Abonnez-vous !

WELCOME TO GOOFLAND BRAZIL (and Crossroads) 3.0 — Archives — Livres — Uchronia

Marianne, DANS LA PEAU

Marianne, DANS LA PEAU

MARIANNE-LA-BELLE-NOISEUSE-couvweb

 

« Comment c’était déjà ? Le premier vers de Baudelaire… La Beauté ?    « Je suis belle… »  Immortelle… ? Non : « ô mortels!… comme un rêve… » de verre ? ou de pierre ? Oui : « comme un rêve de pierre… Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour, Est fait pour inspirer au poète un amour… » Celui-là, je le connais par cœur…. Après, je ne me souviens plus. Peu importe. Aujourd’hui Marianne, pour toi, ce n’est pas un jour comme les autres. C’est de tableau dont il est question. Oui. C’est de dépeindre mon portrait, ou plutôt non, il s’agit d’un nu, de mon nu.
Je parle de capturer ma nudité.

 *

MARIANNE-LA-BELLE-NOISEUSE-2biswebNicolas est peintre et Marianne aime Nicolas. Pourtant Nicolas m’a offerte en peinture, à un autre. Alors (pour lui ou contre lui), me voilà mise à nue chez un illustre inconnu, pour la beauté immorale de l’immortalité. Nicolas dit que je suis écrivain, mais je n’aime pas ça. Mais, oui, j’écris. C’est vrai. J’écris pour moi. Et là, dévoilée comme cela, mon corps s’oublie, mes pensées se délient, et mon imaginaire prolifère. Cette maison est un véritable mausolée, tout sent la pierre et la poussière (je crois bien, d’ailleurs, que ce lieu est hanté), les plafonds sont trop hauts, et les murs trop éloignés les uns des autres, dès que l’on pousse un son, un écho retentissant résonne. Il ne peut, ici, y avoir de véritable intimité. Une ancienne grange bâtie comme une chapelle… Et me voilà, impie, comme une brebis égarée. La nudité entre ses parois pierreuses prend socle à mes pieds comme dans un marbre brut. Voilà que ma peau frissonne. Voilà que le froid comme l’effroi me gagne. Chaque mouvement de fusain, de pinceau, me fait trembler… Frenhofer me glace le sang. Les marques de son aquarelle irréelle me scellent. Pourtant il y a quelque chose entre lui et moi… Un lien qui nous lie depuis que je suis mise à nue face à lui, un rien, une sensation infime entre nous qui me fascine. Je ne peux l’expliciter. Je crois que c’est le regard impassible qu’il porte sur moi, sur chaque galbe, sur mon visage, sur mes yeux, ou sur la carnation de ma peau, indifféremment, comme s’il voulait saisir l’éternité d’un instant, l’amorce d’un mouvement qui succède ou précède à l’illusion de l’immobilité. Je crois que je suis l’inspiration qu’il attendait. Cela m’amuse d’être une muse, d’être sa muse. J’ai l’impression d’être tombée, telle Electre dans un de ces temples enfouis, à raconter un récit d’un tout autre temps, de m’inscrire dans une histoire aussi vieille que l’humanité. Je me sens Immortelle, ô mortels ! Frenhofer dit, je cite : « Dans la Belle Noiseuse, on sent vraiment le sang… » Il dit aussi que s’il poussait un peu, il verrait le sang…. Je ne suis pas sûre encore de ce que cela signifie. S’agira-t-il de son sang ? ou du mien ?

 *

MARIANNE-LA-BELLE-NOISEUSE-1biswebDix ans de réflexion sur ce tableau… Cinq ans qu’il n’en avait plus parlé. Cette image était devenue pour lui presque un mirage. Il dit qu’elle n’existe pas… C’est comme une Arlésienne Balzacienne… Mais dès qu’il m’a vue, j’ai su… J’ai su qu’il m’attendait depuis longtemps, qu’avec moi, il parachèverait son œuvre… C’est Nicolas qui m’a mise dans ses bras. Il a dit « Oui » pour moi, et nous voilà dans de beaux draps ! Et moi, j’ai fait comme si je ne comprenais pas, j’ai feint l’effarouchée… Alors que je savais très bien ce qu’il en était avec Frenhofer, dès le départ, dès le premier regard. Je crois que je suis sa Belle Noiseuse, dans la peau de Catherine Lescault ou dans celle oubliée de Liz ou simplement dans la mienne… Il m’a choisie… Je crois que c’est parce que j’aime chercher des noises… Comme le dit Frenhofer : « la Belle Chieuse »… Oui, mon cul est une cathédrale, et il attire prières et péripéties… À lui seul, il raconte une histoire. Oui, c’est sûr, il restera dans les annales… J’ai toujours su la qualité de mon cul. J’ai toujours reconnu en lui la valeur de sa beauté. Dieu le sait, une femme n’est rien sans un arrière-train bien flanqué, sans une affolante chute de reins… Une créature n’est divine qu’à l’allure de sa cambrure, à l’endiablée d’un chaloupé déhanché, avec en sus, deux salières de Venus… Je suis la Belle Noiseuse et plus encore, je suis la Venus Callipyge…

*

Frenhofer dit que « Nicolas m’adore, que ça se voit comme le nez au milieu de la figure »… Depuis sa première exposition, je ne sais pas, les choses ont changé… Je pense qu’entre nous, la guerre est déclarée, et sur ma liberté, je ne le laisserai pas l’emporter… Frenhofer m’a demandé si je l’aimais, j’ai pas répondu. Il m’a demandé si j’accepterais que Nicolas fasse passer sa peinture avant moi… Si j’accepterais de le perdre pour un tableau… Oui, ce sont ses mots… Mais si sa peinture, c’était moi ? Et si j’étais son tableau ?

 *

MARIANNE-LA-BELLE-NOISEUSE-4webCinq jours de pose. Je suis déjà usée. La première fois que Frenhofer m’a peinte, j’étais habillée. J’ai cru qu’il n’oserait jamais me demander de me dévêtir. Mais non, ça lui était égal, il me l’a dit d’un revers de main. Je crois qu’il voulait d’abord m’apprivoiser, oui, apprivoiser mes traits. J’ai noué mes cheveux avec un de ses pinceaux, et il a fini par faire mon portrait… Et puis, après, je me suis absentée pour me mettre à nu. Et je suis revenue, une longue tunique pour unique parure, les pieds glacés. Je me suis postée devant lui. L’instant était si fragile. Frenhofer semblait paisible. Quand j’ai ôté le tissu de mon corps, j’étais très en colère. Oui, j’avais des foudres en moi, comme une fièvre… Je ne sais pas pourquoi. À l’instant de me dévoiler totalement, j’ai ressenti le poids de l’étoffe qui m’enveloppait, qui me maintenait civilisée… Alors, une seconde, toute dévêtue, je me suis sentie à la merci des Hommes, puis après, un pouvoir incontrôlable m’a prise et enveloppée comme un habit. Ma vertu primaire m’a revêtue. Je me suis sentie comme une pierre, aussi immuable, aussi inébranlable. Fragile et forte, sans filet, sans drapé. À présent, je suis rendue à l’état de Nature. Avec le port subtil de l’ambiguïté qu’est ma beauté… Me voilà statufiée, déifiée, prête à être immortalisée encore et encore (peut-être jusqu’à ma mort ?) par le Maître qui n’a d’yeux et tête que pour révéler la valeur secrète de mon être…

 *

MARIANNE-LA-BELLE-NOISEUSE-5webFrenhofer est une horreur… C’est un sadique au vrai sens du terme… « On ne vous a jamais appris à marcher avec une machine à coudre sur la tête ? »… dixit le Maestro, mot pour mot… Il me tord dans tous les sens, me courbe, me plie, me casse… pendant des heures. Il va finir par me démembrer, me désosser. Il ne tolère même pas que je respire, que je cille ou vacille ! Je ne peux même plus fumer, ne serait-ce qu’une bouffée… Il ne dit rien, mais je le sais… Il me fixe jusqu’à m’asphyxier ! Il me reproduit sans arrêt… Il veut me capturer, il veut m’assujettir, il veut tout saisir, jusqu’à ma prime intimité… Souvent, il repasse mille fois sur sa toile sans faire un trait. Ici, avec lui, le temps s’est arrêté. Il veut ma perte. Il veut ma peau… Moi, à jamais momifiée dans son caveau. Je sens qu’il veut me posséder, que je sois à lui, de corps et d’esprit. Il veut me réduire à l’état d’objet. Mais que veut-il vraiment ? Que je sois sa nature morte ? C’est lui-même qu’il met à mort et moi, je ne suis plus qu’un prétexte palliatif à sa folie… Je lui suis déjà assujettie… Je suis maudite telle Galatée… Il avait raison, je ne suis pas libre et lui non plus. Va-t-il me falloir mourir, ici, pour que la Belle Noiseuse, sous son pinceau acerbe, ne s’en sorte ?

 *

Je ne peux plus me voir en peinture… La seule vue de la Belle Noiseuse me réduirait à néant. Plus rien ne ressemblera à ma vie d’avant. « Mais tôt ou tard, il s’apercevra qu’il n’y a rien sur sa toile. » Que la possession est impossible.

AFFICHE-LA-BELLE-NOISEUSE-webLibrement inspiré du personnage Marianne de Jacques Rivette dans La Belle Noiseuse.


Sur une idée de et par Bertille Delporte-Fontaine


Kankoiça
février 2016
L Ma Me J V S D
« jan   mar »
1234567
891011121314
15161718192021
22232425262728
29  
Koiki-ya