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Le disque du jour : GNAW THEIR TONGUES [CD]

Gnaw Their TonguesLe disque du jour :

GNAW THEIR TONGUES, « Abyss Of Longing Throats »

« Privilège » de l’âge, les musiques qui évoquent la mort trouvent en moi un écho de plus en plus puissant. D’aucuns diront que j’avais des prédispositions, un terrain favorable. Je ne le nierai pas, mais tout de même, l’aggravation est palpable, et ce nouveau Gnaw Their Tongues une inquiétante illustration.

 

Bien sûr, certains, consternés, diront, en levant les yeux au ciel, que tout ça n’est que du bruit, quand d’autres affirmeront, d’un ton docte, que ce nouvel album est plus Industrial Drone Doom et Raw Black Metal que les précédents (si si je vous jure, je recopie tel quel, et vous en épargne bien d’autres, qui transforment désormais certaines chroniques de disques en jargon de thèse universitaire). Aimer ce genre de musique c’est avoir le sentiment d’être pris entre l’enclume de grasse trivialité satisfaite de celui qui ricane s’il ne trouve pas son riff ou sa mélodie dans sa pitance sonore, et le marteau assommant de l’exégète pour unhappy few, qui confond musique et commode à tiroirs dans laquelle son seul souci semble de vouloir classer ce qu’il entend et coller dessus une belle étiquette. D’autant plus rageant quand, il y a plus de 25 ans, on frissonnait dans l’indifférence générale à chaque nouveau Skullflower, conçu avec trois fois rien par son génial homme protée : Matthew Bower. À l’époque il n’y avait finalement personne qui prêtait attention à cette mixture, que ce soit pour la dénigrer ou pour la culturaliser (occupation réservée alors à d’autres genres, plus propices à susciter de la classification), et c’était très bien ainsi. Mais les temps ont changé, il y a désormais des petits B(o)uffons partout, le web donnant l’opportunité à ces taxinomistes de taxidermiser la musique.

Si je cite Skullflower, c’est que Gnaw Their Tongues n’est pas loin de tenir le même rôle en cette deuxième décennie du siècle. Déjà parce qu’ici aussi, ce nom apparemment collectif dissimule un seul individu, Maurice de Jong dit Mories, natif des Pays-Bas. Ce garçon semble pris d’une productivité inendiguable puisque depuis 2006, date où il fit son entrée dans le monde surpeuplé du « metal », il a publié des disques (albums, EP ou singles) sous pas moins de huit patronymes différents (je vous les épargne, ils sont d’ailleurs pour la plupart assez imprononçables). Mais c’est avec Gnaw Their Tongues qu’il a le plus fortement marqué de son empreinte les esprits (et incidemment les tympans) et avec lequel il explore les confins les plus extrêmes de ce qui peut à ce jour se concevoir en termes d’expérimentation sonore. Comme Skullflower dans les années 90 et Khanate dans les années 2000, il paraît actuellement une sorte de repère dans ce domaine où on ne se bouscule pas. Il est vrai qu’il n’y a guère de notoriété à en attendre, encore moins de fortune.

Sans entrer dans un dkorticage stylistique oiseux, on dira tout de même que l’album oscille, c’est vrai, selon les titres, entre black metal et indus. Le black metal est en effet assez présent et les orphelins de Xasthur (dont je suis) trouveront là matière à consolation (si l’on ose dire étant donnée la tristesse infinie de la musique proposée) depuis la reconversion de Scott Conner dans le dark folk. Quant à l’indus, il faut aller le chercher du côté de God (dans lequel on trouvait Justin Broadrick), c’est-à-dire sa version la plus viscérale, ce qui n’est pas toujours le point fort de ce style par nature assez mécanique. Mais les ruptures sont si fréquentes qu’affecter un genre, ne serait-ce qu’à un seul morceau, serait trahir la réalité d’une œuvre protéiforme, ductile, accidentée.

gnawtheirtongues-lgSi Hieronymus Bosch avait dû choisir une musique pour accompagner son Enfer, peu de doutes qu’il eût demandé à Mories de lui composer. Dante Alighieri eût fait de même pour le sien tant son « Toi qui entre, abandonne toute espérance » pourrait s’appliquer à ce magma. Quant à Dreyer, son Dies Irae n’aurait pas été mal loti avec une telle bande-son. Bien sûr, on pourra objecter que bande-son ne signifie pas musique qui permet l’écoute sans support visuel. Le risque d’écueil est certain mais Mories, par une sorte d’intuition géniale, parvient à l’éviter. Au contraire, il suffit d’enclencher ce déluge halluciné et c’est notre univers qui semble devenir son accompagnement visuel. Toute scène de notre vie quotidienne, alors emportée par ce torrent de terreur sonore, se voile d’irréalité. Une sorte d’extraction du réel qui finalement peut apaiser les angoissés, c’est là son apparent paradoxe, mais les grands anxieux connaissent les vertus curatives des œuvres terrifiantes.

Jusqu’à présent uniquement entité de studio, Gnaw Their Tongues déverse désormais son chaos sonore sur scène. Pas certain qu’une telle architecture soit aisée à rendre en live. À voir. En attendant, voilà un album qui aidera peut-être certains d’entre vous à mieux supporter leur quotidien. Et qui restera pour sûr comme l’un des disques importants de l’année.

Gnaw Their Tongues, « Abyss Of Longing Throats » (Crucial Blast Records, CD disponible)

 


dkelvin


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