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KAROO ou le fil de l’histoire à retordre [LIVRE]

KAROO ou le fil de l’histoire à retordre

« Karoo » se répand en cynisme, il est pourtant doté d’une majesté imparable. Chronique d’un roman méchant loin d’être bête.

CV KarooNous sommes en 96. Tesich met un point final à « Karoo », la mort met un point final à Tesich. Autant dire que le roman posthume du serbo-yankee laisse l’Amérique en bien triste état. Saul Karoo, le « je » singulier qui se narre tout seul durant les quelques 450 premières pages, est un new-yorkais pathétique typique des années fric qui jamais ne répugne à mordre dans la Grosse Pomme pourrie.

Son job : sacrifier des scénarios accessoirement magistraux pour leur assigner la superbe hollywoodienne. Avec talent, sans états d’âme, il ramène sa science en coupant par exemple des scènes « dans lesquelles le héros ou l’héroïne rend visite à sa mère ou à son prof de lycée préféré ».

Sa religion : le pressing tous les samedis.

Ses tares : qu’importe le flacon, Saul n’a plus l’ivresse. Un symptôme empoisonnant qui l’oblige à la feindre lors de ses nombreuses mondanités. De surcroît, Saul est atteint de troubles du lien : il ne blaire aucune intimité avec quiconque, ne se sent à l’aise avec autrui qu’accompagné d’un public pour les observer. Normalement, il devrait avoir des proches : séparé de son honneur, il laisse son ex attitrée, drôle d’espèce en voix de réapparitions constantes, proroger son droit de le critiquer, lors de chapitres d’une misogynie jubilatoire. Puis il y a leur fils adoptif, toléré plus qu’adopté en ce qui concerne Saul, qui ne le côtoie qu’avec des pincettes et peut l’envoyer paître sur un ton très aimant.

Voilà brossé le portrait d’un personnage peu reluisant dont seul le pathétisme le surcharge d’humanité. Lorsque, dans une deuxième partie, Saul reconnaît dans un chef-d’œuvre qu’il s’attache à banaliser, la mère biologique de son fils, décidément vouée aux seconds rôles, Saul Karoo accouche non pas d’une idée de génie, plutôt d’une idée d’eugénisme, pour ne pas faire trop limpide niveau spoil. Il décide sa rédemption, s’approprie le rôle de gentil dans le scénario de sa vie et s’avère largement plus mal chaussé qu’un cordonnier.

Écrit noir sur noir, le roman réalise alors l’exploit littéraire de décrire un maelström. Celui du destin de Saul, passant du statut d’ordure à celui de déchet, d’une façon étourdissante, vertigineuse. Quant à la version d’Ulysse qu’échafaude personnellement Karoo en troisième partie, elle ferait plutôt planer l’ombre simpsonnesque et déjantée d’Homer que celle de son antique homonyme. Alors oui, on se prend « Karoo » en pleine gueule, mais on le loue « Karoo ». C’est un grand roman américain, simplement parce qu’il réussit à prouver à quel point l’Amérique est une grande malade.

Karoo (de Steve Tesich, aux éditions Monsieur Toussaint Louverture, 608 pages, 22 €)

 


Thierry Brioul


Kankoiça
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