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FLORENCE MAGNIN, un appel à l’évasion [BD/ITW]

Florence Magnin, un appel à l’évasion

Pour bien démarrer cette année, on vous propose de revenir sur les talents de Florence Magnin. Vous avez sûrement croisé ses couvertures de roman, ses illustrations pour les jeux de rôle ou encore une de ses BD. Découvrir ses planches originales au cours d’une exposition, c’est du bonheur, grand format ou miniature, on en apprécie le trait, le grain, les nuances. Engageons-nous avec elle sur les passerelles des mondes fantastiques.

 

Ambre

 

Un sacré coup de crayon

Ce qui frappe dans votre dessin c’est son aspect intemporel, une façon bien à vous de représenter les décors et les personnages. On sait aussi que vous ne procédez pas de la même manière en fonction de vos albums, de vos illustrations ou de vos peintures. Pouvez-vous présenter votre façon de travailler, vos outils, vos préférences ou vos découvertes ?

  • Ma façon de travailler est très traditionnelle, c’est ce qui amène une petite différence avec les bandes dessinées qui sortent actuellement. Je travaille uniquement au crayon ou au pinceau. Je commence par faire un crayonné, que je colorie ensuite ; c’est ce qu’on appelle la couleur directe. Généralement, ce sont des encres avec de petits rehauts de gouache ou d’acrylique.
  • Plus j’avance dans ce métier et plus j’allège. Sur des albums comme Mary la Noire [avec Rodolphe, chez Dargaud, ndr] par exemple, il y avait un traité qui était plus abouti, plus proche de l’illustration (domaine d’où je viens) et au fur et à mesure que je travaille en bande dessinée, j’ai tendance à alléger le trait et maintenant je travaille beaucoup avec des encres et sur photocopie. Je photocopie le crayonné de départ et je mets en couleur directement sur la photocopie.
  • Sur Mascarade, le dernier album paru [2014, Daniel Maghen, ndr], j’ai travaillé avec des feuilles de couleur. L’histoire s’y prêtait parce qu’il y avait une partie réaliste et une partie onirique. La partie onirique est systématiquement sur papier Canson de couleur, de différentes teintes. Même procédé, je photocopie des crayonnés sur ces pages de couleur et je mets en couleur directement dessus. C’est vrai que l’on gagne du temps et que le rendu est très intéressant. Si vous venez avec un crayon de couleur ou de la gouache sur un fond sombre, il y a tout de suite énormément de relief et cela évite de faire les fonds, surtout s’il s’agit de fonds assez sombres : inutile de passer plusieurs fois de suite le pinceau, c’est déjà fait, c’est un gain de temps. C’est un rendu dont je suis très satisfaite. Le danger, c’est peut-être quand la couleur est très sombre, d’avoir un rendu à l’impression qui risque d’être décevant. Sur Mascarade, c’est bien passé.

 

L’illustration

Une des séries qui a contribué à votre notoriété est celle autour du monde d’Ambre créé par Roger Zelazny. D’abord, avec les couvertures des romans. Rappelez-nous dans quelles circonstances vous vous êtes trouvée liée à cet univers.

  • C’est grâce à Yvonne Maillard qui travaillait à l’époque aux éditions Denoël et qui, au vu de mon press-book et des dessins que je lui avais présentés en étant débutante, m’a confié quelques couvertures. C’est elle qui a eu l’idée de me donner la série des Zelazny qui avait déjà été publiée chez Denoël mais sans couverture. Il en fallait de nouvelles et c’est sur moi que c’est tombé. C’était son choix, pas le mien. J’avais déjà lu Zelazny, c’était évidemment très intéressant d’avoir cela à illustrer. C’est comme ça que j’ai commencé à travailler sur les couvertures de livres. Ensuite, le jeu de rôle, puis dans un dernier stade le tarot d’Ambre.

Univers d'AmbreLes cartes, on les retrouve souvent, par exemple dans L’Arcane, dernier tome de L’Héritage d’Emilie. C’est un support que vous appréciez ou qui vous touche particulièrement ? Ou encore parce que l’histoire s’y prête ?

  • J’avais déjà fait des jeux de cartes quand j’étais débutante, un jeu des costumes alsaciens, un tarot des régions de France et ensuite est venu le Tarot d’Ambre, un tarot divinatoire. J’ai compris à ce moment que les cartes ont une certaine magie, c’est quelque chose d’assez agréable à travailler. J’ai pris beaucoup de plaisir à faire le tarot d’Ambre et cela me donnait l’occasion de travailler assez petit et correspondait bien à ce que j’aime faire. Même aujourd’hui, je referais volontiers un tarot divinatoire si j’en avais la possibilité.

Après les cartes, le format se réduit encore avec des miniatures qu’on peut voir exposées de temps à autre. Avez-vous des préférences ?

  • À mes débuts, j’étais miniaturiste, j’ai fait de tout petits dessins qui font 5 centimètres sur 7. J’aime encore travailler petit. Mais pour faire des couvertures, ce n’est pas évident, il vaut mieux travailler plus grand que plus petit. De plus, les miniatures ne peuvent être vendues que directement à des collectionneurs parce qu’autrement cela n’a pas de grand intérêt au niveau de la reproduction.

Vous avez également fait des illustrations pour des jeux de rôle. Vous y jouiez-vous aussi ?

  • C’est un milieu que j’ai fréquenté en tant qu’illustratrice dans les années 80-90, c’était très en vogue. Comme je fais du travail de fantastique et que cela me correspondait bien aussi, j’ai fait Rêve de Dragon, des couvertures pour Casus Belli, etc. Je n’ai jamais été joueuse, je n’ai pas le temps car ce sont des parties qui durent assez longtemps, il faut s’investir. Je n’ai donc connu cela que de l’extérieur en illustrant les textes, cela me suffisait, c’était déjà une approche vraiment intéressante.

 

Mondes imaginaires

De façon plus générale, votre travail porte sur des mondes imaginaires mythologie et contes (Contes aux quatre vents), fantasy (L’Autre Monde), Science-fiction (une partie de L’Héritage d’Emilie), fantastique (Mascarade, Mary la Noire). Mais surtout vous traitez du passage entre ces mondes, c’est marquant dans tous vos ouvrages. Un exemple parmi tant d’autres dans : : L’Exilé (2004, troisième tome de L’Héritage d’Emilie) Hatcliff, l’un des protagonistes fait le choix du 31 juillet pour sa fête, date à laquelle le monde du dieu Lugh devient accessible.Est-ce un appel à l’évasion pour le lecteur et pour vous ?

  • Oui clairement c’est un appel à l’évasion, je suppose que quelque part, au niveau psychologique, je dois avoir envie moi-même d’échapper à la réalité, de façon inconsciente, dans mon travail j’essaie de trouver des portes, des passages et d’autres univers. C’est quelque chose que nous ressentons tous plus ou moins et que j’essaie effectivement de transmettre au lecteur.

 

Visions infernales

Le passage à travers les mondes amène à s’intéresser à des récits de descente aux enfers, un autre motif représentatif dans votre œuvre. On l’observe entre autres dans Mary La Noire : avec un navire nommé le Styx [l’un des fleuves infernaux de la mythologie grecque] Mary est chargée d’accompagner les spectres pour leur dernier voyage. Dans le Cycle 2 de L’Autre monde (Dargaud 2011), le joueur de flûte de Hamelin attire les enfants au son de sa musique, vers une entrée des enfers qui semble empruntée à Dante et Virgile ; le tome suivant s’intitule La bouche d’ombre (Dargaud 2012) et vous livrez un tour d’horizon des enfers mythiques, égyptien ou grec.

  • Beaucoup de ces albums sont scénarisés par Rodolphe qui a lui aussi cette approche de la mort, des enfers, de l’au-delà, etc. C’est un thème récurrent chez lui comme chez moi ; je l’ai repris dans Mascarade ou L’Héritage d’Emilie que j’ai scénarisés moi-même. C’est aussi le fait de sortir de la réalité, d’aller vers d’autres univers sauf que ceux-là sont plus sombres, souterrains ; ils appartiennent à un infra-monde, mais c’est un peu la même démarche : échapper à l’ordinaire. Mais le fantastique a aussi un aspect sombre et j’aime bien visiter un peu tout, aussi loin que je peux aller. Alors cette partie-là, les enfers, pourquoi pas ?

 

Espace et temps

L'autre Monde 1Rodolphe, justement, dans son scénario de L’Autre monde mélangeait le temps et l’espace : l’automne, c’est le pays roux, les saisons sont des lieux auxquels on accède par la route. Dans L’Arcane (L’Héritage d’Emilie) on voit une montre à gousset qui ouvre le passage vers l’autre monde : encore la confusion volontaire de l’espace et du temps. Cet autre thème récurrent était il intentionnel, conscient ?

  • Dans L’Héritage d’Emilie, le concept de départ était de visiter un maximum de styles fantastiques différents. Il y avait une partie heroic fantasy, une plutôt SF, toujours des passages vers des univers de coloration différente. Il fallait que je puisse, au fil des albums, visiter des atmosphères qui soient toujours fantastiques (c’est là que je me sens le plus à l’aise), mais en même temps sur des registres un peu différents. Il y avait même quelques pages assez horrifiques… Le fantastique au sens large m’intéresse dans tous ses aspects. Pourquoi pas faire quelque chose d’un peu plus sombre même la prochaine fois ? J’ai un projet d’histoire de vampires. C’est tout cela qui m’intéresse.

 

Monde des apparences

La question du paraître revient souvent. Les masques dans Mascarade sont le sujet principal et nous interrogent sur le monde des apparences. Ici la découverte d’un décor de théâtre, là des costumes d’une autre époque, etc. Pourquoi ?

  • Tout est lié, on essaie de faire ce qu’on préfère. J’aime beaucoup les costumes, c’est peut-être parce que je suis une femme et qu’il y a une certaine jouissance à la toilette, surtout celles des temps passés parce que c’est plus parlant ou plus beau que ce qu’on met aujourd’hui… Et en même temps, on en revient toujours à cette idée de transgression, de passage vers d’autres univers. Dès l’instant où vous êtes déguisé ou masqué, à plus forte raison les deux, vous n’êtes plus reconnaissable, vous êtes quelqu’un d’autre et c’est aussi cela qui me plaît dans le déguisement et le masque : ce passage immédiat et à la portée de tout le monde. C’est quelque chose que j’ai fait passer notamment dans Mascarade.

 

Vous les femmes…

Je reviens sur ce que vous avez dit concernant les femmes, vous avez donné la parole aux oubliées de la mythologie. Par exemple, dans Contes aux quatre vents, Circé nous dit « Ulysse est un pauvre con ! » C’est une sorte de pavé dans la mare, alors que tout le reste est en retenue et poésie. Certaines femmes jouent des rôles inattendus : la pirate Mary la Noire alors que des femmes pirates il y en a eu assez peu dans la réalité ; Gaëlle l’héroïne de Mascarade, est une nouvelle Alice. Les anciennes prêtresses des Contes aux quatre vents, Emilie le personnage éponyme puis Maeve et enfin l’Arcane… Beaucoup de personnages féminins avec des rôles assez denses, tant mieux. Y avait-il d’autres choses que vous souhaitiez montrer en mettant en avant ces premiers rôles féminins ?

  • Je travaille beaucoup au feeling ou à l’instinct ; ce n’est pas vraiment une démarche de militante féministe. Il se trouve que je suis une femme et que je déplore qu’en BD notamment mais pas uniquement, il n’y ait pas assez de rôles féminins vraiment forts. Il y en a de plus en plus mais il n’est pas inutile d’en rajouter une couche. J’aime bien, même sans me dire « tiens je vais faire une personnage féminin fort », mettre en avant un personnage féminin. C’est personnel et cela vient de façon naturelle. Même pour les seconds rôles, je leur mets un petit quelque chose en plus, j’essaie de les rendre les plus réalistes possibles, même si c’est dans le fantastique.

 

Influences

L'autre Monde 2Je voulais évoquer vos influences. Dans Mary la Noire, j’ai cru reconnaître L’Île des Morts, le célèbre tableau du peintre suisse Arnold Böcklin : une bâtisse coincée entre de hauts cyprès, sur une île rocheuse… Dans Le mal de Lune (L’Autre monde, Cycle 2, Dargaud 2011), les décors souterrains font penser au Fantôme de l’opéra version de 1925 avec Lon Chaney. Dans Mascarade, les extérieurs du château font penser aux aquarelles de Victor Hugo… Revendiquez-vous des influences picturales ?

  • Dans Mary La Noire, c’est effectivement un clin d’œil à L’Île des morts, pas exactement parce que c’est un chef-d’œuvre que je serai pas capable de refaire. Il y a les autres influences que vous avez citées mais je ne les revendique pas spécialement. Elles ne sont pas venues de façon totalement volontaire mais nous, illustrateurs, sommes le résultat d’une foule de souvenirs et de références assimilés, engrangés et qui ressortent sous un aspect ou sous un autre par association d’idées. Je pense que c’est inévitable. Des influences, j’en ai eu des centaines  qui ressurgissent au fil des albums, ce que vous avez cité est très vrai.

Du côté des écrivains, y a-t-il des auteurs de SF ou de fantasy qui pourraient être vos influences : Tolkien, Robert Jordan, Robert Howard, George Martin, Michael Moorcock ?

  • L'Autre Monde 3Pour le fantastique, je suis plus influencée par des illustrateurs anglais du XIXe siècle [Arthur Rackham par exemple]. Pas vraiment du côté littéraire, je lis beaucoup de récits fantastiques mais curieusement, ils ne m’inspirent pas vraiment. Je lis des romans éclectiques aussi bien du Houellebecq que du Amélie Nothomb, de la littérature du XIXe siècle que j’aime beaucoup et ce n’est pas en priorité la littérature fantastique.

Quels sont vos projets ?

  • Mon projet est loin d’être signé, il ne se fera peut-être pas. C’est très difficile en ce moment de signer pour un nouveau projet. On est tributaire des ventes précédentes. Mascarade s’est vendu correctement mais ce n’est pas un gros succès. Le projet suivant est totalement conçu, écrit, avec le personnage principal, mais nous n’avons pas encore signé de contrat. Je ne peux en dire plus, ne sachant pas s’il verra le jour. C’est dommage et frustrant.
  • J’ai un autre projet avec Rodolphe, qui n’est pas encore signé non plus, mais sur lequel nous sommes en train de travailler. J’espère que l’un des deux va passer. J’ai quelques dessins de commandes, notamment des illustrations pour Rêve de Dragon qui renaît de ses cendres et pour qui j’ai déjà travaillé en 2015. Je pense qu’il va y avoir encore des couvertures à faire en 2016.

On l’espère aussi. On compte sur l’année 2016 pour voir se réaliser tous ces projets prometteurs. Merci à vous pour toutes ces réponses.

 


Filakter

 


Kankoiça
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