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Interview PHILIP SEYMOUR HOFFMAN [BEST OF]

couv 36PHILIP SEYMOUR HOFFMAN 

Profession : meilleur acteur au monde

En voilà un que je suis bien content d’avoir interviewé. Malheureusement amoindri par une vilaine crève, notre entretien aura été un peu écourté (ce pourquoi l’on ne parle pas tant que ça de Rendez-vous l’été prochain, d’ailleurs, puisque j’avais prévu de l’évoquer en fin d’interview), ce qui n’aura pas empêché Philip Seymour Hoffman d’être rigoureusement l’homme (de la situation) que j’attendais : un « vrai » être humain, avec une voix et un point de vue. Rare(s) et passionnant(s). Enjoy.

 

  • Le tout premier rôle que tu as interprété a été celui de Radar O’Reilly dans une version théâtrale de M.A.S.H. « produite » par le cours d’art dramatique de ton lycée. Et tu n’es sans doute pas sans savoir qu’une des particularités de Radar est ses perceptions extra-sensorielles. Je me demandais si finalement ça pouvait expliquer ta propre manière d’anticiper sur ce qui allait devenir des bons films, ta filmographie en étant constellée, de la même manière que Radar est par exemple le premier à entendre un hélicoptère arriver… Et aussi, accessoirement, si tu étais déjà capable, au bout d’une seule mais interminable question, de savoir à quel point cette interview sera ennuyeuse ?

Et bien (sourire)… Ça commence bien (rires) !… En fait, je n’ai pas vraiment connaissance, voire conscience, de ce que je fais, avant que cela soit fini. J’ai un peu l’impression d’avancer en aveugle. Je ne planifie rien, je ne me suis pas fait un petit itinéraire avec moments choisis et passages obligés, les choses arrivent simplement comme elles arrivent, et je n’ai même pas une vue à moyen terme. J’ai plutôt l’impression d’avoir été majoritairement chanceux, en fait, pour te dire les choses comme elles sont. Chanceux, et dans la plupart des rencontres que j’ai pu faire jusqu’à présent, mais aussi chanceux dans le résultat de ces rencontres, car il est vrai que beaucoup de ces films que nous avons faits ensemble, eux et moi, sont assez réussis… (pause)… Moi, vraiment, je me rends juste disponible, à l’écoute plus qu’à l’affût du rôle qui tue. J’essaye simplement d’être le plus ouvert possible au personnage une fois que je suis partie prenante d’un projet et le personnage prend vie et corps à ce moment-là. Je n’ai jamais vraiment conscience de l’éventuelle qualité de mon interprétation, je n’ai pas ce recul vis-à-vis de mon jeu. Je joue, voilà tout. Cela reste à un niveau très organique, en somme.

  • Même si tu n’as pas été élevé dans un respect quelconque d’une religion, ni la mise en pratique de traditions religieuses, je me demandais si le fait que ta mère avait un background catholique assez prononcé et irlandais de surcroît, et que ton père était protestant, avait eu une quelconque influence sur toi ou peut-être certains de tes choix d’acteur… ou de vie, d’ailleurs…

Je ne sais vraiment pas, en fait. Enfant, j’ai été baptisé puis « confirmé » à ma communion, mais ça ne m’a jamais vraiment touché ou même perturbé plus que ça. Je l’ai fait parce qu’on me l’avait demandé, parce qu’avec mes yeux d’enfant ça me paraissait dans la logique des choses, mais finalement, dès que, assez jeune, on ne m’a plus jamais mis sur ce chemin-là, j’en suis sorti, définitivement et ça ne m’a même plus jamais effleuré l’esprit… D’ailleurs, tu sais, à l’époque, je ne faisais pas la différence entre catholiques et protestants, je ne suis d’ailleurs même pas sûr d’en connaître la vraie différence aujourd’hui…

  • PSH1Oh, c’est encore cette chienne de Marie qui a foutu le bordel…

(Sourire)… Oui, exactement. Mais donc voilà, mon éducation religieuse a tourné court, parce que mes parents se sont séparés, qu’ils avaient d’autres priorités ensuite. Je n’ai donc jamais eu d’attrait particulier pour la religion, ça n’a même jamais été quelque chose qui m’a perturbé, ni de près ni de loin.

  • Tes parents ont donc divorcé quand tu avais neuf ans. Je ne veux pas paraître indiscret, tu peux donc ne pas répondre si cela t’ennuie d’une manière ou d’une autre, mais cette période de la fin de l’enfance et du début de l’adolescence est cruciale pour le développement de la personnalité d’un adulte. Et comme tu as aligné plusieurs rôles de personnages un peu chahutés de et par la vie, je me demandais si cette période de ta vie, cette séparation de tes parents, avait pu influer sur ta trajectoire d’acteur…

Oh… Je suppose que j’ai fait ces choix, ces films et été ces personnages un peu aussi parce que je suis cette personne que tu as en face de toi ; et cette personne a été modelée par son éducation, sa vie personnelle… Sans doute oui, alors, de manière inconsciente, la séparation de mes parents m’a-t-elle affecté au point de transparaître dans mon travail. C’est plausible, mais je serais bien incapable d’aller plus loin dans l’analyse ou de te donner des exemples. Cette expérience a été une part de ma personne et je mets toujours une part de moi dans mes personnages, donc forcément oui…

  • Être acteur, c’est quelque chose qui semble être devenu sérieux pour toi au milieu des années 80. Tu as été à la New York State Summer School Of Arts, au programme d’été « The Circle In The Square Theater » également. Tu as travaillé avec un professeur d’art dramatique réputé, Alan Langdon, par ailleurs… Voilà pour les faits et la mise en pratique. Moi, ce qui m’intéresse, c’est de savoir ce qui a été le déclencheur de tout ceci, quand et comment tu t’es senti « devenir acteur »…

C’est effectivement vers mes dix-huit ans que j’ai réalisé que c’était ce que je voulais faire : acteur. Acteur de théâtre, d’ailleurs, j’avais développé un amour inconditionné pour la scène, faire du cinéma ne m’effleurait pas l’esprit, ça a d’ailleurs été purement accidentel au début et je n’ai pas mis les pieds sur un plateau de cinéma avant mes vingt-trois ou vingt-quatre ans.

  • PSH2Qu’est-ce qui t’attirait particulièrement dans le fait d’être sur scène ?

Tout, quasiment ! L’entièreté de la chose. Le fait qu’on soit englobé par la pièce et le personnage, qu’on vive un moment de cette vie-là. L’interdiction au droit à l’erreur, ce danger qui te prend les tripes. Au cinéma, comme je l’ai découvert plus tard, la pression est différente, c’est davantage à chacun de se la mettre sur ses propres épaules, parce que, si on vendange une prise, bon ben voilà, on la refait, il n’y a pas mort d’homme. Au théâtre, si tu te plantes au milieu de ton beau monologue à la fin de la pièce, tu es bon pour être hanté par cet échec des nuits et des nuits entières (rires)… Aujourd’hui encore, je reste très attaché au théâtre et j’en fais autant que je peux. J’ai la chance d’être assez demandé au cinéma et de pouvoir en vivre correctement, cela me permet donc une plus grande latitude par rapport à mes projets théâtraux. Les deux se complètent, me nourrissent différemment.

  • Quid du Bullstoi Ensemble, que vous aviez créé avec notamment Bennett Miller, le futur réalisateur de Truman Capote ?

Bennett, je l’ai connu au lycée, c’est plus ancien que ça donc… Mais le Bullstoi Ensemble, c’est juste une farce, jusque dans l’appellation de la troupe d’ailleurs. On n’a jamais rien fait véritablement ensemble, juste émettre quelques idées, quelques plans, ne jamais en tenir en compte et se marrer pas mal (rires)… Je crois même que, tous comptes faits, cet « ensemble » n’a duré que cinq ou six heures, tout au plus. C’est un ami à moi qui l’a mentionné, un jour, en déconnant, et maintenant on retrouve le Bullstoi Ensemble dans ma « bio officielle », ce qui est vraiment amusant, car c’était surtout une blague.

  • PSH3Qu’en est-il de Moneyball, le nouveau film de Bennett, est-il tourné ?

Oui oui, il a été tourné l’été dernier. Je n’ai rien vu encore, mais j’ai l’impression qu’on a fait un gros boulot, enfin surtout Brat Pitt et Jonah Hill car ma participation est vraiment homéopathique. Je n’avais pas beaucoup de dialogues…

  • Ça, c’est une déformation théâtrale, non, tu parles plutôt volontiers de dialogues plutôt que de scènes à jouer ou de scénario, non ? Je sais, justement, qu’en ce moment même tu es en train de préparer un prochain rôle, avec beaucoup beaucoup de dialogues…

Oui, tu as raison. Je n’avais jamais fait attention à ça, mais c’est vrai que je place toujours les dialogues au premier plan. D’une part, pour moi, c’est vraiment le ciment d’un film, je ne conçois pas un film réussi sans des dialogues solides. D’autre part, ce sont toujours les dialogues qui me demandent le plus d’effort, le plus de travail. Le reste, le déplacement du corps, les attitudes, cela vient naturellement… (réflexion)… Oui oui, le dialogue est le moteur principal de mon jeu, tu as raison.

  • Dans les expériences qui ont façonné ta vie, ayant eu moi-même de gros soucis de santé à cause de l’alcool, à l’âge de dix-neuf ans et sachant que tu as été toi en cure de désintoxication (alcool et drogues) à peu près au même âge, vers vingt-deux ans, je me demandais si ça avait été une expérience qui t’avait modelé d’une certaine manière, comme ça avait pu être le cas pour moi ?

Tu avais dix-neuf ans, waouh…

  • PSH4Ce n’est pas une grande fierté, hein…

Non non, je me doute… Qu’as-tu eu ?

  • Une pancréatite.

Ah oui, quand même… Mais moi, c’était vraiment « du lourd », hein…

  • Paradoxalement, aujourd’hui, j’ai un plus grand plaisir à boire du bon vin, par exemple.

Moi, je n’ai plus bu un verre depuis cette époque.

  • Jamais ?

Non, jamais. Je ne peux pas… Je ne veux pas ! Tu sais, je buvais n’importe quoi et vraiment dans des quantités délirantes. Je buvais jusqu’au moment où il n’y avait plus rien à boire… Ou jusqu’au moment où je tombais par terre. Bon vin, mauvais vin, peu importe… Cette expérience m’a carrément dégoûté de l’alcool, à vie. Je ne boirai plus jamais rien, ça tu peux en être certain…

  • Je regardais ta filmographie ce matin et une des idées qui m’est venue à l’esprit est que la plupart de ces films dans lesquels tu as joué ont une vie après la projection. Ce sont majoritairement des œuvres qui vont du corps au cerveau en passant souvent par l’esprit. Je me demandais, du coup, si, à la lecture d’un scénario, tu avais besoin d’une trajectoire inverse, que cette lecture te touche d’abord par le cerveau, à travers l’esprit, pour ensuite permettre à ton corps de se l’accaparer ?

Je ne sais pas du tout comment les choses me viennent ou me touchent, pour être tout à fait honnête. À la lecture, je ne sais pas du tout si mon esprit est assez éveillé pour avoir une quelconque influence, je ne sais pas si je ne suis que lecteur ou si, déjà, il y a un peu de l’acteur qui est en moi, qui y vient de ses interférences. Souvent, j’ai une forme d’admiration pour ce que je lis, je suis enjoué, c’est vraiment bien écrit… Et si c’est bien écrit, ça me donne envie de le jouer. Aussi simple que cela. J’ai besoin d’un scénario qu’il soit proche du résultat voulu par le metteur en scène, j’ai besoin d’une vision précise et complète de ce que le film sera. Si ça me paraît trop confus ou indécis, j’y vais à reculons. Je suis très attaché au texte, donc, ce qui renvoie à ce que tu disais tout à l’heure par rapport aux dialogues (sourire)… J’ai aussi besoin d’entendre une voix unique au travers du récit, un point de vue différent, c’est ce qui m’attire en premier lieu. Parce que cela va générer chez moi une forme de réponse intérieure, une autre voix en quelque sorte et cette petite voix qui me fait reconnaître dans l’écrit de quelqu’un d’autre, il faut l’écouter, toujours.

  • PSH5Quelque part, on parle d’instinct, là, non ?

Oui, je pense qu’on peut parler d’instinct, c’est un peu ça que cette reconnaissance au travers d’autrui d’une part de soi, l’appartenance à une certaine « famille » de personnes… Un écho qui donne envie de créer un autre écho plus grand encore. C’est très stimulant, vraiment.

  • Concernant les personnages à proprement parler, as-tu besoin de reconnaître une part de toi en eux ou, au contraire, es-tu davantage focalisé sur l’inconnu et cet inconnu est-il aussi un danger qui nourrit ton appétit de cinéma ?

Je crois qu’il y a toujours une part d’inconnu. Heureusement !… Si je pensais tout savoir et tout connaître d’un personnage, à quoi bon le jouer !?… Mais il y a aussi toujours une part de danger à vouloir trop s’identifier, car deux personnes ne peuvent être rigoureusement identiques. Au cinéma, il faut vraiment faire la part des choses, je pense, arriver à être touché par un rôle, par sa voix, et en même temps conserver une espèce de détachement, ne pas se perdre soi, pendant le cheminement de l’identification au personnage… Et puis, j’ai besoin de faire fonctionner mon imagination, c’est de mon imaginaire que je tire la sève d’un personnage, pas de ma propre petite personne. Ce serait prétentieux de dire que je vais aller chercher en moi de quoi nourrir quelqu’un d’autre. Je n’ai pas ça en moi, je ne suis pas tous ces personnages à la fois et comment pourrais-je l’être ?… Je ne suis qu’un petit mec sans grande envergure qui aime le jeu, qui aime raconter des histoires, qui aime être partie prenante d’un projet créatif. Rien de plus.

  • Tu ne peux tout de même pas nier que tu as un certain talent, d’ailleurs ce talent est régulièrement reconnu, par le public comme par la profession. Ce talent ne peut pas n’être qu’un simple savoir-faire… 

J’essaye juste de ne jamais jouer de façon linéaire. J’essaye de donner de l’épaisseur et du corps au personnage ; de coller aux lignes du scénario, certes, mais aussi de jouer entre les lignes, d’enrichir le propos. On parle là de détails, de petites choses, mais je crois que le cinéma, c’est aussi ça, une accumulation de petits détails… Et puis, c’est important pour moi. Le jeu est important. Le cinéma est important. Si on s’en fout, si ça ne te touche pas au plus profond de ton âme, je pense qu’il ne faut pas faire ce métier. On en revient là aux bases mêmes de tout processus de création. On crée quelque chose parce que c’est un besoin, mais aussi parce que c’est une nourriture.

PSH6Et un besoin de nourriture et la nourriture de ce besoin…

Oui, exactement. Tout ceci se répond sans cesse. Il faut être touché, profondément. Il faut ressentir ce besoin irrépressible de juste… faire les choses. Coûte que coûte. Et que ça rapporte du pognon ou pas, peu importe. Il est complètement stupide de faire quelque chose sans un motif intime et personnel. Je ne pense pas qu’on puisse être acteur juste pour passer le temps, par exemple. Ou pour voir, comme ça, ce qu’il s’y passe, si c’est sympa, si on y rencontre des gens intéressants ou pas. On est acteur parce qu’on n’a pas le choix. On doit l’être, on est aimanté par le jeu. Ça ne peut pas être juste un boulot ! Bien sûr, arrivé à un certain âge, avec une famille, des responsabilités, il faut un boulot, dans le sens où il faut que de l’argent rentre, il faut bien payer ses factures, payer à bouffer à tout ce petit monde…

  • Dans l’autre petit monde, celui du cinéma —et aux États-Unis plus qu’ailleurs—, il semblerait qu’il y ait dans l’esprit des gens une grosse différence entre un rôle principal et un rôle secondaire. Pourtant, quand je te vois dans un rôle dit secondaire, j’ai toujours l’impression que ton personnage pourrait être le personnage principal d’un autre film. Du coup —et l’on en revient à ce que tu disais tout à l’heure par rapport au fait de donner du corps aux personnages— as-tu ce besoin de « remplir » l’histoire de ces rôles secondaires, de combler les trous, de leur inventer, je ne sais pas moi, un passé, des amis, des passe-temps, des expériences ou aventures ?

En fait, non, je n’ajoute jamais rien, sauf si cela ma paraît vraiment nécessaire. Je pense que la dispersion me fait un peu peur, j’ai besoin d’une vraie concentration. Ceci dit, cela m’arrive, comme par exemple sur Doute où j’avais beaucoup réfléchi à ce que cela pouvait représenter d’être un jeune prêtre dans ces années-charnière qu’étaient le début des sixties, et du coup quel genre de prêtre il pouvait être, etc. Mais ce n’est jamais un processus très profond, simplement de petits réajustements qui me permettent un plus grand confort dans mon jeu, ne pas questionner le personnage mais donner des réponses. Parce que si l’acteur qui joue un personnage n’a pas l’air de savoir qui il est, c’est un peu con, tu vois (sourire)… Cela se joue donc seulement sur des détails, construire toute une vie en parallèle d’un récit ne serait que pure distraction et perte d’énergie. Enfin, il y a aussi la manipulation qui entre en jeu et cet équilibre fragile entre le réalisateur qui manipule l’acteur qui manipule l’acteur qui manipule le personnage qui manipule le spectateur ! Au bout d’un moment, si tout le monde y va avec ses gros sabots, le film devient juste irregardable (rires)…

  • PSH7Le cinéma a-t-il déjà eu sur toi l’effet d’une Catharsis ?

Le fait de faire quelque chose, de « travailler », oui, car on oublie un peu qui l’on est, on oublie un peu les choses qui nous turlupinent, on les déplace à un autre niveau de conscience, moins perturbateur. On se focalise sur autre chose que ses propres petits problèmes, oui…

  • Au point de se perdre soi-même ?

Non, non, il ne faut jamais aller jusque-là, je pense qu’il faut toujours exister soi-même au travers de son travail, au travers de ses créations. C’est aussi vital que l’intensité de la création elle-même. Il faut « faire », mais ne pas voler et certainement pas se voler soi-même… Maintenant, être acteur m’a aussi fait me sentir concerné ou inquiet de choses qui, peut-être, ne m’auraient pas trop inquiété ou concerné si j’étais resté un être humain lambda. Certains rôles mettent aussi le doigt là où ça fait mal, à des endroits où finalement, je n’aurais peut-être pas eu l’opportunité d’aller si je n’avais pas été acteur. Cela fonctionne donc un peu dans les deux sens, on oublie un peu ce qui fait mal, mais on se fait aussi un peu plus mal qu’on le devrait (rires)…

  • PSH8Le boulot, ça peut aussi être une drogue, parfois…

Oui, tout à fait. Mais tu sais, mon envie de ne rien faire peut aussi être très très forte (sourire)…

  • Pour combien de temps ? Moi aussi je réussis à ne pas bosser… une heure ou deux (rires) !…

J’ai besoin de faire autre chose, en fait. Et même si je tourne beaucoup, car j’ai une famille à nourrir avec toutes les dépenses délirantes que cela comporte, je fais aussi beaucoup de choses pour le simple plaisir de les faire, que ce soit avec ma compagnie théâtrale ou même d’autres choses en dehors, qui n’ont aucun rapport avec la comédie ou la réalisation.

  • As-tu déjà eu peur d’être catalogué, car c’est quand même une des plus courantes et insidieuses maladies qui ronge Hollywood, je trouve ?…

Peur non, mais c’est quelque chose d’assez fâcheux et d’ennuyeux, oui. On a toujours le choix de refuser quelque chose et je le fais, mais c’est vrai que c’est ennuyeux de se voir ainsi réduire à une simple reproduction de quelque chose qu’on a déjà fait auparavant. Je n’aime pas la sécurité ou la facilité, je n’ai pas envie de tomber là-dedans, ce serait d’un ennui… Ne pas avoir commencé un film et savoir déjà ce qu’on va y faire et quel en sera le résultat, brrrr, c’est quelque chose qui fait froid dans le dos. À quoi bon, franchement ?… Mais, une fois encore, je pense que j’ai été assez chanceux jusqu’à présent, j’ai rencontré de chouettes réalisateurs, on m’a proposé des choses différentes et enrichissantes. Ça pourrait être pire…

  • PSH9Oui, tu n’es pas tombé encore dans « le délit de belle gueule » !…

Oui, voilà (rires)…

  • À propos de la variété de rôles que tu as interprétés, tes choix se font-ils aussi en fonction de ceux que tu viens de tourner ? Je veux dire : y a-t-il, en plus de l’action de jouer, une réaction aux films précédents ?

Honnêtement ?… Je n’en sais fichtre rien (rires) !… À un niveau inconscient, je suppose que cela joue, forcément, mais ce n’est pas quelque chose auquel je pense, non. Mes choix évoluent surtout beaucoup en fonction de mon intérêt pour certaines choses. Et cet intérêt n’est pas le même aujourd’hui que lorsque j’avais trente ans, par exemple. Et puis, parfois, j’ai joué un rôle et je ne veux simplement plus le jouer, parce que j’ai dit tout ce que j’avais à exprimer sur le sujet. Je suis vidé, je n’ai plus de substance pour certains types de personnages, alors que pour d’autres mon intérêt se régénère sans cesse. Je n’ai pas d’explication à cela, c’est juste ainsi que j’évolue, humainement et aussi par ricochet en tant qu’acteur.

  • Tu as été nominé ou bien tu as reçu un certain nombre de prix et de récompenses. Cela a-t-il une quelconque importance pour toi ? J’ai vraiment l’impression que si tu devais être en compétition, ce serait contre toi-même, non ?

Je ne ressens pas la jalousie, ou alors c’est vraiment parce que je suis très enthousiasmé par quelque chose et inconsciemment j’ai très envie de le faire ou je me dis, quand ça a déjà été fait par quelqu’un d’autre, que j’aurais adoré le faire, moi. Mais ça n’est jamais par rapport à l’autre, je veux dire que je ne me dis pas que j’aurais été meilleur, que j’aurais fait ça comme ça et pas comme lui, etc. Je pense qu’il y a énormément d’excellents acteurs. Il y a d’ailleurs beaucoup plus de très bons acteurs que de mauvais, ce sont les bonnes histoires qui manquent. Je n’ai jamais eu l’impression d’être en compétition, je m’en fous complètement. Ça ne me touche pas, ni ne m’intéresse… Tu vois, l’accroche que tu as choisie pour ta couverture, ça me met plutôt dans l’embarras qu’autre chose, en fait…

  • PSH10Ouais, c’était pour faire la blague. Un peu comme si on se demandait ce que tu pouvais avoir indiqué comme profession sur ton passeport… On aurait pu mettre « profession : acteur », c’était un autre choix. Là, il y a un peu plus de mauvaise foi, et ça m’amuse…

Oh, mais je comprends très bien ce que tu veux dire par là. C’est juste que, bon, ça tombe sur moi, quoi (rires) !… C’est gênant en fait d’être mis en compétition par d’autres que soi, parce que je n’ai rien fait ou dit pour ça. Au cinéma, j’ai surtout l’impression qu’il y a des gens qui bossent et d’autres pas. En majorité, il n’y a que des bons acteurs qui attendent simplement qu’on les laisse s’exprimer, qu’on les laisse montrer de quel bois ils se chauffent. Moi, j’ai la chance de me voir proposer des rôles magnifiques dans des films très bien écrits, c’est une position facile finalement… Je me vois mal être en compétition alors que j’ai du boulot et que j’en vis convenablement et qu’à côté de ça tu as des centaines, des milliers d’acteurs, qui ont du mal à finir leur mois. Eux connaissent la compétition, parce que c’est aussi de ce côté-là que les guide leur instinct de survie. Moi, j’ai la chance de ne pas connaître cela, de simplement me mettre à disposition de certains réalisateurs, d’être leur outil pendant quelques semaines… et d’en vivre.

  • Y a-t-il selon toi un revers de la médaille au fait d’être trop apprécié ?

Oui, lorsque cela nous éloigne de la vérité… et on en revient à ta couverture (rires) !… Tout cela est tellement subjectif, pourquoi et comment on décide ou pense qu’untel est un acteur génial et untel un acteur terriblement mauvais. La résonance est différente en chacun de nous. On a tous nos acteurs préférés pour des raisons qui nous sont propres.

  • Tu as été Lester Bangs dans Presque célèbre et plus récemment l’impayable « The Count » dans Good Morning England. La B.O. de ton film étant aussi plutôt bien fournie et intéressante, avec Fleet Foxes notamment, je me demandais si la musique rock était importante pour toi…

Je suis un enfant des années 60, donc forcément, oui. J’ai grandi avec la radio allumée en permanence et, crois-moi, à l’époque, on y passait vraiment des choses intéressantes et variées. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’il ne s’agit que de pollution sonore. En tout cas, ça m’a façonné d’une certaine façon et sans aucun doute ouvert l’esprit. J’écoute toujours beaucoup de musique, des choses très différentes et pas mal de classic rock, aussi…

  • PSH11Tu as parfois joué dans des films un peu violents, mais rarement dans des rôles violents ou même des scènes violentes. Aurais-tu par hasard une aversion particulière contre la violence ?

Non, pas du tout. Il se trouve simplement que ce n’est pas quelque chose qui m’attire particulièrement, mais si un rôle ou une histoire nécessite une part de violence, cela ne me pose strictement aucun problème.

  • Dans ta compagnie théâtrale, Labyrinth Theater Company, une des idées récurrentes est que les membres de la troupe font des choses qu’ils ne feraient pas normalement. Et c’est ainsi que tu t’es retrouvé à mettre en scène des pièces et, par extension, metteur en scène de cinéma aujourd’hui…

Oui, c’est vrai. Ce qui était impressionnant, c’était surtout à quel point cela s’est avéré un processus totalement naturel. Je n’ai jamais eu à forcer ma nature. Quelque part, j’étais un metteur en scène qui n’avait juste simplement… jamais mis en scène ! Je dis ça en toute humilité, hein. C’est juste que la réalisation ne m’avait jamais appelé, mais j’étais là, comme en attente. C’est tellement plus… je ne sais pas comment dire… pas complet, mais « plein ». La mise en scène englobe tellement de paramètres et cela t’englobe aussi toi. Mais j’essaye de rester à l’écoute, de faire en sorte que cela demeure un travail d’équipe. Au cinéma, cela l’est même bien davantage qu’au théâtre. Par exemple, le rôle du directeur de la photographie est si important, au cinéma ; alors qu’au théâtre on a juste ce type chargé des lumières, cloîtré dans un box…

  • PSH12On te reverra donc derrière la caméra…

Oh oui, sans doute. Je ne vais pas non plus m’imposer coûte que coûte et je suis conscient que ce film n’est peut-être pas la meilleure carte à abattre, commercialement parlant, mais il existe et je suis autant fier de sa simple existence que de son contenu, sa texture, son ambiance, son point de vue… Arriver à ses fins est une telle bagarre, aujourd’hui, dans le cinéma, surtout lorsque tu refuses de simplement remplir des cases pré-existantes. 

  • Une des choses que j’aime beaucoup dans le film, c’est que tu montres quelque chose de nouveau qui pourtant a toujours été là, bien que rarement montré par les caméras hollywoodiennes : la middle class de Manhattan, tous ces gens qui vivent là-bas, avec de petits boulots dans de petits apparts…

Oui, mais c’est parce que je connais ces gens. J’ai beaucoup d’amis dans ce cas. Ils ne me sont pas étrangers et il n’y a rien de plus naturel que de parler de choses que l’on connaît soi-même. Et puis, je pense que le spectateur est assez intelligent pour s’identifier à son voisin, pas juste à un super-héros costumé ou un redresseur de torts comme il n’en existe finalement pas !… J’aime la vie et j’aime les gens. Je veux montrer les gens qui peuplent ma vie dans mon cinéma, aussi simple que ça…

 


Christophe Goffette


Kankoiça
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