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Nadine Chevalier, DANS LA PEAU

Nadine Chevalier, DANS LA PEAU

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« Dis-lui que tu l’aimes… Allez vas-y, dis-lui : « Je t’aime »… Vas-y ! Dis-lui que tu l’aimes… Mais, non, je ne peux pas ! Je ne peux pas dire cela… Je regrette… je ne le peux pas… Qu’est-ce que ça signifie ? Je ne sais pas ce que cela veux dire, encore : « Aimer » ? C’est important ça, d’aimer ? Est-ce que seulement cela se dit à la légère ? « Je t’aime ! Je t’aime ! » Dit ainsi, cela me peine… Non, je ne peux pas… Le néant m’oppresse maintenant. Mes yeux se brouillent de larmes. Toutes ces lumières sur moi m’aveuglent… Ce n’est pas « Je t’aime » que je voudrais hurler, mais « Je vous hais » ! Oui ! Je vous hais tous ! Tous, ici, agglutinés autour de moi, je vous hais tous, voilà ! Tous autant que vous êtes ! Je hais cette maudite scène obscène… La pornographie, Nadine, cela n’a plus de mot ! Cela n’a même plus de sens dans ta peau… Silence ! Silence sur le plateau ! Ça tourne, tu le sais bien, alors dis-le ! N’oublie pas que tu es sous contrat et qu’ils te payent pour ça ! Alors vas-y, dis-le ! Fais ce qu’on te dit, dis ce qu’on t’ordonne ! Sens cet homme entre tes cuisses, sens-le dans ton corps, et dis-lui que tu l’aimes, avant de répandre toutes tes tripes sur le plateau… Je me dégoûte, tout me dégoûte : ce faux sang qui m’englue, les odeurs de sperme disparate, ces sous-vêtements trempés de sueur macérée de désir émoussé… J’ai mal au cœur… Je veux tout arrêter… Je le veux. Je vais le faire. Je le fait. C’est décidé ! Je vais leur dire… Oui, je vais leur dire le fond de ma pensée. Car, je ne suis pas qu’une pauvre putain, pas plus qu’une poupée, vous savez… Je suis Nadine Chevalier. Je vais leur dire… Je vais…
— Non… Ne faites pas de photos s’il vous plaît… Ne faites pas de photos… Je suis une comédienne, moi, vous savez, je sais faire des trucs bien… Ça, ici, je le fais pour bouffer, alors ne faites pas de photos, s’il vous plaît.

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NADINE-CHEVALIER-L'IMPORTANT-C'EST-D'AIMERwebServais Mont… Mon dieu, cela faisait bien longtemps qu’un inconnu ne m’avait plus regardée, comme il l’a fait… Je suis troublée. Je me rappelle son air, hier, quand j’ai refusé tout net, de me maquiller, de me préparer pour sa séance photo… Je lui ai dit : « J’ai la tête que j’ai, 30 ans, ça vous déplaît ? ». Je revois encore son regard égaré ! Ah mais, mon vieux, pour vendre, il faut du cul ?! Eh bien, je lui ai montré ma lune et après ? Il n’en a rien fait ! Même si je sentais bien qu’il aurait voulu me dévorer toute crue. Il revient tout à l’heure à la maison à trois heures… Jacques vient de partir au cinéma. Je suis seule. Je me sens bien. En équilibre entre le sourire et les larmes. Je vais enfiler ma robe sombre, brosser mes cheveux, et me farder les yeux… ça lui plaira. Mais, j’ai trente ans, et je ne peux maquiller cela. Je suis si triste sous ma peau de chagrin ! J’ai l’impression que l’on ne voit plus que ça, et ça non plus, je ne peux le dissimuler, et je ne le veux pas… Ce Servais Mont, servi sur un plateau, sorti du chapeau, que me veut-il ? Me remettre au devant de la scène ? Tirer la couverture à moi, et pourquoi ? Que vient-il faire ? Me traîner par les cheveux jusqu’au lit, et me faire sienne ? Sent-il que je suis à bout ? Sait-il que je suis finie ? Que sous mes yeux bleus qui ont fait ma gloire, je ne suis plus ? Ni celle que je fus, ni celle… qui ne reste plus.

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NADINE-CHEVALIER-L'IMPORTANT-C'EST-D'AIMER2webJe sens bien que je revis un peu dans la troupe de Messala. Oui, je crois que je surnage. Oui, je survis… Lorsque je suis sur scène avec Karl, je sens éclore un frère…l’Autriche pleure aussi en son être. Karl me fait penser à vous, mon père, si vous saviez comme vous me manquez… Que ne donnerais-je pour un nouvel été dans les herbes hautes et douces de notre verdoyante Bavière… Mon père… De Vienne, je n’ai à présent plus que le doux parfum de ces quatre murs, que cette vieille folle nous loue à Jacques et à moi. Ces moulures surannées et ces tapis suspendus, voilà, là, mon seul réconfort… J’ai le mal de vivre, ici ou ailleurs. Sans doute, s’agit-il de ce que les autres appellent le mal du pays… Mais c’est bien ce pays damné qui m’a donné son mal, alors que faire ? Je me sens sans patrie. Je le suis. Ma carrière est loin derrière. Je me sens vieille, usée, foutue… Je suis comme au bout de ma vie. Il ne me reste plus que Jacques, que j’aime tant… Mais c’est vrai, à présent, j’ai aussi le théâtre. Oui, il me reste toujours les planches, la saveur de la scène, son goût de sueur et de sang…. Il y a un fantôme qui rôde autour de nous à chaque répétition… Il nous observe. Il s’installe dans la pénombre sans rien dire… Personne ne sait ce qu’il fait là… Il reste dans le fond de la salle en silence… Sans doute, est-ce un mystérieux mécène ? Je me demande ce qu’il peut bien faire, ici… Sans doute, notre travail lui plaît ? Le fantôme de ma dernière pièce, c’était Jacques et je l’ai épousé… C’était il y a presque six ans déjà… Mais celui-là, qui peut-il bien être ? Demain, s’il revient, j’irai lui parler.

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NADINE-CHEVALIER-L'IMPORTANT-C'EST-D'AIMER8webokJe ne suis ni martyr, ni prisonnière, ma vie est telle qu’elle est. Je ne cesse de le dire à qui veut m’écouter… Je t’aime Jacques, jamais tu ne m’as fait pitié, jamais je ne t’ai méprisé. Il faut que tu me croies, où que tu sois… Je sais, au fond de moi, que tu seras toujours le seul que je n’aimerai jamais. Je n’ai aimé personne comme je t’ai aimé, toi… Ô Jacques, pourquoi m’as-tu laissée ici, si seule ! Je t’avais dit qu’il ne fallait pas me laisser… Tu n’avais pas le droit ! Que vais-je devenir maintenant sans toi ? Je ne sais pas ce que ma vie serait, si je ne t’avais pas rencontré… Je serais certainement morte ou, je ne sais pas, sur le trottoir sans doute à l’heure qu’il est, une poule de luxe, une putain des bas-quartiers, une fleur fanée du pavé… Que les dieux sèment des roses sur mon passage. Mon chevalier est mort… Servais sera-t-il un jour ce que Jacques fut pour moi ? Quoi qu’il en soit, je n’ai plus de dette, je ne dois plus rien à personne… Je suis libre de tout, libre de mourir, de vivre ou d’aimer… C’est tout ce qui importe. »

 

AFFICHE L'IMPORTANT C'EST D'AIMER 2Librement inspiré du personnage Nadine Chevalier de Andrzej Żuławski dans L’important c’est d’aimer.


Sur une idée de et par Bertille Delporte-Fontaine


Kankoiça
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