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Luc BRUNSCHWIG, scénariste humaniste [BD/ITW]

Luc BRUNSCHWIG,  scénariste humaniste

En 2015, Luc Brunschwig fêtait ses 25 ans… de BD. Devenu un des auteurs incontournables avec des succès comme Le Pouvoir des Innocents ou Holmes, il s’est illustré dans des genres aussi variés que la science-fiction ou le drame social. Son œuvre laisse apparaître un auteur soucieux des autres et à l’écoute du monde. Ses scénarios bien travaillés nous livrent des messages riches d’enseignements tout en restant distrayants. On vous laisse découvrir ses réponses complètes et sincères.

brunschwig BANDEAU

J’ai lu dans l’un des collectifs auxquels tu as participé que tu étais publicitaire de formation. Et maintenant la BD. Comment en es-tu venu à ce mode d’expression ?

  • Je dissipe tout de suite un malentendu. Je n’ai eu une formation publicitaire que parce qu’il me fallait faire quelque chose de ma vie après le bac et que rien de concret n’existait pour devenir scénariste de bande dessinée. Je devais rassurer mes parents qui savaient que je voulais faire de la BD et qui, comme tous les parents, savaient que c’était un choix difficile pour ne pas dire hasardeux.
    J’ai donc opté pour une formation en pub et marketing, parce que comme tous les gamins des années 80, ça me semblait un milieu imaginatif et fascinant (vu de l’intérieur, c’est beaucoup moins vrai) proche de ce qui me motivait à l’époque : l’envie de créer.
    Comme tu l’auras compris, la BD, j’ai toujours voulu en faire. Ça a commencé à 8 ans quand mon petit frère Yves s’est soudain mis à raconter dans des cahiers d’écolier les aventures de Takor l’Extra-terrestre en bande dessinée. C’était dément de le voir réaliser ses histoires et je lui ai emboîté le pas.
    Second choc, ce furent les Comics qu’un ami m’a fait découvrir dans Strange, quand j’avais 10 ans. J’ai immédiatement et complètement adhéré à cette façon d’écrire plus dynamique que la façon franco-belge et surtout, j’ai adoré la façon dont Marvel abordait ses personnages : ils n’étaient pas de simples silhouettes vides, mais des êtres complexes, multi-dimensionnels avec une vie de héros et une vie privée, qui avaient des répercussions les unes sur les autres. Ça parlait à l’adolescent que j’étais qui se cherchait et qui, enfin, trouvait des personnages, qui comme lui, étaient bourrelés de questionnements et de doutes.
    Honnêtement, depuis ce moment, j’ai toujours voulu faire ça. J’ai passé mon adolescence à imaginer comment monter un récit, comment le structurer, comment se déplacer dans une histoire pour la rendre abordable à un lecteur et addictive. C’est mon média. La façon dont je m’exprime naturellement.
    Arrivé à l’âge adulte, j’ai encore davantage creusé la question afin de me professionnaliser. Pour cela, j’ai pris les 5 ou 6 BD que je préférais et j’ai décortiqué la façon dont le scénariste menait sa barque. C’est ainsi que dans ma chambre de jeune homme, j’ai étudié dans le détail Alan Moore, Frank Miller, Will Eisner, Goscinny.
    Et au final, ça a donné le tome 1 du Pouvoir des Innocents, que j’ai écrit à 22 ans. À ma totale surprise, les éditeurs qui ont eu le projet en main ont instantanément validé mon travail (moi qui sortais de nulle part) et depuis, je n’ai jamais cessé d’écrire pour la bande dessinée.

Bob Morane et l’histoire d’une renaissance

INT_BOBMORANE2020_01_FR.inddTa reprise de Bob Morane avec Dimitri Armand au dessin et Aurélien Ducoudray au scénario a été l’un des succès de l’automne dernier. Qu’est-ce qui vous séduisait dans le personnage de l’aventurier et surtout que vouliez-vous en faire ?

  • Quand on nous a proposé de reprendre le personnage, j’avoue que nous avons été désarçonnés, Aurélien et moi. Le personnage était issu de la BD franco-belge des années 50 et il ne faisait pas du tout partie de notre mythologie personnelle, davantage tournée vers les Super-Héros américains. De plus, on ne se voyait pas raconter les aventures d’un héros dont les histoires se passent dans les années 50, époque par laquelle nous ne nous sentions pas plus attirés que ça, à moins de vouloir réaliser un récit purement historique.
  • Bref, nous étions vraiment dubitatifs quant à notre capacité à en faire quelque chose d’intéressant. Mais, en y réfléchissant un peu plus, nous nous sommes rendu compte, qu’un aventurier c’était la possibilité de faire traverser le monde à notre héros en long, en large et en travers, tout en lui faisant porter un regard militant sur ce qu’il voit, découvre, les causes dans lesquelles il s’implique. C’était surtout la possibilité d’évoquer des problématiques géopolitiques complexes, de s’intéresser à des sujets éthiques, scientifiques, technologiques, religieux qui pointent leurs vilains museaux de façon ludique, dynamique, en impliquant le lecteur. Bref, c’était le moyen idéal de développer ce qui nous passionne en BD  : faire réfléchir tout en distrayant.
    Ça demandait juste de ramener les aventures de Bob Morane dans le monde contemporain. Celui sur lequel nous avions plein de choses à dire. Ce que le Lombard nous a autorisé à faire.

Cette actualisation du héros de Henri Vernes donnait effectivement, une nouvelle fois, l’occasion d’aborder les conflits ethniques et la question du terrorisme. Parallèlement à cela, on avait pu déjà observer ton intérêt pour les communautés, qui parfois se construisent dans l’adversité ; je pense aux laissés-pour-compte des 3 cycles du Pouvoir des innocents, mais aussi aux kobbels de Mic MacAdam, aux habitants des diverses cités du Sourire du Clown ou de La Mémoire dans les poches, aux Indiens de L’Esprit de Warren… Quelle vision particulière défends-tu ?

  • Je ne sais pas si je défends une vision particulière. Par contre, je viens moi-même d’une religion minoritaire en France. J’ai grandi dans la petite communauté juive de Belfort. Je sentais bien que cette communauté avait quelque chose de rassurant pour les gens qui en faisaient partie, mais qu’elle pouvait être inquiétante pour les gens qui en étaient exclus et qui pouvaient la voir comme un corps étranger refusant de s’intégrer à la communauté au sens élargi du terme.
  • Le communautarisme est quelque chose qui me pose question depuis mon enfance. J’ai toujours été dubitatif devant le discours officiel qui prône l’intégration de tous dans un creuset commun et le fait qu’on autorise en parallèle le développement de communautés fortes, repliées sur elles-mêmes. On voit bien aux États-Unis, où les communautés sont encore plus nombreuses et distinctes que chez nous, que ça ne permet pas de créer une nation une et indivisible, bien au contraire.
    Le sujet est terriblement d’actualité aujourd’hui en France alors qu’on a longtemps cru en être préservé. C’est le cas avec nos banlieues et le « communautarisme musulman du désespoir » qui s’y est développé faute de contacts réels avec le reste de la ville et faute d’intérêt réel du reste de la ville pour ces banlieues.
    C’est sans doute pourquoi je suis si attaché à une communauté humaine plus ouverte les uns et aux autres, où la différence n’est pas niée, ni une forme de repli, mais où elle enrichit l’ensemble et où chacun est considéré à égalité.

Toujours dans Bob Morane, tu faisais apparaître ces prothèses hi-tech ou les casque « neurotech ». Mais on se doute que ce n’est pas un simple goût pour la SF. Tes autres récits comme Après la Guerre, Urban ou Bonheur virtuel (dans le collectif Nique la crise) ont en commun de présenter un univers dystopique. Te sens-tu proche d’auteurs comme Orwell ou Huxley ? Peut-on parler de mise en garde ? Tu nous interroges sur le devenir des sociétés ?

  • Pour te répondre, je crois qu’il faut que j’avoue pourquoi je fais de la BD. Beaucoup d’auteurs écrivent parce qu’ils ont vu des choses et qu’ils souhaitent dès lors partager leurs expériences avec leurs lecteurs.
  • Moi, je n’ai vécu que peu de choses au cours de ma vie. J’étais un gamin timide, complexé et pas très aventureux. Étant de plus très casanier, j’ai eu peu l’occasion de me confronter à la réalité de notre monde et des interactions entre les gens. Je suis venu à l’écriture parce que les livres, et la fiction de façon plus générale, étaient une façon pour moi d’envisager par l’expérience des autres un monde que je ne voyais qu’à distance et que je comprenais difficilement.
    Donc, oui, tu as raison j’interroge notre présent et notre avenir, mais parce que c’est en fait la raison pour laquelle je me lance dans tel ou tel projet d’écriture. Je veux à travers mes recherches pour un scénario, mes réflexions, comprendre mon sujet  à fond, l’intégrer dans ma façon de penser et envisager ensuite vers quoi ce que j’ai découvert et compris peut mener nos sociétés et mes personnages à plus ou moins long terme.
    Par exemple, quand j’ai commencé le Pouvoir des Innocents, je n’avais aucune culture politique. J’étais plus ou moins de droite parce que ma mère me disait que si les patrons vont  bien, les ouvriers vont bien. C’est en pensant le monde du Pouvoir des Innocents, notre monde, que j’ai compris que j’étais bien davantage un humaniste et que ce vieil adage du « patron qui va bien », n’avait plus de sens dans notre monde contemporain, ultralibéral et mondialisé.

Un projet de société

Le pouvoir des innocents—car l'enfer est iciEn effet, ce qui caractérise nombre de tes histoires, c’est leur façon de s’adresser concrètement et directement au public. Tu fais d’une part des constats de dysfonctionnements de la société, comme dans Paroles d’illettrisme, mais d’autre part tu fais des propositions : l’alphabétisation dans La mémoire dans les poches ou dans  Autre chose (l’un des récits du collectif Transports sentimentaux) ; le partage des compétences dans le Pouvoir… Explique-nous ton souhait de ce point de vue.

  • C’est la continuité directe de ce que je te disais plus haut. Je me passionne pour un sujet. Je le comprends et ensuite je l’interroge… En l’interrogeant, se dessinent des problématiques, mais aussi, souvent, des solutions envisageables qui permettraient d’améliorer les choses… du coup, je les intègre à mes récits… j’en fais même souvent leur moteur.
  • J’aime l’idée d’être une force de proposition. De participer à travers mes écrits à la « chose publique » en faisant réfléchir mes contemporains au monde dans lequel ils vivent. De finalement leur montrer que dans ce monde qui semble figé dans une voie, des solutions alternatives peuvent être mises en place. Qu’il ne s’agit que d’une question de volonté. Que souvent, on pense l’avenir avec des réponses du passé, parce qu’elles sont plus faciles à comprendre pour tout le monde et donc plus « politiquement compréhensibles pour les électeurs ».
    Aujourd’hui, beaucoup de gens ont l’impression qu’on est dans une impasse face à l’avenir, alors qu’au contraire notre avenir reste à inventer et que cette réinvention offre des perspectives passionnantes. C’est rare dans l’histoire de l’humanité d’avoir à ce point l’occasion de repenser tout ce qui nous entoure. Malheureusement, ce sentiment d’impasse vient d’un blocage institutionnel et idéologique. Nos élites semblent refuser catégoriquement ce changement de « civilisation ». Et visiblement, les gens n’ont pas non plus envie d’en finir avec cette société de l’abondance…

D’ailleurs, en démontrant ce qui ne marche pas ou ce qui pourrait marcher, c’est comme si tu devenais toi-même un média. Le journalisme est très présent dans tes albums, que ce soit la une d’un magazine, une dépêche, un coupure de presse, un extrait du JT ou une information radio diffusée. Pourquoi ?

  • La presse, télévisuelle ou écrite, je m’en abreuve tout en m’en méfiant énormément. Trop d’infos spectacles, émotionnelles, trop peu de mise en perspective, de tentative d’explication et une façon de hiérarchiser les informations qui me hérissent. C’est complètement contraire à mon idéal d’écriture qui au contraire pousse à la compréhension subtile des actes des uns et des autres.
    Cependant, les médias sont omniprésents dans nos vies et je les utilise du coup dans mes scénarios pour deux raisons :  c’est la possibilité de montrer ce que l’ensemble d’une population sait de l’actualité à travers ce que les médias lui en disent, mais aussi, comment les choses dont nous avons été témoins dans l’album se retrouvent déformées (ou pas) une fois retraduites dans la presse.
    Certaines fois, la différence est hallucinante et crée un sentiment de paranoïa propice non seulement au thriller mais à l’engagement des lecteurs auprès de tel ou tel personnage. Joshua Logan dans le Pouvoir des Innocents est typique de ces anti-héros dont les faits et gestes sont retraduits par la presse dans un sens qui lui est systématiquement défavorable, alors que le lecteur sait qu’il est innocent de ce dont on l’accuse.
    Ça interroge, je l’espère, le lecteur sur ce qu’il croit être la vérité et bouscule ce vieil adage qui dit : « ça doit être vrai puisque c’est écrit dans le journal ».

Le pouvoir des innocents—car l'enfer est ici2Et justement, le pouvoir sur les masses paraît être une autre de tes préoccupations. La classe dirigeante est souvent montrée avec méfiance : les rois dans Vauriens, les politiques dans le Sourire du Clown ou Le Pouvoir, les autorités dans Après la guerre… Que veux-tu montrer ?

  • Là encore, j’en appelle aux raisons qui m’ont fait écrire sur ce type de sujet. Comme je te l’ai dit, je suis né au sein d’une famille juive. La première chose qu’on m’a apprise et qui m’a poursuivi pendant des années, c’est que les juifs ont été victimes d’une extermination quasi systématique pendant la seconde guerre mondiale. Mon grand-père et mon oncle paternel en ont été les victimes.  Mon père y a échappé de justesse en se cachant sous une fausse identité pendant tout le conflit.
  • Tu es un tout petit enfant, mais tu comprends confusément qu’un homme (Hitler) et son gouvernement ont décidé de tuer tout un peuple et que les gens (majoritairement) les ont suivis dans ce sombre dessein.
    La première chose que tu en déduis, c’est que les puissants sont des gens dangereux. La seconde chose que tu comprends, c’est qu’un peuple manipulé par ses gouvernants peut facilement se retourner contre une fraction d’elle-même, dans un élan de folie sanguinaire aberrante. Qu’ils ont en plus la loi de leur côté.
    Ce sont des notions qu’on implante dans ton esprit très jeune mais qui ne suscite tout d’abord qu’une seule et unique chose : la peur. La peur des autres, de ces gens qui peuvent t’en vouloir pour ce que tu es.
    La compréhension de tout ça ne vient  que plus tard et encore, à condition que tu t’intéresses au sujet et que tu ailles à la pêche aux renseignements et pas les premiers venus de préférence. C’est là que l’horreur devient explicable sinon justifiable. Mais c’est aussi là que tu réalises à quel point l’accaparement du pouvoir peut être délétère. Tu découvres la subtilité du mal, loin des caricatures diabolisantes et  du mal absolu qui s’opposerait au bien absolu, comme on le présente souvent. Tu réalises la nécessité d’avoir des garde-fous, de ne pas concentrer le pouvoir en une seule personne ou sur une seule caste. Que le gouvernement du peuple pour le peuple et par le peuple était une belle idée mais qu’on est bien loin aujourd’hui et depuis pas mal de temps de cet idéal.

Dans l’intimité des personnages

À l’inverse, j’ai été interpellé par le rôle joué par un autre type de communauté, celui des saltimbanques. Est-ce le fruit du hasard de les retrouver dans Angus Powderhill, Vauriens ou bien sûr Le Sourire du Clown ? Dans Vauriens, tu as d’ailleurs cette formule presque shakespearienne sur les fous et bouffons : « Il n’y a au monde, personne de plus sage et de mieux informé que ces gens-là ».

  • Oui, c’est assez étonnant de retrouver cette population mise en exergue dans tant de mes récits, car, je te l’avoue, je n’ai pas un goût particulier pour les saltimbanques. Ce n’est pas un monde qui m’attire particulièrement.
  • Par contre, comme eux, je me sens en marge dans la société, un peu en dehors du flux quotidien et des codes sociaux traditionnels. Je vis en ermite dans une maison plantée au cœur d’un minuscule village; Et pourtant, je porte un regard aigu (enfin, je l’espère) sur le monde qui m’entoure. C’est le talent que je vois chez les saltimbanques. Ils se sont inventé des règles. Ils ne sont pas totalement intégrés dans le monde et pourtant, ils se permettent de porter un regard sur ce monde et de communiquer ce regard à travers leurs spectacles. Je crois que c’est une assez bonne définition du rôle de l’artiste, de sa liberté mais aussi de la difficulté que le marginal a à trouver sa place dans une société très normative.
    Du coup, je me retrouve totalement dans cette population en tant qu’écrivain. Et puis, le saltimbanque bouge. C’est plus sexy qu’un écrivain le cul planté dans son fauteuil.

Lloyd Singer 1En parlant de spectacle et jeu de scène : le masque de Makabi (Lloyd Singer), les maquillages des clowns ou tout simplement certains manipulateurs hypocrites ou encore des comploteurs sûrs de leur bon droit… Tu aimes jouer aussi avec les identités ?

  • Quand j’ai eu 20 ans, je me suis posé la question de ce que j’avais envie de raconter en BD. J’avais envie d’en faire. Mais qu’est-ce que j’avais de personnel et d’innovant à raconter à travers ce média ? Certains de mes confrères ont beaucoup vécu, ont vu, ont voyagé.
    D’autres se passionnent pour l’histoire, la science… Moi, j’avoue que ma passion c’était espionner ma mère et ses copines lorsqu’elles se retrouvaient pour prendre le thé, l’après midi. Pourquoi ce goût ? Parce que dans leurs discussions, je découvrais ce qu’on ne voyait jamais au quotidien.  Habituellement, les adultes se drapaient derrière ce masque de perfection, qui donne aux enfants le sentiment qu’ils savent tout, qu’ils sont forts, qu’ils sont justes. Mais à travers les discussions de ma mère et ses copines, je voyais le masque se fendiller et je découvrais une toute autre vérité. Des gens fragiles, partageant leurs doutes, évoquant des faiblesses, des maladies, des tensions dans leur couple.
    Je crois que c’est de là que me vient le goût de présenter des personnages masqués dont on découvre peu à peu le vrai visage, plus complexe et souvent plus passionnant que la version officielle.

Je trouve intéressante bien sûr la façon d’écrire :  le langage familier de certains vient donner une authenticité à leur personnage et reflète leur milieu. Ta façon de raconter est elle aussi particulière. Aucun de tes scénarios ne peut se résumer en une phrase (c’est plutôt un compliment), les intrigues se multiplient et surtout tu sembles adorer le flash-back. Peux-tu nous en dire plus à ce sujet ?

  • Disons que mes personnages ne sont pas au service du récit. Ils ne sont pas là pour le faire avancer à tout prix, mais pour se confronter à des événements qui vont bouleverser leur vie. Je dis bien « leur vie ». Cette vie, il faut donc que je la fasse connaitre, c’est pourquoi j’emploie beaucoup les flash-backs qui permettent de cerner « ce qui a construit dans le temps » tel ou tel personnage.
    Je t’avoue qu’au-delà même d’une bonne histoire, mon vrai but est de mettre des personnages multi-dimensionnels dans le cœur de mes lecteurs. Qu’ils se passionnent pour eux. Mais surtout qu’ils les quittent en ayant l’impression de les avoir vraiment connus… connus de l’intérieur.

Lloyd Singer 2Du coup, j’aime par exemple que les derniers tomes en apprennent plus sur le passé de personnages comme le père Desternod du Sourire ou la famille de Lloyd Singer. À propos de ce dernier, comptable du FBI, comment t’y es-tu pris pour les concevoir lui et sa famille (sans rien révéler) ? Penses-tu à tout au préalable ? Te laisses-tu guider par l’impulsion ? Inventes-tu au fur et à mesure ?

  • Pour Lloyd Singer, c’est assez particulier, puisque je me suis inspiré de mon frère Yves, de sa personnalité et de son physique. Les dessinateurs (Olivier Neuray et Olivier Martin) se sont d’ailleurs largement inspirés de lui pour créer ce héros atypique plus proche de Woody Allen que de Largo Winch. Mon frère est un garçon qui a toujours eu un rapport très sain avec les femmes… jamais basé sur la drague ou la concupiscence. Du coup, c’est quelqu’un qui développait très vite une relation très conviviale avec les femmes qu’il rencontrait, très amicale. Je suis parti de cette idée d’un garçon ayant une attitude à l’inverse de ce qu’on voit habituellement dans la BD où être un héros, c’est avant tout être un macho, un tombeur.
  • Là, je voulais un personnage un peu effacé, qui avait une capacité d’écoute hors norme, qui mettait les femmes qu’il croisait en avant, en leur laissant la place. Les lectrices l’ont très bien compris, et avaient une vraie affection pour ce personnage « différent ».
    S’est ajouté à ça ma connaissance des communautés juives ; j’ai installé Lloyd au sein de l’une d’entre elles, mais aux États-Unis. Puis, est venue s’ajouter encore une vraie envie de parler de la famille. C’est un de mes sujets favoris. Car c’est un de ceux que je connais le mieux. J’ai vécu chez mes parents jusqu’à mes 30 ans, j’ai grandi entouré d’oncles, de tantes et de cousins très proches et qui ont eu une vraie influence sur moi. Je me suis donc amusé à  imaginer à Lloyd toute une famille dont il est le « patriarche » alors qu’il est encore très jeune et avec cette famille, toute une histoire de vie justifiant le fait qu’il portait un regard assez unique sur les « femmes »… une histoire qui est le cœur même du récit et de son originalité.

La vie rendue publique d’un détective privé, me conduit à parler de Holmes. Ce que tu racontes de l’illustre disparu donne envie de relire les romans de Doyle. Les multiples noirs et blancs de Cecil servent bien le propos. Comment se sent-on avec un « matériau » comme Sherlock Holmes ? Pourquoi mener une enquête sur un enquêteur ?

  • Sherlock Holmes, je suis fan. J’ai découvert les nouvelles et les romans de Conan Doyle quand j’avais 20 ans et j’ai dévoré. Tout. Même le matériel apocryphe. Ce personnage me fascine. Peut-être parce qu’il est tout le contraire du jeune adulte un peu socialement paumé que j’étais quand je l’ai découvert. Holmes, il décrypte tout d’un regard, alors que j’étais bien incapable de comprendre quoi que ce soit au monde qui m’entourait en ce temps-là. J’étais admiratif. Ce type me faisait littéralement triper.
    Du coup, j’ai toujours secrètement rêvé d’apporter ma pierre, de reprendre le perso dans une histoire hommage, mais en même temps, je me sentais bien incapable d’être à la hauteur des déductions de Sherlock. L’Angleterre victorienne est un monde bien trop codifié et complexe que je ne maîtrise que trop peu pour être pertinent.
    Il m’a alors semblé qu’une histoire qui serait conduite par Watson, bien plus proche de mes propres capacités cognitives, serait plus à ma portée.
    Mais sur quoi le docteur Watson pouvait-il  bien avoir envie d’enquêter ? C’est là qu’est venue l’idée d’enquêter sur Holmes, les vraies raisons de sa mort aux Chutes de Reichenbach, son enfance, sa famille… car au fond, son compère est bien la seule énigme qu’il ait jamais eu envie de percer. Autour de tout ça est venu se construire une histoire, qui contrairement aux récits de Conan Doyle, place Sherlock et sa famille au cœur de la réalité sociale et politique de l’Angleterre du XIXe siècle… un siècle bouillonnant qui a construit les malheurs et les grands bouleversement du XXe siècle.

On voit donc que la question de l’enfance est également dominante dans tes récits, que ce soit un héros jeune ou un adulte qui se la remémore. Pourquoi cette tendance ?

  • C’est le moment où une personne se construit. Sa vie d’adulte est conditionnée par la façon dont son entourage l’a formée à appréhender cette vie.
    C’est la meilleure façon pour moi de raconter ce qu’est une personne. La ramener à son enfance et faire partage ce souvenir aux lecteurs.

D’autre part, quelques-uns de tes récits sont chapitrés, ce qui n’est pas la norme en BD. Une tentation de romancier ?

  • Non. Ça vient du simple constat qu’un récit, c’est souvent le choix d’un angle d’attaque que tu dois assumer d’un bout à l’autre d’un 46 pages, ce qui est un peu triste.
    Le chapitrage, c’est la possibilité de changer d’angle d’attaque, de façon de narrer le temps de ce chapitre et donc de le faire plus régulièrement. De façon plus variée.

INT_BOBMORANE2020_01_FR.inddEt maintenant ?… Léviathan, ton projet bien avancé, te permet de retrouver Aurélien Ducoudray pour le scénario et de travailler avec Florent Bossard au dessin et à la couleur. Était-ce un sujet mûri de longue date ?

  • Là encore, ça demande qu’on s’arrête un instant pour expliquer deux trois choses. Il y a 5 ans, j’ai glissé dans une dépression qui m’a empêché d’écrire pendant deux ans. J’étais victime de crises d’angoisse qui me prenaient au dépourvu et qui rendaient très difficile le fait de rester seul à la maison (ce qui est un comble pour un ermite). Durant cette période, Aurélien, qui est un ami de 12 ans et que j’ai formé au scénario BD, m’a recueilli un temps chez lui.
  • Durant ce séjour et voyant mon état, il m’a proposé, en dernier recours, de travailler ensemble sur une histoire pour voir si les réflexes revenaient ou si j’étais définitivement perdu pour le métier (j’ai un temps pensé me reconvertir ne voyant pas le bout du tunnel).
    L’histoire que nous avons choisie avait pour point de départ une idée très forte d’Aurélien, mais dont il ne voyait pas trop quoi faire. En gros, c’était de raconter les catastrophes provoquées par un monstre type Godzilla, mais du point de vue des corps de métiers travaillant autour de ces catastrophes : infirmiers, pompiers, policiers, croque-mort, psychologues, ouvriers du bâtiment. On a commencé à cogiter là-dessus, on a un peu revu l’envie de départ et on a démarré un récit autour d’une ville américaine fictive avec un historique très riche.
    Comme Aurélien l’espérait, mes réflexes de créateur étaient au taquet quand on travaillait à deux. On a écrit l’histoire après deux trois séances de travail en commun pour cerner l’histoire et les psychologies des personnages et deux ans plus tard, quand les choses commençaient à aller mieux pour moi, on l’a proposé aux éditeurs. On a reçu la meilleure réception chez Casterman qui nous ont convaincus d’abandonner l’idée d’une ville américaine fictive pour une ville française côtière. Si on voulait une ville riche en histoire avec un grand « H », ce n’était pas ce qui manquait. Nous leur avons donné raison et choisi Marseille pour placer notre récit.
    En quelques heures, nous avons reconstruit l’histoire pour qu’elle soit cohérente avec ce choix, ce qui rendait d’un coup le récit beaucoup plus réaliste et finalement beaucoup plus proche de nos préoccupations habituelles : économiques, sociales et politiques.

Au fait, comment se passe une écriture à quatre mains ?

  • De façon assez conviviale en fait. On se retrouve pour discuter ensemble de l’histoire pendant deux trois jours avec quelques bières et quelques bons repas. Puis, on retourne chacun chez nous. Aurélien commence alors à écrire les dialogues sur le canevas qu’on a construit. Il cadre pas particulièrement son texte. Il écrit un déroulé qui souvent fournit trop de matière, mais est plein de pistes intéressantes. Je prends le matériau de départ, je le découpe, j’ajuste et je pose dessus une mise en scène, des intentions narratives qui sont ma marotte (Aurélien étant un dialoguiste plus naturel que moi).

Tout en laissant le mystère entier, on peut d’ores et déjà dire que certains des motifs évoqués plus haut se retrouvent dans l’album. Avec un titre aux proportions bibliques, un sujet cataclysmique, une enquête policière doublée d’un questionnement scientifique, tes collègues et toi annoncez une série de grande ampleur, non ?

  • Plus ample en tous cas que ce qu’on imaginait au départ. On va partir de Marseille, mais ce qui va se passer là-bas va avoir des répercussions dans l’ensemble de la France puis dans le reste du monde. C’est un fabuleux sujet pour parler de notre monde contemporain. Et pour une fois qu’un drame mondial ne part pas de New York ou de Los Angeles, c’est un régal  !

Pour finir, quels sont tes souhaits et tes nombreux autres projets pour 2016 ?

  • Mes souhaits ? J’espère qu’on va très vite trouver des solutions pour que les auteurs puissent continuer de faire de la BD dans de bonnes conditions financières et sans qu’on pille le peu qu’ils gagnent à grand coup de prélèvements sociaux complètement délirants et disproportionnés au vu des risques inhérents au fait d’exercer un métier aussi précaire.
  • En ce qui concerne les projets, outre la sortie imminente de LEVIATHAN tome 1 chez Casterman au mois de mars, je prépare les sorties de trois autres albums pour l’année : Le Pouvoir des Innocents, cycle 2 tome 4 en avril chez Futuropolis, le tome 4 d’Urban toujours chez Futuropolis en septembre  et le Bob Morane Renaissance tome 2 en octobre.
    J’espère aussi démarrer au plus vite deux projets importants pour moi. Un thriller psychologique très noir intitulé Notre Père et un reboot auquel j’espère m’atteler depuis très longtemps : une version personnelle du super héros PHOTONIK créé par Ciro Tota dans les années 80.

Merci pour toutes tes réponses si riches !

 


Filakter


Kankoiça
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