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Sailor Twain ou la Sirène dans l’Hudson [BD]

Sailor TwainSailor Twain ou la Sirène dans l’Hudson 

Scénario et dessin : Mark Siegel 

« J’ai rêvé dans la grotte où nage la sirène », cette citation en exergue du poème de Nerval, « El Desdichado », illustre assez bien le ton général de ce superbe roman graphique. Mark Siegel, un jeune auteur américain, éditeur de Sfar et Trondheim outre-atlantique, nous livre une histoire toute en finesse, subtilités et allusions. Le trait au crayon, faussement naïf, n’est sans doute pas pour rien à l’envoûtement qui se dégage de chacune de ses pages.

En cette fin de XIXe siècle, laissons-nous porter le long de l’Hudson sur un bateau à aubes malicieusement nommé la Lorelei. Son capitaine, Elijah Twain (rien à voir avec le romancier, même si le clin d’œil est évident) nous plonge dans ses souvenirs. Beaucoup de reflets et de faux-semblants sur ces eaux troubles. Le récit tangue entre l’histoire sentimentale, le récit d’aventures, le roman historique et la nouvelle fantastique. La mise en abyme offerte par l’ouvrage Secrets et mystères du fleuve Hudson entretient le roulis entre réalité et onirisme. Au passage, il faut citer la remarque pleine de finesse de deux jeunes petits chapardeurs : « Les gens achètent des livres, mais nous on les lit pour de vrai ».

Bien que timide et marié, le capitaine succombe quand même au charme de la  sirène. Le découpage graphique et le choix des cadrages montrent bien l’ambivalence de leur rencontre. Pris d’un côté par la fascination pour la beauté irréelle et la féminité dévoilée sans pudeur ; et de l’autre par le fait d’être en présence d’un poisson avec son odeur et sa texture… notre pauvre Twain doit nager entre deux eaux. Là où Splash (de Ron Howard, avec Tom Hanks et Daryl Hannah) proposait une comédie à l’eau (de rose), Sailor Twain donne à son eau un goût plus salé, voire plus amer. Certes, cette sirène de l’Hudson est loin des oiseaux à tête de femmes décrites par Homère ; elle a l’apparence plus courante des ondines du Rhin. Néanmoins, elle reste bien silencieuse et son chant se fait attendre, comme pour mieux laisser la parole aux hommes.

Un autre passager, Lafayette, le Français dans toute sa splendeur, vêtu à la mode du siècle passé est un séducteur invétéré. Equivalent masculin de la sirène, il piège dans les filets de ses belles paroles toutes les jeunes femmes qui passent à sa portée. Mais il aimerait aussi découvrir le secret de la disparition de son frère. Des secrets, il y en a beaucoup dans ce récit et même si le temps s’écoule, il n’altère en rien la quête des personnages. Ils se cherchent eux-mêmes et tous ces mythes et légendes qui remontent à la surface ne font que mettre en valeur ce qu’il y a d’humain en chacun d’eux.

L’amour affleure, au détour des méandres de la narration ; il est un écueil vers lequel on se précipite. Il entraîne les uns et les autres vers des gouffres sans fond pour qu’ils puissent mieux se révéler. C’est aussi la condition de la femme qui est ainsi interrogée :  tour à tour muse inspiratrice et enchanteresse manipulatrice, elle demeure la partie émergée d’une terre méconnue, baignée de mystères.

Sailor Twain ou la Sirène dans l’Hudson, de Mark Siegel (Gallimard, disponible)

Filakter


Kankoiça
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