Abonnez-vous !

WELCOME TO GOOFLAND BRAZIL (and Crossroads) 3.0 — Archives — Livres — Uchronia

Dorothy Vallens, DANS LA PEAU

Dorothy Vallens, DANS LA PEAU

DOROTHY VALLENS BANDEAU

« Le bleu qui farde mes yeux, comme un voile de velours sombre, trouble ma vue. Je vois les affres de ma vie si safres… Parfois, je ne distingue plus ni le vert ni le rouge… Parfois, le ciel est comme la terre, d’un identique azur… Cela m’effraie. Je sens que je me noie… Même ces maudites larmes qui découlent de la plaie de mon âme m’inondent d’effroi… J’ai peur, je me sens sale… Ressaisis-toi, Dorothy, l’on t’appelle… Un soupçon de bourbon me brûle la gorge. Voilà, je me sens mieux. Je dois entrer en scène… Déjà, les costumes sombres sondent ma venue… Vieux vautours malades… Frank m’espère, je sens son souffle haletant au loin… Prépare-toi pour lui, Dorothy, tu ne peux le décevoir, sinon tu sais ce qui t’attend. Regarde-toi, ma pauvre enfant. Vois comme tu es fanée, déjà… Enlaidie par la tragédie qui ligature ta vie… Du rouge carmin sur tes lèvres, voilà ce qu’il te faut… Va-t-en, sale bête ! Maudit cafard ! Sors de ma loge ! Ôte-toi de mon regard ! Tout ici empeste la semence mâle… Le mal m’a prise, je lui suis captive… Pauvre Dorothy, vois comme je te dévisage, toi, la catin flétrie, toute fardée de bleu nuit… Baisse les yeux ! Baisse les yeux devant moi… Tiens ! Voilà pour toi ! Tu aimes que je te gifle ? Ça fait mal ? Tu en veux encore ?… Assez ! Assez ! Miroir de malheur ! Voilà, es-tu contente, Dorothy ? À présent tu saignes… Vêts ta perruque et ta robe, et entre en scène… Don… ce soir, je chante pour toi. Je chante à ton oreille…

*

DOROTHY VALLENS BLUE VELVETMon corps est fracturé en un milliard de pièces… Tout en moi n’est que souffrances et plaies. Je suis une jolie poupée cassée. Me voilà sous les sentiers bleu gris de la lune meurtrie… Je me sens en sécurité, ici, blottie dans les bois du placard qui m’encerclent en un précoce cercueil. Les persiennes percent à jour le vide béant de mon appartement. N’importe qui pourrait y faire irruption, je serais aux premières loges. Un crime pourrait se dérouler, sans que je ne m’en déloge, ma curiosité en serait apaisée… Je sens venir la soif. Ravale ta salive, pauvre Dorothy… Personne ne viendra te chercher, ici. Je sens l’excitation monter. Me voilà devenue l’inconnu, dans la peau du beau mâle, celui qui m’a épiée tout à l’heure. Je me sens homme, je me sens mâle…Ô comme je l’ai soumis à ma volonté ! Je l’ai mis à nu de ma lame acérée ! J’ai froid, j’ai chaud, mon corps dévêtu frissonne… Je me love autour de mon souffle. Rien n’y fait… Je me dégoûte, ma peau s’est flétrie. Je perçois sous mes doigts ces infâmes plis, je suis telles ces vaches affamées figées au crochet de l’abattoir. La mort est suspendue sur moi comme elle l’est pour ces carnes damnées. Mon âme est décharnée… Je n’attends que le feu de la faux… Tu es une vilaine fille, Dorothy ! J’aurais voulu qu’il te batte à mort… Tu entends, Frank ?! Punis-moi ! Punis-moi ! À présent, mes poignets sont sanglés autour du tranchant de ce satané velours, me voilà comme une truie attachée sur l’étal du boucher… Expie tes fautes, et prie ! Prie et pleure, ma pauvre Dorothy !… Ô Donnie, mon amour, comme je te regrette, reviens-moi mon petit, mon petit, reviens voir Mama !… Tu m’as vidé les seins et sucé jusqu’à ma dernière goutte de vie. Aujourd’hui, je me dégoûte. Donnie ! Reviens-moi mon petit… Saletés d’insectes répugnants, allez-vous déguerpir de chez moi !? Allez-vous-en !

*

DOROTHY VALLENS BLUE VELVET4Pauvre Jeffrey à quatre pattes sur le sol ! Tu gémis, tu te tortilles ! Tu geins ! Que tu es drôle ! On dirait une anguille qui se tord asservie sous l’hameçon du mâle ! Frank t’a flanqué, là, défroqué, à la renverse, il t’assiège de ses assauts et te pourfend… Ma main au couperet, que Jeffrey n’avait jamais ressenti autant d’ardeur auparavant… Frank ressemble à ces lièvres fiévreux creusant son terrier jusqu’à la cité voisine… Regardez-les ! Ils hurlent ! Ils gesticulent ! Ils crient ! Toi aussi, Jeffrey te voilà soumis au mâle ! Tu m’as rejoint dans les enfers ! Et je ris ! Le vent de la nuit soulève le sable du sol, et me fouette les yeux… Ma vision se trouble encore… Les corps échauffés se confondent entre mes larmes… La jouissance emmêlée de souffrance me fait décoller de bas en haut. Je vole, je rejoins le velours bleu de la nuit, je sens que ma libération approche. Une nouvelle mort ? Une nouvelle vie ? La nausée me prend comme une âme ennemie et attente à ma nuit… Mes jambes sont aux prises de grands tremblements… Dorothy ! La voie est libre ! Fuis ! Rejoins-moi ! Le vertige me gagne… Don ? C’est toi ? Où es-tu ? Donnie ?! Donnie ! Ai-je rêvé ? Quelle heure peut-il bien être ? Où suis-je ? Sur le sol de mon appartement ? Il faut croire que oui… Le velours bleu me recouvre la peau de son pan descendant… Puis-je me rendormir encore ?

*

DOROTHY VALLENS BLUE VELVET2Vite ! Vite ! Cours, Dorothy ! Réjouis-toi d’être encore sauve, et vive, si vive ! Tu as abandonné ton velours bleu, ta seconde peau… comme le serpent qui mue à nouveau… comme un lépidoptère enterré se défait de sa chrysalide… Me voilà mise à nu… et je m’envole ! Je suis un papillon de nuit, l’insecte a fleuri en moi, je m’élance dans les rues calmes de Lumberton nimbées de noir… Je suis dévoilée et sauve, encore ! Tout cela me rend ivre ! Me voilà ivre morte ! La vie a fauché mon dernier éclat, je suis comme saignée, exsangue, comme une carne évidée de lait… Qu’il était drôle, Don, les yeux rivés vers la mort ! Que la puanteur de son corps semblait absurde ! Mon velours dans sa bouche comme un dernier baiser d’amant maudit ! Quel funeste adieu ! Et l’homme en jaune comme un acteur de cirque sur le point de passer le pas du trépas… Qu’il était mirifique cet horrifique tableau ! Et pourtant je m’enfuis ! Me voilà ! La vie m’a rattrapée… Je passe les rues sous mes chairs nues, mes plantes de pieds sanglantes sous l’asphalte moite, le noir ambiant m’obstrue. Un chien a surpris mon échappée. Il aboie comme un damné ! Sa chaîne sangle son élan. Jeffrey va me sauver des enfers, je le sais, je le sens… et je l’entraînerai avec moi… Non, qu’il reste où il est, celui-là… Je ne porte plus mon velours bleu… Je suis délivrée du mâle… Je suis libre enfin. Libre de refaire ma vie, libre de retrouver Donnie. »

BLUE VELVETLibrement inspiré du personnage Dorothy Vallens de David Lynch dans Blue Velvet.

 


Sur une idée de et par Bertille Delporte-Fontaine


Kankoiça
septembre 2015
L Ma Me J V S D
« août   oct »
 123456
78910111213
14151617181920
21222324252627
282930  
Koiki-ya