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FACES : You Can Make Me Dance, Sing Or Anything

Faces-RhinoFACES : You Can Make Me Dance, Sing Or Anything (1970-1975)

La crise du disque n’en finit pas de persister et les majors —ou ce qu’il en reste— n’ont rien de mieux à faire pour la contrebalancer que de s’en prendre aux porte-monnaie de ceux qui continuent inlassablement à vouloir écouter la musique autrement qu’en streaming sur un ordinateur, c’est-à-dire —pour schématiser— les générations ayant grandi entre la sortie de Rubber Soul (1965) et celle d’Ok Computer (1997). Donc, la ressortie du catalogue complet de Led Zeppelin à peine achevée, c’est un autre monument du rock des années 70 que nous propose Warner avec un coffret qui rassemble les quatre albums studios des Faces ainsi qu’un cinquième LP bourré d’inédits, versions alternatives et live.

FAces2Faut-il l’acheter ? La question est purement rhétorique. Si vous êtes un fan du groupe, vous avez certainement déjà passé commande. Si vous ne l’êtes pas, et bien, il vous est fortement conseillé de le devenir. Certes. Mais est-il raisonnable de mettre plus de 50 euros dans la version CD et plus de 100 pour les vinyles sachant qu’en digital, le tout vous reviendra à 40 euros, approximativement ? J’ai pour ma part écouté ce coffret dans sa version digitale —j’espère que vous saisissez le paradoxe— et je peux d’ores et déjà affirmer que la remasterisation est de très grande qualité, comme l’on peut s’y attendre lorsque Rhino, la division de Warner dédiée aux rééditions, est en charge de ce travail. Il faut préciser également que les premiers mastering CD disponibles étaient assez lamentables et que cela avait été un brin amendé lors de l’édition du coffret Five Guys Walk Into A Bar, sorti en 2004. Le problème de ce coffret, seulement, était de présenter une image décousue —bien qu’assez complète, j’y reviendrai— de la discographie du groupe, alors même que les obsédés compulsifs comme vous et moi préféreront écouter les albums dans l’ordre et en entier, réservant les pistes alternatives à un autre usage. À ce sujet, on peut d’ailleurs se demander si le cinquième disque est bien utile, surtout dans la coûteuse édition vinyle. Pour ma part, j’avoue ne pas trop aimer écouter des prises alternatives dans ce format, je préfère les glaner sur le net et les écouter en digital, mais bon, considérons ce disque comme ce qu’il est : un bonus, une cerise sur le gâteau.

Passons à la partie la plus substantielle de cette chronique, la musique se trouvant dans les quatre disques studio… que dire qui n’ait jamais été dit sur les Faces ? Si, ami lecteur, tu as plus de quarante-cinq ans, je te propose de stopper ta lecture ici et d’aller réécouter pour la énième fois l’intégrale du groupe. Pour les moins âgés —groupe dans lequel je me permets de m’inclure—, disons les choses un peu brutalement : si à quinze ans, lorsque la première écoute de Led Zeppelin IV provoqua en moi un amour non démenti à ce jour pour la chose rock, un pervers avait glissé dans mon walkman une copie de Long Player, j’aurais probablement décidé d’arrêter d’écouter le groupe de Jimmy Page et Robert Plant sur le champ. Mais en 1994, Rod Stewart était ce chanteur pour donzelles pré-ménopausées dont l’Unplugged représentait le sommet de l’insupportable et Ron Wood ce pantin alcoolisé faisant le pitre dans les stades avec ses amis millionnaires. Comment aurais-je pu penser une seconde que ces deux mecs avaient, le temps d’une poignée d’albums, constitué l’un des couples guitare-voix les plus géniaux de l’histoire du rock ? Comment aurais-je pu deviner que le timbre rocailleux de Rod Stewart faisait alors de lui le meilleur chanteur de soul de blanc de l’histoire —à égalité avec Van Morrison et Eric Burdon, mais très loin devant le souvent trop geignard Plant ? Comment aurais-je pu m’apercevoir que derrière la tête d’alambic de Wood se cachait un guitariste nerveux et efficace, avec un son gras parmi les plus beaux de la période ? Le temps de quelques chansons, en particulier l’inoubliable « Stay with me », les Faces ont frappé plus fort que quiconque dans la période, plus fort que les Stones et plus fort, donc, que le dirigeable. Une raison à cela était que le groupe s’appuyait sur la section rythmique des Small Faces —Ronnie Lane, Ian McLagan, Kenney Jones— et que ces derniers, comme beaucoup de groupes mods, tenaient leur énergie du R’n’B plutôt que du blues, de sorte que lorsqu’ils passèrent à un son plus proche du hard rock, leur musique conserva ce groove laid-back inimitable, cette capacité à jouer non pas sur le temps, mais au fond du temps. En d’autres termes, il y avait certes du « rock » chez les Faces mais, surtout, il y avait du « roll ».

FacesPourtant, avec le recul, je ne devrais pas refaire l’histoire. Si on m’avait fait écouter les Faces durant ma période Led Zep, je serais certainement passé à côté de ces subtilités. Car si Led Zeppelin n’a sorti que des disques gargantuesques de son vivant, tous conçus non pas comme une simple succession de chansons, mais comme un tout cohérent et parfaitement agencé, les Faces, eux, n’ont jamais vraiment cherché à produire l’album parfait. De l’encore hésitant First Step au foutraque Ooh La La —le disque d’un groupe déjà au bord du split— en passant par les plus classiques Long Player et A Nod Is As Good As A Wink To A Blind Horse, la discographie des Faces est faite de disques de transition, relativement peu ambitieux au regard d’un Houses of the Holy ou d’un Physical Graffiti. De ce fait, il faut vieillir un peu avant de pleinement apprécier cette musique pratiquée par des musiciens en liberté, heureux avant toute chose de pouvoir s’affranchir de leaders autocrates —Jeff Beck, Steve Marriott— plutôt que désireux d’ériger un panthéon discographique. Ce sont bien évidemment ces disques-là que l’on finit par apprécier avec le temps —pour ma part, par exemple, je préfère cent fois réécouter dans la discographie de Pink Floyd le clairsemé Obscured by Clouds plutôt que le monolithe Dark Side of the Moon.

Il est souvent affirmé parmi les fans des Faces —certainement parce que ces derniers ont fini par adopter la version des faits rapportée par Ronnie Lane– que Rod Stewart sacrifia le groupe sur l’autel de sa carrière solo. Pour ma part, je pense plutôt que les premiers albums de l’artiste, en particulier les formidables Gasoline Alley, Every Picture Tells a Story et Never a Dull Moment, représentent une sorte de discographie parallèle des Faces, d’abord parce que tous les membres du groupe ont participé à ces disques mais aussi parce qu’ils présentaient un contrepoint plus rural et plus britannique au boogie américanisant figurant sur les disques officiels du groupe. Stewart, au sommet de sa forme, y incarnait une sorte de pendant britannique du Bob Dylan des débuts —ce n’est pas un hasard si à l’instar de Dylan il reprenait « Man of Constant Sorrow » sur son premier album. D’une certaine manière, on peut regretter qu’un coffret consacré aux Faces ne propose pas au moins un disque compilant les meilleures chansons en solo de Rod avec les Faces. Il est difficile, par exemple, d’exclure un titre tel que « You’re My Girl (I don’t want to discusss it) » si ce n’est pour des raisons légales. En ce sens, le coffret Five Guys … qui incluait la version BBC de « Maggie May » offrait une image plus complète.

Néanmoins, ce nouveau package ravira les complétistes et –qui sait ?– convertira une nouvelle génération d’auditeur. En tout cas, s’il peut être trop tôt pour se lancer à corps perdu dans cette discographie un peu foutraque, il n’est en revanche jamais trop tard pour le faire, quel que soit le format choisi pour commencer.

FACES : You Can Make Me Dance, Sing Or Anything (1970-1975) (Rhino/Warner, coffret 5 CD ou 5 LP)

 


Yann Giraud


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