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RARE : Samuel Fuller parle de « Dressé pour tuer »

Dressé pour tuer AFFICHERARE : Samuel Fuller parle de « Dressé pour tuer »

Le 15 décembre 1984, à Lyon (au cinéma Opéra, pour ceux qui connaissent), devant une quinzaine de cinéphiles seulement, le maître Samuel Fuller parlait de son film Dressé pour tuer (White Dog), un de ses meilleurs et ses plus âpres, un de ses derniers aussi (il avait commencé comme scénariste, au milieu des années 30, rappelons-le). Parmi les quelques chanceux présents au débat, à l’issu de la projection, un futur brazilien qui bien sûr ne savait pas encore qu’il allait enregistrer de bien précieux propos…

Chien_Blanc LIVRE« Il y a de nombreuses années Life magazine, a publié une nouvelle, écrite par Romain Gary (NDR. C’était en 1968), à la fois autobiographique et allégorique, sur lui-même, sa femme Jean Seberg et les Black Panthers à Los Angeles. C’était un conte écrit à la première personne. Il l’avait appelé « Chien blanc » (« White dog »), et c’était en couverture du journal. C’était une superbe histoire. Il n’y avait pas de photographies, pas d’illustrations, juste le texte d’un auteur français. Paramount a acheté les droits. Il y a eu plusieurs versions du scénario, écrites par divers scénaristes. Et plusieurs réalisateurs étaient pressentis, dont Roman Polanski (NDR. Qui s’est enfui à la fin des années 70 pour les raisons que l’on sait). Finalement ils m’ont demandé de le faire. Et je l’ai fait. J’étais très excité parce que j’ai toujours été intéressé par les films sur le racisme envers les noirs, les eurasiens. Je voulais que ce soit comme un coup de massue, que ça tape fort, montrer jusqu’où peut descendre un raciste blanc pour satisfaire sa « bigoterie ». Quand Paramount a vu le film terminé, ce qu’ils avaient lu dans le scénario n’était pas tout à fait pareil à ce qu’ils voyaient sur l’écran. Quand vous écrivez « le chien attaque un noir » sur un scénario, ce n’est pas pareil qu’une caméra qui va dans la gueule du chien, et qui montre physiquement l’horreur d’utiliser un animal contre un être humain sans défense. Que vous croyiez que ça se passe comme ça aux États-Unis ou non, « je me moque » (NDR. Il le dit en français). Si vous me demandez combien il y a de ce type de chiens aux États-Unis, je ne sais pas. Mais hier dans le Herald Tribune, ils ont réimprimé le discours que le bishop d’Afrique du Sud Desmond Tutu a fait quand il a reçu son prix Nobel, et dans ce discours il a expliqué tout ce à quoi les noirs en Afrique du Sud devaient subir de la part des blancs, et il a ajouté « et de leurs chiens ».

Dressé pour tuer1Sur le plan politique, c’était le mauvais moment pour sortir ce film (NDR. C’était en 1982). Les promesses que Ronald Reagan avaient faites aux noirs n’avaient pas été tenues. D’ailleurs 95% des noirs n’ont pas voté aux dernières élections (NDR. De 1984, quelques semaines avant cet entretien où Ronald Reagan venait d’être réélu) car ils se sont dits : « À quoi bon, puisque Reagan va repasser ». Si un tel film avait été montré dans une ville comme Atlanta, Little Rock ou Nashville Tennessee, il aurait suffi d’un vieux redneck bourré dans la salle qui se mette à gueuler « Super, attrape ce bâtard de nègre », et que le type de devant se retourne et qu’il le frappe, pour qu’une bagarre éclate, que l’écran soit déchiré, les sièges détruits, la caisse dévalisée… et les directeurs de salles n’aiment pas ça du tout. Alors ils ne veulent pas de ce genre de film. Je n’aime pas ça non plus, mais ce type de violence est saine… si les véritables raisons sont expliquées dans la presse bien sûr. J’ai fait plusieurs films qui ont provoqué des émeutes, et à mon avis c’est sain, car il n’y aurait pas d’émeutes s’il n’y avait pas de culpabilité. La seule façon que certains ont d’exprimer leur sentiment de culpabilité, c’est la colère. Et dans l’obscurité d’une salle, c’est anormalement normal d’exprimer sa colère de manière violente. C’est l’histoire de l’humanité. L’ironie de tout ça, c’est que la Paramount a mis de l’argent pour acheter cette histoire, qu’elle a dépensé un million de dollars pour écrire différentes versions du scénario, que le film a coûté 7 millions de dollars, la grande partie du budget étant allée aux chiens, et qu’elle a finalement décidé de ne pas le montrer dans les salles de cinéma, de le diffuser seulement sur le câble. De toute manière ce n’était pas un film qui pouvait être populaire sous une administration républicaine. Moins il y a de problèmes avec les noirs, plus la Maison Blanche est contente. D’ailleurs si j’étais un politicien je trouverais que Reagan a raison, mais je ne suis pas un politicien, moi je fais des films, pas lui, et un politicien ne devrait jamais interférer avec un film.

Dressé pour tuer3La plupart des pays sont racistes, mais les États-Unis sont ouvertement racistes, sans honte aucune, mais avec tout de même beaucoup d’hypocrisie. Je voulais faire ce film pour y mettre un frein, enfin un tout petit peu. Et la seule façon, c’est de montrer ce que fait le Ku Klux Klan, de montrer le papa et la maman qui élèvent leurs enfants à être racistes. Et je finis le film en disant qu’il faut élever les enfants des racistes à haïr leur papa et leur maman, et aussi le grand-père et la grand-mère, et puis toute la famille. Si on fait ça génération après génération, peut-être qu’à la dixième on aura progressé. J’ai connu des leaders du KKK, c’était en Arkansas, ce sont des cellules, chaque leader représente 70 personnes, ils se réunissaient entre 11h du soir et minuit dans l’arrière-boutique d’une quincaillerie, j’étais reporter pour un journal qui s’appelait le New York Evening Journal, et mon travail était simple : trouver les noms des leaders de cette cellule. Je suis allé dans une station-service et on m’a dit qu’ils se réunissaient dans cette arrière-boutique. Alors j’y suis allé. C’était comme un décor de cinéma. Il y avait des marteaux, des scies. Et puis il y avait là une femme qui allaitait un enfant, et le bébé portait déjà une petite capuche avec inscrit dessus les 3 lettres « KKK ». Le leader m’a dit : « Vous ne pouvez pas prouver ça, vous n’avez pas d’appareil photo ». Je lui ai dit : « Je ne suis pas un photographe, je suis un reporter, je l’ai vu, et j’écris ce que je vois ». Je vous décris cette scène parce que ce petit bébé là, pendant qu’il tétait le sein de sa mère, était déjà un raciste. C’est pour ça que j’ai voulu finir le film là–dessus.

Dressé pour tuer2Bon, maintenant on va parler de la star du film : Hans, le chien. C’était bien un chien d’attaque, mais pas un vrai chien blanc, c’est-à-dire qu’il n’était pas dressé spécialement à attaquer les noirs. Il y a une loi aux États-Unis qui dit que lorsqu’au cinéma vous faites travailler un animal, n’importe quel animal, même un oiseau, vous ne devez pas le faire travailler plus de 20 minutes consécutives… pas un humain hein, un animal. Pour nous, c’était très contraignant, car avec un seul chien ça revenait très cher. Car c’est très difficile de faire travailler un chien, pas spécialement celui-ci, mais les chiens en général. On a donc dû employer d’autres chiens, des doublures, pour pouvoir ne pas perdre de temps. En fait, Hans reçoit deux signaux, que l’on ne peut même pas entendre. Le premier est d’attaquer, et alors là c’est immédiat, il saute sur la jugulaire. Le second est d’interrompre son attaque. Et donc pour chaque scène il fallait avoir les deux signaux l’un après l’autre. Autant vous dire que pendant le tournage, on n’a pas eu beaucoup de visiteurs. Quand Marilyn Monroe tournait, il y avait des centaines de curieux, mais pas là. Tous les autres chiens étaient comme des figurants à côté de Hans. Ils étaient tous conscient que Hans était la star. Ils voyaient comment toute l’équipe était aux petits soins pour lui, que Hans avait son coin à lui, ils devaient même penser qu’il ne mangeait pas la même chose qu’eux. Quand on passait avec Hans, on pouvait sentir le ressentiment de ces chiens envers lui. Pendant le tournage, Carl, le dresseur, riait parce que j’expliquais toujours la scène à Hans avant de la tourner, comme ça, tout près de sa gueule. En tout cas, pendant les scènes, il m’a donné des regards que j’ai adorés. Quand est arrivé le moment de la scène finale, on avait un vétérinaire de Californie, délégué par une société qui lutte contre la cruauté faite aux animaux, et qui devait faire une piqure au chien pour l’endormir quelques minutes, pour qu’il ait l’air mort. Mais ce vétérinaire était si précautionneux qu’il lui a administré moins de somnifère que prévu. Pour cette scène, j’ai expliqué à Kristy (NDR. Mc Nichol) comment ramasser un homme inconscient, et dans le cas présent Burl (NDR. Ives), qui est plutôt lourd. Il y a un truc pour remettre un homme sur ses pieds en le faisant pivoter. Mais ils ont fait les mauvais mouvements pendant la scène. Alors je leur ai demandé de la refaire autrement, et à ce moment-là le chien a ouvert les yeux, parce qu’il a entendu ma voix, et que je lui avais parlé tout au long du tournage, et puis il les a refermés. Le producteur a alors dit : « Mais le chien a regardé la caméra, qu’est-ce qu’on va faire avec cette prise ? ». Alors j’ai dit « Laissons comme ça, on verra aux rushs à quoi ça ressemble ». Et quand on a regardé la scène, le chien avait l’air de rendre son dernier soupir. Le monteur, quand il a vu le film, a même dit « C’est terrible, on est dans la merde, vous avez tué le chien ! » tellement il a cru que le chien mourait. Quand Ennio Morricone a fait la musique, il a décidé de faire partir la musique quand le chien referme les yeux, de manière à ce que l’on entende le chien respirer.

Dressé pour tuer4J’aimerais encore dire quelque chose avant de conclure. Dans le Kimono Pourpre (NDR. Crimson Kimono, sorti en 1959), je montre 3 générations de Japonais qui vivent aux États-Unis. Le chef des studios Columbia me dit alors : « Vous avez 2 hommes qui sont amoureux de la même fille, et la fille là choisit le Japonais ? », c’était mon histoire effectivement, et pas parce qu’il était Japonais mais parce qu’elle l’aimait. Alors le chef des studios Columbia ajoute « L’autre là, le blanc, est-ce que vous ne pourriez-pas le faire… juste un petit peu méchant ? Pour que les gens acceptent quoi ». Je lui ai répondu : « C’est une vision raciste ça ! Il faut donc en faire un salopard pour qu’on puisse accepter que le Japonais est mieux ? Pour moi c’est du racisme ». À la fin du film, le blanc regarde le Japonais, et le Japonais dit : « Tu es furieux, non pas parce que tu as perdu ta copine pour un autre, mais parce que tu la perds pour moi », et l’autre répond : « Mais non, c’est des conneries ! ». Et le film se finit là-dessus. Cela montre que le Japonais a perçu du racisme où il n’y en avait pas, et que lui-même éprouvait peut-être aussi un certain racisme envers le blanc. Et le chef des studios a aussi dit : « Est-ce qu’on ne pourrait pas enlever votre phrase, celle que dit le Japonais à la fin ? ». Je lui ai dit : « Mais ce n’est pas ma phrase, c’est la phrase de mon personnage, je dois rester loyal envers mon personnage ». Quand j’ai fait le film, j’ai passé beaucoup de temps avec un prêtre bouddhiste de Little Tokyo, un quartier de Los Angeles, et je lui ai raconté l’histoire. Je lui ai lu la dernière phrase du Japonais et je lui ai demandé ce qu’il en pensait. Il m’a dit : « Non, il n’y a pas de souci, nous éprouvons bien autant de racisme envers vous que vous en éprouvez envers nous, c’est une très bonne phrase ». Attention, on ne peut pas toujours en vouloir aux studios. Ils investissent de l’argent, ils ont des comptes à rendre aux banques qui leur prêtent de l’argent. Mais aujourd’hui je blâme Paramount, pas parce qu’ils n’ont pas voulu distribuer le film (NDR. « White Dog »), mais parce que ce sont quand même eux qui ont voulu la filmer cette histoire. Et si on peut comprendre que certains films, pour des raisons politiques, soient interdits ou ont du mal à sortir dans certains pays, comme par exemple « Les sentiers de la gloire » de Stanley Kubrick en France, c’est inacceptable qu’un film soit censuré parce qu’il lutte contre le racisme. »

 


Propos enregistrés, traduits et retranscrits par dkelvin


Kankoiça
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