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Le disque du jour : BLACKWATER PROPHET [CD]

Blackwater Prophet - GhostLe disque du jour

BLACKWATER PROPHETS, « Ghost »

Ce tout jeune groupe de Spokane (une bourgade d’environ 200 000 âmes dans l’état de Washington) nous propose ici pas moins que le meilleur album de Stoner depuis que le dernier vautour du désert a vu mourir un touriste américain de faim. Un bail quoi. Voilà qui mérite qu’on s’y attarde un peu.

Vous en avez depuis déjà belle lurette assez de ces groupes Stoner qui recyclent ad nauseam des riffs rapiécés jusqu’à la trame depuis que Kyuss les as tissés, qui ont substitué l’imagerie à l’inventivité, l’attirail vestimentaire à l’authenticité ? Et bien nous sommes deux (et peut-être un paquet d’autres). Mais comme j’ai l’indkrotable illusion, défaut me dit-on, de croire aux causes désespérées, je continue de jeter (le plus souvent à la poubelle) une oreille aux nouveautés issues de cette niche catégorielle. Défaut qui s’avère qualité puisque cet album inespéré semble faire mentir la prédiction que ce genre, contrairement à d’autres, n’avait aucune marge de progression possible, qu’il était déjà son aboutissement dès son tenant, sa perfection dès son ébauche. Il y a en effet des musiques qui n’ont pas vocation à servir de matrice universelle à une floppée de descendants qui se chargeront d’en explorer les multiples prolongements, à en poursuivre les pistes. C’était le cas du Stoner qui paraissait un cul-de-sac évolutif. Et bien non.

Mais qu’apporte donc de si intéressant que ça ce jeune trio sans label, peut-être sans avenir (le nombre de groupes qui ne sont que des hobbies post-ados et qui disparaissent aussi vite qu’une bouteille de whisky un soir de binge drinking, sont légions) et avec deux albums à compte d’auteur (merci Bandcamp) au compteur ? Et bien il apporte une étonnante relecture de ce genre si codé. Si la base (au sens chimique du terme) est bien Black Sabbath, le traitement qu’ils lui prescrivent est tout à fait singulier. En effet, il règne une atmosphère cotonneuse, enveloppante, amortie, presque aérienne, qui rappelle parfois Man (mais qui connait encore ce groupe, voilà une bonne question). Bien sûr Black Sabbath lui-même a initié cette approche sur Master of Reality, puis sur quelques passages instrumentaux de Sabbath Bloody Sabbath, mais jamais en la poussant aussi loin.

Et puis il y a la voix, qui surprend par sa juvénilité, quand dans le Stoner ça rivalise, tradition oblige, de gutturalité cultivée à la bière et au tabac. Bref ce n’est pas saturé de testostérone comme l’est généralement le genre. Les lignes mélodiques sont, elles aussi, sous franchise Black Sabbath (il suffit de les imaginer chantées par Ozzy Osbourne pour s’en convaincre) mais avec cette voix toute en fragilité, l’effet rendu est fort différent. Une proximité s’instaure, celle que charrient d’habitude les singer-songwriters d’un rock moins typé. Bref Blackwater Prophets mettent de l’humanité, de la banalité même dans une musique qui se veut par nature iconique. Notons pour être complet, qu’il y a du Robert Plant dans le timbre de Garrett Zanol, pas le Plant hurleur, mais celui qui savait parfois de faire suave et caressant.

Blackwater ProphetsTout ça donnerait un excellent album sans qu’on dégaine pour autant les qualificatifs hyperboliques lorsque surgit « Melted Moon », et alors là mazette (j’adore mettre ces vieux mots surannés dans une chronique 3.0) on change de braquet, et on navigue alors à vue sur des hauteurs insoupçonnées (bon je passe du vélo à l’avion mais ça c’est le piège quand on (en)file les métaphores). Je ne veux pas faire miroiter du mirage, au risque sinon de décevoir, mais honnêtement, sur cette longue dérive, on pense à une sorte d’On The Beach (le morceau) que Neil Young aurait décidé de jouer doom. Et sur le final, nos jeunes prophètes retrouvent rien de moins que la formule magique d’Hawkwind. Bref, ce titre vous collera en lévitation, je m’en porte garant. Et par la lourdeur des temps, voilà qui est précieux. Comme le suivant, « Where Shallow Once Was » n’est pas loin de le valoir (ce bridge quasi-Floydien en apesanteur), le disque devient réellement impressionnant.

On aura compris que cet album, sans aucun déchet, pas la moindre scorie, mérite d’être reçu avec les honneurs. Certain que ceux qui y succomberont auront du mal à ne pas y trouver un refuge sonore régulier pour y souffler un peu. Reste plus qu’à espérer que les échos de nos (vos) enthousiasment leur parviennent et qu’ils viennent montrer le bout de leurs jeunes museaux par chez nous.

Blackwater Prophets, « Ghost » (blackwaterprophetspokane.bandcamp.com)


dkelvin / Photo © DR


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