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VIVA LA VIE D’A [MUSIQUE/CINÉ]

VIVA LA VIE D’A

Sans jamais baisser les bras, sans jamais les lever non plus, Dominique A est directement passé de sa chambre d’ado à une scène hexagonale qu’il a dynamitée et qui a toujours su reconnaître sa légitimité.

 

0724386731555 Dominique AÀ défaut d’être érotique, 68 est une bonne année chez les Ané car Domi naît. Coincé à Provins entre remparts, père prof, mère au foyer et disques de Brel ou Ferrat, Dom se cloître fissa dans sa turne, se farcit Le Grand Meaulnes et compose, de façon tout à fait sérieuse, des airs bêtes. Du haut de ses 17 balais, A suit ses géniteurs à Nantes où il peut enfin mettre la gomme. Ok, au pays du Petit-Beurre, le jeune Ané enchaîne les jobs pouraves. John Merrick, son groupe new wave néoréaliste, connaît une gloriole locale peu éléphantesque.

Domi a les boules, les glandes, les crottes de nez qui pendent. Il dit 33 et autoproduit Disque Sourd, une petite pelletée de chansons qui dégorgent de minimalisme, à la beauté nue et au charme provincial, qu’il affranchit de son timbre gringalet et dépose sur son 4 pistes. Ses textes semblent benêts mais A est lettré. Il propage déjà de délicieux cryptages impressionnistes. La galette nantaise, péniblement écoulée à 150 exemplaires, n’est pas sans faire saliver quelques critiques.

Bill Clinton est élu, le label Lithium naît, Dom est signé. La Fossette, son premier opus solitaire atterrit dans les bacs en 93, avec son tube aviaire, « Le Courage des Oiseaux ». L’album fascine à la fois par son isolement et son éclat. Le freluquet nantais se déboutonne, son œuvre semble exsangue, elle rayonne pourtant de sensibilité. La Fossette caresse et bise l’oreille de Black Nanard Lenoir qui, le lendemain même de la sortie et une heure trente durant, lui consacre son émission. Avec sa gueule de celui qui conduit, Dom est en passe de devenir le chef de file d’une nouvelle scène française.

Inconscient ou hermétique aux enjeux, A ne daigne pas mettre les pieds dans un studio et pond Si Je Connais Harry, son deuxième opus, dans un gîte paysan, nulle part, au beau milieu, sur huit pistes au lieu de 4. A est d’ores et déjà majuscule mais il avoue pourtant que cet album lui échappe. Au point même de s’étonner que son titre puisse piquer ne serait-ce que la curiosité des vrais connaisseurs d’Harry, surnom de l’héro chez ceux qui se piquent.

Il ne manquait plus que ça : notre A national s’installe à Bruxelles, tout chamboulé qu’il est de l’accueil qu’on su lui réserver les gars d’outre-Quiévrain lors de ses concerts. Nous sommes en nonante cinq. Face à l’ambiance grisouille et  huileuse de la ville, Minique préfère danser la rumba au « Twenty-Two Bar ». C’est le titre phare de La Mémoire Neuve, son troisième album. Enregistré en studio, l’album affiche pour le reste des airs mélancoliques aux arrangements sur leur 31. Aux côtés de Françoiz Breut, sa compagne au chant comme à la ville, l’A est bien là, désabusé et flamboyant, ayant enfin réussi à faire de l’ombre à ses doutes.

Mais hors de question que son succès ne triomphe. C’est lors de son passage aux Victoires de la Musique 96 que Domino coupe l’herbe sous les pieds de ses lauriers. Sur les arrangements de « Twenty-Two Bar », il se lance, irrité : « À la télévision française, je chantais/Je ne sais plus pour quoi c’était/En face de moi les gens dormaient…/Même si le petit pont de bois s ‘écroulait/Les cocoricos s’élevaient/La chanson d’ici s’y croyait ». Domi, Veni, Vici.

La lettre A en néon rouge s’allume sur la façade de l’Olympia, Dom compose pour Françoiz B, collabore avec Sylvain Vanot, Miossec, ou Diabologum, Yann Tiersen et trois berges s’écoulent sous les ponts. Sale ambiance dans sa vie perso ou dans son groupe, A est tendu comme le I de string quand il réalise Remué en 99. Les guitares sont saturées, les ambiances envoûtantes, la voix assombrie. A est grand, il vient enfin de laisser son passé un tantinet gringalet sur place. Il arbore désormais le crâne d’œuf, son jeu scénique crache de la poussière noire, nous sommes en 2001, c’est le nouvel Ané.

Mais A manque vite d’O2. Il  reprend haleine sur Auguri. Rictus jocondien sur la pochette, John Parish, mais pas pauvre non plus, aux manettes, du fond de Monnow Valley, studio et manoir gallois, retentissent des mélodies aux ardeurs inquiètes, des tempos raides, et toute la sensualité d’A . C’est une réussite, pour sa peau. Épris de « L’imprudence », qu’il dépeint comme « maître étalon de la nouvelle chanson française », Boulazed collecte chez Bashung le collectif Gekko, soit deux musiciens et Jean Lamoot, producteur de l’opus vénérée. Hardi, le Domi leur confie les clés des arrangements de Tout sera comme avant, son sixième album. Mais Domino est rayé dans ce scénar, la clique instrumentale le claque volontiers derrière le micro. Sous des flots d’orchestrations dissonantes et des torrents de cordes et de cuivres, son chant devient celui d’un noyé.

L’Ané prend du recul, il réarrange cet album pour la scène, entouré d’un groupe original. S’en suivent moult autres apparitions scéniques et variées. En solo ou aux côtés de Katerine, Miossec ou du daron Bashung. Il rejoint également le fabuleux destin de Yann Tiersen sur Les retrouvailles. 2006 est entamée, en France, un couple congèle des bébés et Sarkozy est (déjà) mis en cause dans l’affaire Clearstream. Dodo, lui, aperçoit enfin L’horizon, son septième album studio. Il reprend la main, désire un album avec de l’air partout, l’anti Remué. Alors certes, sans être minimaliste, L’horizon est dégagé et soudain, les textes de l’érudite majuscule sautent à l’âme. De son propre aveu, A ne se fuit plus.

0724386731456 Dominique AÀ tel point qu’en 2009, il rentre à la maison, s’accouple avec un 32 pistes, rameute une bonne vieille boîte à rythme et des synthés et s’adoucit définitivement les mœurs avec La Musique, second album en solitaire, 18 ans après La Fossette. Moins plombé, A s’y dilate et y met à nu sa voix grêle et la rareté de son interprétation. La même année, A publie son petit livre rose : Un bon chanteur mort. Outre le fait de porter un titre vraiment mortel, le mince ouvrage raconte comment A naît à la chanson et comment la chanson naît à A. Il coache quand il somme de prendre les chemins les moins dégagés : « Quel intérêt de savoir à l’avance où on va ? On le sait déjà, va, où l’on va.» Autant dire qu’A, comme Agnieszka, ma Chérie, vient de mettre les points sur les i.

Il peut tranquillement aller voir ailleurs si la lumière y est. Vers les Lueurs sort en 2012. Lui qui parfois débordait de minimalisme, qui enfermait soigneusement ses chansons dans des écrins sibyllins, se permet ici un album de voltigeur. Sur des arrangements rock éclatants et les accords d’un ensemble de vents en poupe, Majuscule plaque des mélodies lumineuses (« Quelques lumières ») et des textes éclaircis et émouvants. Œuvre magistrale, A laisse bouche et cœurs bés. La même année, A comme Auteur, adepte de l’avant, publie Y revenir. Dans ce carnet intime à rebours, il s’attarde sur ses 15 premières années provinoises lancinantes, sur « ce paysage minimal et le vertige qu’il provoque en moi » dit-A.

17 ans après son revirement lucide et asticoteur, A, artiste de l’année, fait le V de la Victoire de la Musique 2013. « Je suis aimé par peu de gens pour le moment, mais ils me donnent beaucoup d’amour » déclare l’intéressé par la médaille. Débarrassé de son passé, le cul bien calé dans l’air du temps, Dom en profite pour compiler ses chroniques publiées entre 2005 et 2013 dans divers magazines peu frondeurs. Tomber sous le charme fait pourtant preuve de subjectivité et de sensibilité. Ne détenant aucune vérité, l’auteur partage films, livres et albums le plus souvent oubliés (oui, A chronique X). Il critique même ses propres albums et prouve avec élégance qu’on n’est jamais aussi bien desservi que par soi-même.

C’est un fait, les Ané se suivent et ne se ressemblent pas. Pourtant, Eleor sort en mars 2015 et l’A loué, crâne auréolé, y décline l’identité de « Vers Les Lueurs » : classicisme élégant et serein qui évite d’avoir à faire rimer amour avec Toujours® ou joie avec Ikea®. Arrangements amples et flamboyants qui envoient cette fois-ci dans les cordes. Superbes écrins pour une voix immuable et un chant perpétuel et inaltérable. L’opus se termine et déjà, l’envie nous prend de demander à Dom de « Passer nous voir » à nouveau. Parce qu’on a toujours pas de plan B.

Dominique A – La Mémoire Vive. Documentaire de Thomas Bardel, actuellement en salles

 


Thierry Brioul

 


Kankoiça
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