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Les disques du jour : MELANIE [CD]

Les disques du jour :

MELANIE, « Stoneground Words », « Madrugada », « As I See It Now », « Sunset And Other Beginnings »

La réédition CD, que dis-je, l’édition CD de ces 4 albums qui, depuis 40 ans, n’en avaient jamais bénéficié d’aucune (hormis certains repiquages vinyl plus officieux qu’officiels) est une salutaire initiative (de Cherry Red Records, décidément un label essentiel), mais montre combien, malgré les promesses fallacieuses de l’industrie du disque, il y a encore des trous dans le gruyère de l’offre CD. Reste à analyser sans trop de subjectivité (Melanie est ma chanteuse préférée depuis toujours, ce qui ne va pas rendre le challenge aisé) ces « 4 pavés sur le chemin de l’oubli » que représentèrent pour elle ces albums.

D’abord, un bref rappel histobiographique. En 1972, Melanie a 25 ans et derrière elle une déjà longue série de succès commerciaux et publics, que ce soit avec ses albums (elle en a déjà sorti cinq, 1 live et 4 studios, le dernier, Gather Me ayant atteint la 15ème place des charts américains et la 14ème des anglais). Elle accumule aussi les hits, dont l’un d’entre, « Brand New Key » fera un peu partout dans le monde la Une, non seulement des radios, mais aussi des médias du fait de son texte éminemment truffé de sous-entendus sexuels (« I got a brand new pair of roller skates / You got a brand new key »). Elle en profite pour quitter le label Buddha et fonder Neighborhood avec son mari et producteur Peter Schekeryk. Ce qui pouvait apparaître comme le début d’une carrière à la Joni Mitchell, ou plus tard à la Kate Bush, va se révéler une lente dégringolade vers l’anonymat et, plus grave encore, vers la réputation, qui perdure encore, d’emblème vivant de Woodstock. Contre-sens absolu quand on lit les textes et qu’on écoute honnêtement les chansons de Melanie, qui n’ont, dans leur grande majorité (mais avec hélas des exceptions qui permettent de maintenir cette association) rien à voir avec les folkeries fadasses qui marquèrent ce festival historiquement un brin envahissant. De 1972 à 1975 donc, Melanie, désormais maîtresse à bord (quoique, hélas, son cher mari tiendra trop souvent le gouvernail, imposant arrangements et reprises parfois totalement à contre-emploi) mettra au monde ces quatre albums, mais aussi 2 enfants (2 filles) qui, on le sentira rapidement, prirent rapidement le pas sur ses préoccupations musicales. Mais prenons ce chemin vers le Golgotha du début.

Stoneground Words est celui des quatre qui bénéficie de la meilleure réputation, étant même, pour de nombreux afficionados de la chanteuse, sa grande œuvre méconnue, son Berlin, son Astral Weeks. Je ne partage pas cet avis même si, c’est certain, il reste un très bel album, qui aurait mérité mieux que sa modeste 70ème place aux États-Unis, passant totalement inaperçu ailleurs. S’il garde une certaine fragrance de Gather Me (à mon sens, la plus grande réussite discographique de Melanie) dans les arrangements et les inflexions mélodiques des chansons (le mérite en revient à Roger Kellaway, qui était l’homme protée du son), il s’en éloigne par une bien moindre évidence des sus-dites mélodies, qui paraissent plus accompagner les textes que couler de source comme c’était alors le cas. Le ton général de l’album est assez lourd, réflexif, parfois désabusé et même dépressif, mais ce qui le caractérise, c’est surtout que la dimension folk prend le pas sur les influences européennes (Melanie est d’origine Ukrainienne et surtout amateure de chanteuses de cabaret ou de jazz). Un folk souligné par des orchestrations qui flirtent parfois avec une somptuosité quelque peu déplacée étant donné le caractère intimiste des chansons. Pour être franc, j’ai longtemps été plus sévère avec cet album que je ne le serai aujourd’hui après l’avoir longuement réécouté. Imprégné de son atmosphère, je discerne mieux la subtilité des mélodies de « Summer Weaving », de « Do You Believe » et de « I Am Not A Poet », le tour de force vocal de « My Rainbow Race » (de Bob Seeger). Et puis il y a « Here I Am », ô combien sublime, où Melanie semble se transfigurer en reine de cabaret dans une complainte jazz où, ivre de résignation, elle rivalise d’auto-dévalorisation. Un de ses sommets. L’album propose 2 bonus, 2 faces A de singles jamais gravées sur CD, et échecs l’un et l’autre, même si « Seeds » est une belle chanson qu’il est précieux de pouvoir enfin écouter avec une qualité sonore meilleure que celle de nos vieilles galettes usagées.

Avec Madrugada, s’estompent définitivement les vapeurs de Gather Me. Plus de 18 mois après la parution de Stoneground Words, la présence de 5 reprises sur les 10 morceaux proposés (de la version anglaise, la version américaine nous en épargnant une) illustre l’asséchement d’inspiration ou alors le manque de temps à consacrer à cette activité. Pas que les chansons choisies soient mal reprises (le « Wild Horses » des Stones donne même lieu à un long final assez réussi) mais paradoxalement, elles permettent de s’apercevoir que les compositions de Melanie sont meilleures que ces « grandes chansons » auxquelles elle s’attaque, qu’elles ont une complexité mélodique et une force émotionnelle supérieures (je persiste et signe). Ce qui est manifeste notamment sur « The Actress », le tour de force émotionnel de l’album. Par ailleurs, le choix des auteurs (Croce, Guthrie) ancre Melanie dans le folk, et elle n’est guère convaincante quand elle s’aventure sur les terres de la pop Spectorienne (« Will You Love Me Tomorrow », un hit mineur en Angleterre et aux USA, ce qui semble contredire mes dires, tant pis). Enfin, les arrangements restent souvent envahissants avec moins de tact qu’auparavant, Roger Kellaway n’intervenant plus que sur 3 des 10 titres (en fait enregistrés à l’époque de Stoneground Words, avant qu’il se fût fâché avec Peter Schekeryk). Donc, en dépit de sa jolie pochette (pas toujours le point fort des disques de Melanie), un album fourre-tout, certes plaisant, mais bien en deçà des espérances, et qui ne trouva aucune grâce auprès d’un public passé, en 1974, à autre chose (le glam, le funk, le progressif, le jazz-rock).

Melanie pix1Si parler d’accident industriel serait peut-être excessif pour une petite entreprise familiale telle celle du couple Safka-Schekeryk, on peut toutefois au moins appeler cet album un crash artisanal. Car avec As I See It Now, entièrement piloté par son mari, Melanie plonge pour la première fois (et par chance la dernière) dans la country, genre dont ma phobie histo et hystérique, ne me permet pas plus ici qu’ailleurs, de juger de la qualité. Peut-être me fourvoie-je, peut-être est-ce son Nashville Skyline et les dégustateurs de ces westerneries lancinantes y trouveront de quoi s’émerveiller, ou tout ou moins prendre quelque plaisir, mais personnellement, je n’y entends qu’une interminable succession de ballades country, qui plus est creusant le dangereux sillon de la chanteuse has-been, puisque les textes évoquent en permanence la désuétude et l’appartenance au passé (rien que les titres, « Old Record Machine », « Just An Old Song », « Autumn Lady »). Pour une chanteuse d’à peine 27 ans, c’était tout de même une sorte de progeria artistique. L’absence de Roger Kellaway se fait durement sentir. Plus trace d’un arrangement. D’antan envahissants, ils ont émigré en masse vers d’autres contrées, mais pas cette country-là en tout cas. On exclura du naufrage « Chart Song », mais c’est un morceau live enregistré avec Mike Heron (leader d’Incredible String Band, qui fut un temps sur Neighborhood), et dont l’accompagnement à relents irlandais, offre une parenthèse bienvenue, mais sans génie et bien trop fugace. Bref, si vous devez faire l’impasse sur l’un des quatre albums de cette série, c’est bien celui-là qu’il faut choisir (d’éviter). Sauf bien sûr, je le répète, si la country est votre pinte de bière. Autant dire que si Melanie s’était cantonnée à ce style, je n’aurais pas tanné tant d’années mon monde avec elle.

Sans atteindre des hauteurs stratosphériques, Sunset And Other Beginnings retrouve tout de même des altitudes plus acceptables. Pourtant, tout partait d’une idée potentiellement fatale, puisque le couple se relocalisait à Nashville pour y enregistrer avec des musiciens de studio des sessions connues sous le nom des Creative Workshop. De là à ce qu’il en sorte un nouvel album country, il n’y avait qu’un pas que, par chance, ils ne franchirent pas. Toutefois, pour qui a entendu l’ensemble des bandes enregistrées lors ces sessions, le choix final opéré par Peter Schekeryk (Melanie m’a confié ne jamais s’en occuper) est pour le moins décevant. Le plus préoccupant c’est que, bien que compositrice de la moitié (on a envie d’ajouter « seulement ») des titres de cet album, son rôle semble désormais celui d’une interprète d’un répertoire varié (on pourrait presque dire de variétés), hétéroclite, tournant autour d’une sorte de folk-rock avec emprunts gospel ou blues, mais qui laisse l’impression d’une musique d’accompagnement, ce qui est tout de même une régression totale pour une artiste dont les chansons s’écoutaient quelques années auparavant comme on lit des confessions intimes. De plus, l’accompagnement, marqué par les scories de cette funeste année 75 (piano électrique, guitare wahwahteuse, basse funkysante, chœurs braillards), ne fait rien pour arranger les choses, même si la reprise d’ « I’ve Got My Mojo Working » montre quel incroyable feeling soul cette chanteuse avait dans la voix. Comme d’habitude, les meilleurs moments sont les chansons qu’elle compose et où l’on retrouve la chanteuse introspective et le plus souvent assez profondément mélancolique, étrangement regroupée sur la dernière partie du disque (« What Do I Keep », « Sandman » et «The Sun And The Moon »), ce qui donne à l’album quelque chose d’asymétrique intrigant, mais qui le sauve in extremis de la médiocrité.

À la lecture de ces avis fort mitigés, on peut se demander ce qui justifie l’enthousiasme initial de voir paraître ces éditions CD. Et bien parce qu’il n’y a pas de raison que des pans entiers d’une œuvre restent oubliés d’un nouveau support. Alors que le CD marque le pas, terrassé par le MP3 (pourtant une régression sonore comme on n’aurait jamais imaginé en voir), c’est un peu ironique. Au moins les versions dématérialisées qui seront proposées, le seront avec une source plus correcte que celle qui prévalait jusqu’à présent. Reste à savoir si les fournisseurs feront l’effort de bien utiliser ces masters, ce qui reste à prouver.

Melanie, « Stoneground Words », « Madrugada », « As I See It Now », « Sunset And Other Beginnings » (Morello Records)

 


dkelvin


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