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Un jour chez GAINSBOURG

Un jour chez Gainsbourg – 1979

Débarquer chez Gainsbourg à l’heure du café, l’interviewer en roue libre, prendre l’apéro autour de la table basse du salon alors que s’éteint une journée d’hiver pluvieuse… Rien d’étonnant. Enfin, rien d’étonnant début 1979 puisque la cote du chanteur navigue à marée basse. Pour la promotion du nouveau 33 tours enregistré quelques semaines plus tôt à Kingston, sa maison de disques n’a misé ni sur Le Monde, Libération ou un hebdomadaire mais sur Best (tirage 120.000 exemplaires !), bible des amateurs de rock.

Gainsbourg aux armesVoilà comment, personne à la rédaction ne désirant s’y coller, véridique, je découvre en avant-première Aux armes et caetera. La revue ne se soucie guère de Gainsbourg, son fonds de commerce allant du Clash à Téléphone en passant par le punk et le hard rock. Le reggae n’intéresse alors qu’une poignée de lecteurs. De son côté, depuis le début des années 70, le chanteur empile les échecs commerciaux : «Melody Nelson», «Rock around the bunker», «L’homme à la tête de choux». Et «Sea, Sex & Sun», tube disco de l’été précédent ne risque pas de le rabibocher avec les rockers.
Il existe cependant une ouverture. Le groupe Bijou a repris «Les Papillons noirs» et il a écrit pour eux «Betty Jane rose». À Mogador, au Palais des Sports puis à la Bourse du Travail de Lyon, Bijou a fait monter Gainsbourg sur scène, le temps d’un ou deux titres ovationnés par les jeunes spectateurs. Pour sa part, Serge, reconnaissant au trio de la banlieue sud de l’avoir fait découvrir à une nouvelle génération, les a invités chez Jacques Martin !
La rencontre organisée par Jacky Jakubovicz, attaché de presse (et futur complice de Dorothée) dont le rôle se borne à payer le taxi, se résumera donc à un court article de deux feuillets. Du reggae chanté en français ne risque pas de faire exploser le tirage. Trente ans plus tard, la cassette (90 minutes, pleine à ras bord), les photos à la bonne franquette prennent des allures de trésor archéologique.
Autres temps, autres mœurs, le rendez-vous, chez lui, rue de Verneuil, débute par une visite guidée. Statue de L’homme à la tête de choux dans la cour, salon noir aux murs tapissés des Unes de quotidiens évoquant ses frasques, «chemin de croix de Marilyn» dans l’escalier conduisant à la chambre. Quelques années plus tôt pour un magazine de charme, Gainsbourg y a immortalisé Jane, menottée sur le lit.
De retour au salon, accroupi devant la chaîne stéréo (McIntosh à lampes !), il pose le test pressing de Aux armes et caetara sur la platine, pousse les basses à fond et fredonne les paroles.
Fin d’écoute. Accoudé au Steinway, Gainsbourg arbore un sourire farceur. D’entrée, il marque son territoire en me reprenant de volée pour avoir attribué à Max Roméo et non à Lee Roy Smart «Balistic affair», un morceau programmé par ses soins, des mois plus tôt, lors d’une émission animée par Pierre Lescure sur Europe 1.
Gainsbourg aux armes2Le reggae ? Ses anciens musiciens anglais le lui ont fait découvrir à Londres six ans plus tôt. Au-delà du rythme, la contestation politique, le côté voyou, la proximité de l’Afrique, la religion rasta l’ont immédiatement séduit. Sans détour, Serge précise que l’enregistrement n’a pas vraiment tenu de l’aventure puisque Chris Blackwell (patron de Island, le label de Bob Marley) avait arrangé le coup auprès des musiciens de Peter Tosh et des choristes de Marley. Un aveu surprenant dans la mesure où Peter Tosh déteste Blackwell au point de l’avoir surnommé Whiteworst ! Gainsbourg éclate de rire en l’apprenant puis ajoute que ce genre de jeu de mots a dû les rapprocher.
Pas frimeur, il reconnaît n’avoir pas vu grand-chose de Kingston durant la semaine d’enregistrement. Surpris par la désolation des environs de l’aéroport alors qu’il s’attendait à un paysage luxuriant, on l’a conduit en compagnie de son producteur Philippe Lerichomme directement au Sheraton où les dealers faisaient le pied de grue sur le parking. Bien sûr, Geoffrey Chung, l’ingénieur du son, lui a fait traverser un ghetto mais a refusé de l’emmener dans le coupe-gorge de Trenchtown où devaient être prises les photos destinées à la pochette intérieure du disque.

Kingston melodies

Alors que la mode semble pour les chanteurs français d’enregistrer à Nashville (à la suite d’Eddy Mitchell), je m’étonne du choix de Kingston. Lui, s’en tire par une pirouette, affirmant que les autres ne sont pas assez cool pour survivre en Jamaïque ! «Quand on rentrait à 2 heures du matin, certains coins faisaient peur».
Sur place, les premières journées s’avèrent tendues et compliquées. Geoffrey Chung se trouve bloqué à New York et le manager de Tosh, flairant le pigeon, ne cesse de lui courir sur le haricot avec l’honneur d’enregistrer avec des musiciens aussi prestigieux que le batteur Sly Dumbar et le bassiste Robbie Shakespeare. Il lui promet, sans avoir écouté la moindre note que ce disque fera exploser le reggae en France. Une attitude qui, à rebours, ne déplaît pas à Gainsbourg. «Ils dissimulent une sorte de cynisme économique derrière leur message religieux mais la ruse de constitue pas un défaut. Moi, je les trouve vraiment intéressants. Très typés, ils ne doivent rien aux Américains, ni aux Africains».
Le chanteur possède une autre raison de s’angoisser. Il a débarqué sans la moindre maquette ni même de texte. « Je n’avais que les titres des chansons ! Sans eux, je suis perdu. Pour le reste, quelques esquisses mais rien de précis. En fait, il y a eu deux jours de rythmique, une demi-journée avec les chœurs et ensuite une nuit blanche à gratter. Le lendemain j’ai mis les voix en boîte. Cette nuit blanche m’a donné la pêche. Actuellement, je ne peux travailler que de cette façon sur mes textes qui relèvent de la poésie phonétique. Vite et dans le stress. J’ai même réécrit certaines paroles en studio. Tout ou presque a été enregistré en une seule prise».
La levée d’un quiproquo a subitement détendu l’atmosphère des séances. Lorsque Geoffrey Chung arrive enfin, Gainsbourg s’ installe au piano et les musiciens découvrent… l’auteur et l’interprète de « Je t’aime moi non plus », gros hit en Jamaïque. Jusqu’alors, tout le monde le prenait pour le manager de Philippe Lerichomme ! Immédiatement affublé du très mystérieux surnom de «Clive», il quittera l’île sans obtenir d’explications.
Les douze titres sont bouclés en deux jours malgré les difficultés de Sly Dumbar à placer les deux temps propres à Gainsbourg sur ses toms électroniques. «Au début, j’avais une appréhension mais quand j’ai commencé à chanter et que je les ai vus, hilares dans la cabine, ça m’a mis en confiance. Ils me qualifiaient de Barry White français ! Je parle plus que je chante sur la musique et ils étaient snobés parce qu’à première vue je parlais librement et tac, je tombais pile poil avec les choristes».
Des choristes très intriguées par la signification de « Lola rastaquouère». «J’ai seulement expliqué qu’il s’agissait d’une jeune femme… L’idée m’est venue à la lecture d’une plaquette de Francis Picabia, « Jesus rastaquouère ». Comme dans rastaquouère il y a rasta, ça les turlupinait. Après quelques joints bien tassés, elles se trémoussaient sans se soucier des paroles !».

Aux armes !…

Gainsbourg aux armes3Quant à la reprise de «La Marseillaise», Gainsbourg affirme en avoir eu l’idée des années plus tôt car les paroles collent à l’esprit rebelle du reggae. «Et puis, ça lui donne un coup de jeune ! » éclate-t-il de rire. Les musiciens, eux, ont adoré, surtout après avoir appris que le refrain proclamait «Take your Guns» ! Triomphe total.
Alors que l’on passe du café à des remontants plus sérieux, il vante la qualité des musiciens. Bien sûr, ils arrivaient toujours avec deux heures de retard mais une fois en studio, bossaient sérieusement, pas comme les Anglais pour qui c’était toujours tea time, lorsqu’ils ne rentraient pas du pub complètement bourrés. «Ils attigeaient un peu en affirmant que chaque titre ferait un Big One. Ils sont tous revenus au mixage, accompagnés de potes aux gueules d’assassin, et tous dansaient comme des fous en écoutant le résultat».
Serge s’attache alors à la reprise de «Vieille canaille», un titre de 1931 qu’enfant son père lui interdisait de chanter en raison du scandale provoqué par le texte. «Je le trouve très reggae, très cruel pour nous Européens. Impossible de conserver la mélodie. Trop désuète. J’ai changé les harmonies et interprété le morceau près de l’orchestre. Les chœurs sont placés en retrait même si les « viou chamou » ou « viou bandite » donnent un ton marrant».
S’ensuit une digression technique au sujet des neuf pistes de la batterie et de son désaccord avec Sly sur l’intro du morceau puis il sort des photos (celles qui figurent sur la pochette intérieure du disque) prises par Philippe Lerichome au studio Dynamic. «Quand Jane qui pleurait ici car on ne s’était jamais quittés a vu les tronches de ces mecs, elle a eu les jetons. Autour de nous traînaient toujours des mendiants, des types qui avaient fait un single et crevaient la dalle. Ils écoutaient, me demandaient de les aider en me tapant un peu d’argent. Et ils fumaient des joints incroyables roulés dans du papier d’emballage. Le papier, c’est la denrée la plus rare de la ville. »
Tout à coup, une anecdote l’amuse rétroactivement. Un soir, Robbie Shakespeare qui jusqu’alors n’avait guère desserré les dents, l’apostrophe : «Amène-toi, Clive». Gainsbourg pressent le moment où le bassiste va retenir les bandes afin d’exiger de l’argent. Le musicien, un mastard, l’attire dans un coin et après un silence interminable… l’invite à dîner chez lui s’il veut savoir ce que c’est vraiment la cuisine jamaïcaine. Il n’aura pas droit à la soupe de tête de bouc mais à un curry et à du aki, un fruit jaune mélangé avec des anchois pilés.
Le lendemain, dernier jour de mixage, le bassiste appelle Serge devant la console, lève un doigt et lâche «Money !». Gainsbourg attend, persuadé que cette fois-ci, il ne coupera pas au racket. Long silence puis Shakespeare éclate de rire en chantonnant d’une voix caverneuse «One for the money, two for the show» ! Le show, justement, Serge l’envisage en espérant que les Jamaïcains l’accompagneront en France à l’occasion de quelques concerts. «Et puis, il y a ça…» ajoute-t-il en taquinant de la pointe d’une Repetto blanche une mallette de cuir posé près du fauteuil. «Un roman. Top secret. Sulfureux, atomique !». À paraître chez qui ? «Gallimard-NRF évidemment ! Je ne peux pas publier ailleurs».

Art mineur en mode majeur

Au moment où il ressasse sa vieille théorie des arts majeurs (peinture, écriture) et mineurs (parmi lesquels la chanson) débarque Jane, sac-barda à l’épaule dont elle répand le contenu sur un canapé.
– Le p’tit gars, là, il a fait la Jamaïque, lance Gainsbourg, comme j’avais survécu au Chemin des Dames.
– «C’est wrêman danj’reuh ?» s’inquiète-t-elle immédiatement.
L’interview change de sens, chaque anecdote étant ponctuée de «Oh Seurge, tu as ouisqué ton vie ». Jane veut tout savoir de la Jamaïque, la vraie, pas celle des hôtels club de la côte nord où s’entassent les touristes. Et l’après-midi file en douceur entre claquements du Zippo et évocations de Gun Court, la prison «en plein air» au centre de Kingston. Sans se faire prier, ils se plient à une séance de photos, ensemble sur le canapé puis Serge, seul, dans la cour, enlaçant la statue de L’Homme à la tête de choux avant que nous revenions au salon où il pose à côté du piano.
Gainsbourg aux armes4Ce jour-là, ni lui, ni moi, pas plus que ceux qui ont jusqu’alors écouté les bandes, ne mesurent l’impact, n’envisagent la polémique engendrée par Aux armes et caetera dès sa première interprétation à la télé (Top Club Dimanche le 1 avril 1979). Toutefois, entre l’attaque de Michel Droit dans Le Figaro (1 juin 1979) qui lui reproche «de propager inconsciemment l’antisémitisme en associant cette parodie scandaleuse, même si elle est débile, avec notre hymne national» jusqu’au concert de Strasbourg (4 janvier 1980) annulé sous la pression des parachutistes massés au pied de la scène, le reggae envahit le paysage musical français. Et la carrière de Gainsbourg redécolle à la verticale.
Nous nous reverrons à plusieurs reprises en particulier dans sa loge du Zénith (où il a fait installer une partie du mobilier de la maison de la rue de Verneuil !) à l’occasion d’une interview totalement délirante. Aujourd’hui, par peur des poursuites, aucun rédacteur en chef n’accepterait de la publier telle qu’elle le fût en avril 1988. «You’re Under Arrest», enregistré à New York vient de sortir et je lui annonce qu’il se trouve… en garde-à-vue. L’exercice consiste donc à lui présenter des photos de femmes, des suspectes sur qui il doit balancer. Face au «p’tit gars qui a fait la Jamaïque», Serge accepte l’exercice à condition… d’être menotté ! Au dernier moment, je n’avais pas osé lui proposer cette mise en scène initialement prévue. Je retrouve son inexplicable fascination pour les flics, lui qui aime boire des coups dans les commissariats puis se faire ramener rue de Verneuil en panier à salade…
Entravé par des menottes de pacotille subtilisées dans la panoplie de Zorro de mon fils, il lâche quelques vacheries entre deux gorgées de diabolo fraise. Catherine Deneuve, «Miss Suez qui avait un faible pour Bambou», Victor Lazlo «Des lèvres à … , sinon RAS». La photo de Piaf le plonge dans accès de mélancolie. «Je l’ai rencontrée quelques semaines avant sa mort. Elle était venue me voir dans un cabaret. Je devais lui écrire des chansons puisque, à l’entendre, avec des yeux pareils, je ne devais pas être un méchant… C’est étrange, Jane prenait des cours de français dans l’immeuble où Piaf habitait, boulevard Suchet. On a failli se croiser avec cinq ans d’avance». Il évoque ensuite «la délicieuse» Anna Karina avec laquelle un projet de film, «un truc dans l’ambiance Je t’aime moi non plus», sur Paul Léautaud aurait pu voir le jour. Et «Bribri Bardot, sa première érégie» (sic) avant d’annoncer la préparation «d’un album de rock chinois pour Bambou». Du rock chinois ? «Oui, du rock qui s’écoute avec des baguettes». Je lui demande s’il envisage de se cantonais au rock chinois et Gainsbourg pouffe de rire, griffonne aussitôt l’expression sur un morceau de papier.

L’interview se termine par la signature des aveux sur le livret de « Mauvaises nouvelles des étoiles». Une dédicace Gainsbourg, une autre Gainsbarre.
Trois ans plus tard, un dimanche après-midi, j’ai appris la mort de ce drôle de bonhomme qui était passé à côté de ses rêves et n’avait pu se satisfaire d’une gloire acquise en pratiquant un art auquel il portait une estime médiocre. De Gainsbourg, l’Histoire a retenu les chansons mais ni les films, ni le roman, ni les tableaux.


Michel Embareck


Kankoiça
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