

Nombreux l’ont déjà signalé avant nous, mais «When I Wake Up Tomorrow», premier single tiré de l’album à bénéficier d’un clip, fait penser à du David Bowie. D’ailleurs, Robin Zander avoue que leur idée première avec ce titre était de faire une chanson « à la Bowie ». La star étant encore en vie au moment de l’enregistrement, on peut considérer cela comme un superbe hommage posthume. « When I Wake Up Tomorrow » aurait pu tomber dans le sirupeux, mais c’est sans compter la voix de Zander tellement belle et l’orchestration tellement rock dans l’âme qui font qu’à peine la chanson terminée on n’a qu’une envie c’est de la réécouter.

Après ces trois premiers titres relativement facile d’accès, « Do You Believe Me ? » risque d’en surprendre plus d’un tant il représente ce que CT est capable de produire de plus hard et musicalement ardu. Un rock lourd et qui tâche dont, avouons-le, il nous a fallu plusieurs écoutes avant d’en saisir toutes les nuances. Mais ça marche et le long solo de guitare de 2 minutes qui occupe la moitié du morceau, auquel se joint pour l’occasion Wayne Kramer des MC5, est assurément l’un des morceaux de bravoure de l’album. « Blood Red Lips » nous permet légèrement de reprendre notre souffle. Avec ses claquements de mains et ses chœurs à la Slade, c’est une chanson idéale pour entonner avec ses potes au comptoir une pinte de Guinness à la main : « Bloodred lips, Ohoh, Ya just can’t miss, Blood red lips, Ohoh, Baby just one kiss ». Mais ne nous y trompons pas, malgré la légèreté ambiante, les guitares aériennes nous propulsent dans la stratosphère.

Cheap Trick Bang5« Sing My Blues Away » est la concession obligée à la bonne grosse balade bien sucrée permettant à Robin Zander de faire son crooner à minettes (minettes largement quarantenaires aujourd’hui). Là encore, Cheap Trick évite de justesse de sombrer dans le trop sirupeux. C’est si bien chanté et joué avec goût que cela coule tout seul, et le solo de guitare simplissime et à la limite de l’auto-parodie a ce petit côté « je me fous de ta gueule » irrésistible. Et, surtout, c’est le genre de titre qui vous permet d’écouter un album de hard rock chez vous sans que votre copine ne vous demande de baisser le son.

« Roll Me », dont Tom Petersson, le bassiste, est crédité en premier compositeur, pourrait à la limite passer (selon nos propres critères d’appréciation) pour le morceau le plus anodin du disque, mais cela serait très injuste que d’écrire cela. Construit sur différents niveaux, « Roll Me » est à la croisée des Rolling Stones période « Undercover of the Night » pour les guitares groovy, d’envolées lyriques propres au Hard FM et de rock ribaud bien heavy. Le rythme ne faiblit jamais d’intensité, le refrain est suffisamment accrocheur pour emporter l’adhésion et ici encore le solo de guitare a ce petit truc en plus qui fait la différence. À ce sujet, si Nigel Tufnel, le guitariste de Spinal Tap, est célèbre pour ses amplis qui vont jusqu’à 11, on peut alors dire que ceux de Rick Nielsen ne doivent aller que jusqu’à 9 tant le volume des guitares chez Cheap Trick est souvent relativement bas. Une manière de mettre en avant le son énorme de la basse à 12 cordes de Petersson, ce qui est l’une des signatures du groupe.

Cheap Trick a toujours excellé dans l’exercice de la reprise. On se souvient du démentiel « Speak Now or Forever Hold Your Peace » de Terry Reid sur le génialissime premier album ou bien encore de leur spectaculaire version de « Ain’t That a Shame» d’A. Domino et D. Bartholomew. « The In Crowd », écrit par Billy Page et chanté en 1964 par Dobie Gray (on connaît aussi la version jazz instrumentale du Ramsey Lewis Trio), ne déroge pas à la règle. Pourtant, c’est de la version reprise par Brian Ferry au début des 70’s que Cheap Trick s’inspire le plus, Robin Zander reprenant la façon de chanter du british (encore un hommage), mais en accentuant davantage le côté glam punk. Avec ses guitares slide et ses effets de sélecteur de micro que Nielsen s’amuse à tripatouiller comme un vibrato, « The In Crowd » est une telle réussite évidente qu’on croirait que Cheap Trick en est l’auteur.

Débutant avec un séquencer de synthé qu’on croirait sorti de Who are You des Who, « Long Time No See Ya », 9ème piste de l’album, a dû faire pâlir de jalousie Steven Tyler. Dès la première écoute, on est collé au mur par cette tuerie complète. Dépourvu de solo (ou du moins si discret qu’on n’y prête presque pas attention), mais martelé par un riff surpuissant, c’est dansant au possible (j’ai testé, effet garanti), 200 % addictif et plié en 2 minutes 53 secondes sans qu’il soit la peine d’en rajouter. Robin Zander y montre également qu’il est l’un des plus grands chanteurs de rock encore en vie. D’ailleurs, hey, Angus, pourquoi tu t’embêtes avec Axl pour remplacer Brian Johnson ? Tu ferais mieux de demander à ton vieux pote Rick qu’il te prête Robin le temps de quelques dates… Mais je doute qu’il accepte.

Cheap Trick Bang3Avec « The Sun Never Set » on repart dans le rock FM décomplexé. L’entraînant couplet fait rêver et lorsque le refrain arrive on décolle dans le lyrisme grandiose. Il y a un break homérique avec solo de batterie sur lequel se greffent les accords de la basse, puis les guitares déboulent crescendo jusqu’au bouquet final orgasmisque. Un titre que n’aurait pas renié le grand George Martin, producteur de l’album All Shock Up en 1980 et auquel les Cheap Trick n’ont pas manqué de rendre hommage lors de leur discours au Rock and Roll Hall of Fame.

« All Strung Out », mix de métal punk et des expérimentations du Velvet Underground (Zander y chantant un peu à la manière de Lou Reed sur « White Light/White Heat »), avec sa batterie cognée comme un sourd, sa rythmique en acier trempé, ponctuée de riffs délirants et son break très « opérette rock » laisse pantois et termine en beauté Bang Zoom Crazy Hello. Un album qui n’a certes pas la prétention de révolutionner l’histoire du rock et qui n’est évidemment pas aussi génial que In Color ou Dream Police, mais qui offre 40 minutes de pur divertissement sans aucun bouche-trou et où l’on n’a jamais le temps de s’ennuyer ne serait-ce qu’une seconde. Des 11 titres de l’album transparaît un réel plaisir de jouer et de chanter particulièrement communicatif. On saluera les prouesses de Daxx Nielsen à la batterie, car pour oser passer après Bun E. Carlos, il faut avoir des cojones, mais aussi celui du producteur Julian Raymond, également co-auteur de la plupart des chansons et que les autres n’hésitent pas à considérer comme le cinquième membre du groupe, qui a su grâce à une prise de son exemplaire où chaque instrument est parfaitement audible et un mixage aux petits oignons, offrir un écrin merveilleusement raffiné à ces musiciens virtuoses au sommet de leur art. Tous ces efforts se sont avérés payants puisque dès la première semaine de sa sortie aux USA Bang ZoomCrazy Hello s’est retrouvé à la 31e place en tête du Billboard, ce qui n’était pas arrivé à Cheap Trick depuis 28 ans.

Cheap Trick, « Bang Zoom Crazy Hello » (disponible)

 


Alexandre Jousse

 


Kankoiça
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