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Nina Sayers, DANS LA PEAU

Nina Sayers, DANS LA PEAU

NINA SAYERS BLACK SWAN couverture

« Mon corps est tendu, mon port altier, mon sort inversé. Toute ma peau perle sous les strasses étoilées. Je suis hissée sur l’estrade, comme vissée. La gloire me porte. Mes pieds sont durs comme la pierre, chaussés de pointes, je vois le vide d’en haut. Je suis couronnée de succès. Je surplombe le néant. Je me meus comme une plume en un vent nocturne. Je ne sens plus mon corps. Dans quelle immortalité, j’erre ?  Dans quelle ère ? Suis-je en plein rêve ? Je ne sais plus. Je sens qu’ici tout diffère… Une étrange atmosphère s’insère en moi. Je suis bien. Je suis sur scène devant un parterre d’humains. La musique virevoltant autour de moi s’intensifie et se précise. Je me fige en une aérienne arabesque. Je danse le Lac des Cygnes. Je vogue sur le prologue. J’incarne la princesse Odette. Rothbart, le sorcier, est apparu derrière mon corps ingénu, il s’avance, je le redoute. Il m’envoûte. Désormais, me voilà maudite. Ma silhouette s’arc-boute. Mes bras ondulent comme des ailes qui battent et se replient sans cesse. À présent, je suis le Cygne Blanc. Je vais prendre mon envol. Je vibre sous mon échappée lyrique. Je convole vers l’éternel. Le noir me prend. L’inconscience me noie. Me voilà éveillée, je crois, revenue à la réalité du jour. J’ouvre les yeux. Adieu Odette… Nina, le soleil est là, il faut que tu t’apprêtes… Maman doit déjà taper des doigts, en bas… Était-ce un songe prémonitoire, un rêve divinatoire ? Je l’espère. Bientôt, je le sens, Beth tirera sa révérence, et Thomas me suppliera de la remplacer… J’accepterai humblement. Et je serai propulsée sur la scène, tout devant. Et ainsi débutera mon règne… Je serai dans la peau du Cygne, au double penchant, noir ou blanc. Cela fera tellement plaisir à maman.

 *

NINA-SAYERS-BLACK-SWAN-WEB-TER3Je danse une valse inquiétante avec moi-même. Je semble dédoublée, jumelée au néant. J’aperçois souvent ma propre silhouette projetée en face de moi. Elle survient sombre, suave, sauvage, les cheveux lâchés, les yeux fardés, la bouche offerte, arpentant la ville à mes côtés, comme une noire parallèle. J’ai l’impression qu’elle m’épie, qu’elle me nargue. L’autre soir, j’ai cru croiser son chemin. Oui. Je suis passée à côté de mon inverse destin. Et puis, Lili (ou devrais-je dire Lilith ?) m’est apparue, elle a interrompu ma danse… Depuis, Thomas n’a d’yeux que pour elle. Il la désire. Je crains que le rôle ne m’échappe. J’étais si sûre de moi, mais depuis sa survenue, je ne sais plus… Je dois m’entraîner encore et encore, plus dur, plus sûre. Je suis féroce. Je puiserai en moi l’encre noire du Cygne dont j’ai besoin. Même si cela me tue. Maman semble se contenter de mon échec, comme elle s’est contentée du sien. Il n’en sera rien. Il ne faut plus que je l’écoute, ni elle ni personne. Je ne me fis qu’à moi-même. Personne n’interférera sur ma route. Thomas verra le Cygne Noir en moi. Demain j’irai le voir. Le regard fardé, les lèvres empourprées, je me donnerai à lui. Il verra enfin de quoi je suis capable. Mon ascension approche.

 *

NINA-SAYERS-BLACK-SWAN-3WEBTERDepuis que Thomas m’a choisie pour incarner la princesse Odette, je plane, j’écume les nuages. Il y a longtemps que le Cygne m’a assiégée… Je ne sais pas pourquoi. Sans doute par fatalité. Bien avant ce rêve, déjà quelques stigmates, signes d’une nouvelle métamorphose, s’étaient, en moi, révélés. Je le sais. Il y a quelque temps, je sentais que des ailes s’apprêtaient à pousser entre mes omoplates… Un désir animal me parcourrait le bas-ventre, comme une fusée, en un feu abyssal éveillant mes entrailles. Je pensais à une possession de Satan, l’angélique déchue en moi s’étiolant sous le toit de maman… Mais aujourd’hui, je sais que ce n’était pas le démon que je portais, mais bel et bien, le premier signe de ma destinée. Comme rêvé, Beth a donné sa dernière danse, sa loge est restée béante après son départ, en l’attente d’une étoile prochaine, et me voilà à sa place sur le devant de la scène… À présent, je ne suis que tulle de pureté, voile de virginité, dévolue au ballet. Me voilà vestale arborée sur un piédestal. Tout mon corps est voué à cette œuvre magistrale. Il est esclave de mon art. Il est mon infirme instrument. Il agira comme je l’entends, quitte à m’en défaire totalement.

 *

NINA-SAYERS-BLACK-SWAN-5WEBMon sexe est servile, il s’est tu sous mes enchaînements. Les amours masculines me sont interdites. Je le sais. Tout désir inconnu est refoulé. Tout plaisir, réfuté. Ce sont là de trop grandes distractions pour la perfection que je vise. Maman rode toujours à ma porte. Elle m’étouffe, auprès d’elle, je perds mon souffle, tous ses portraits d’antan me jaugent… Parfois, je crois être encore piégée en elle. Mais le doux visage de Lili me rappelle à la vie. Elle est belle, viscérale, animale, elle danse maladroitement mais avec passion et volupté… Elle cherche en moi, une amitié. Je sens une part de mon être se mirer en elle. Oui, je l’admire. C’est une sœur cruelle. Je suis irrésistiblement attirée par son ombre irréelle. Un désir plus profond s’éveille à chaque fois que je croise sa route, qu’elle me frôle, me sourit. Je crois qu’elle me fait envie… Nous sommes les deux faces d’une même pièce. Les deux notes, noire et blanche, d’un même air… Je dois passer à l’acte. Fusionner avec elle, l’embrasser totalement… De notre union naîtra le Cygne Noir. Je le sens, Lili est la clef, elle m’appelle… Non, Nina, elle est ta rivale, elle t’envie, elle en veut à ta vie. Il te faut la chasser de ton esprit ! Oui… Je ne dois pas tomber dans son piège… Rien ne me détournera de ma voie. Je n’y survivrai pas.

 *

20Je suis à deux doigts d’atteindre mon but. Les séquelles de l’excellence de la danse sur mon squelette me supportent encore. La douleur m’assaille jusqu’aux entrailles. Chacune de mes articulations, des orteils aux talons, des chevilles aux genoux, des hanches à mon bassin, des côtes à mon cou, des épaules à mes poignets, menace de lâcher. À chaque pas chassé, emboîté, mes membres s’apprêtent à se dévisser. Tout ne tient plus qu’à un fil. Tous mes os craquent, mes tendons se rétractent, mes musclent claquent… Je sens que mes pointes de pieds s’atrophient, comme si leurs peaux se joignaient, se palmaient. Mes jambes semblent de plus en plus arquées, fuselées. Mon cou s’étire, mes doigts se racornissent, même mes ongles se muent en griffes. Mes bras s’allongent, leur cadence est devenue zélée, enflammée. Je sais que mon envol est proche. Les ailes qui poussent dans mon dos ne sont pas blanches. Elles sont sur le point d’éclore. Je me transforme peu à peu en cette majesté sacrée à laquelle tout mon être se soumet. Je deviens la divine créature nocturne. Thomas l’a vu, à mesure des répétitions, ma morsure a répandu en lui son venin, Odette, en mon être, s’est enfuie. Le Cygne Blanc fut roi, mais le noir intriguant s’instigue en moi. Je ne sais plus où est Nina. »

 Librement inspiré du personnage Nina Sayers de Darren Aronofsky dans Black Swan.AFFICHE BLACK S


Sur une idée de et par Bertille Delporte-Fontaine


Kankoiça
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