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Le disque du jour : ALTERNATIVE TV

Le disque du jour :

Alternative TV, « Opposing Forces »

En préambule, une dklaration de conflit d’intérêt. En effet, l’auteur de ces lignes est par ailleurs un fan aveugle (aveuglé diront certains) d’Alternative TV en général, et de Mark Perry en particulier, et ce depuis la parution de leur premier single « How Much Longer / You Bastard » en 1977. Il faut dire qu’un single sur lequel figure la pochette d’Outrageous ne peut que susciter le respect, mais il en aurait tout de même fallu plus pour dklencher une addiction aussi tenace.

Alternative TV

Pas d’autre groupe ou compositeur qui, depuis de si (trop ?) nombreuses décennies d’amateur de musique, m’ôte autant toute capacité d’analyse critique objective truffée de bémols, de sévérité péremptoire et autre outillage sémantique du rock critic pur et dur dont le lectorat attend avec délectation les éreintements. Ceci posé, cet Opposing Forces, est leur premier album depuis 14 ans (si si, depuis le décevant Revolution en 2001… comme quoi le bémol m’est encore possible), dire si l’attente se teintait d’inquiétude. Est-ce que Mark Perry allait pouvoir composer, enregistrer et faire paraître un disque si ce n’est essentiel, tout au moins intéressant ? Et bien la réponse, tout conflit d’intérêt mis à part, est sans appel : oui, 11 fois oui même.

Rappelons pour le lecteur peu porté sur la vague punk 77 et les carrières ultérieures de ses hérauts, que Mark Perry est parfois considéré comme le père fondateur du punk anglais avec son fanzine Sniffing Glue, mais aux yeux de beaucoup, et notamment des miens, il en marque non seulement la genèse par cet acte fondateur, mais en sonne aussi le glas lorsqu’il transforma Alternative TV en groupe expérimental dès l’été 78, mettant fin à cette association simplette entre punk et rock basique, que beaucoup tenteront d’avaliser comme fait historique, alors que ce n’est qu’une construction rétrospective qui arrange ceux qui en ont fait leur fonds de commerce. Passons, cela nous emmènerait trop loin. La suite de la carrière de Mark Perry sera marquée par des palingénésies discographiques répétées qui seront toutes miraculeusement novatrices, intéressantes, intelligentes, du pur punk au reggae en passant par l’alternative folk, la new wave, le le lo-fi synthétique ou le bruitisme, mais étrangement tout cela sonnant toujours comme du Alternative TV, conservant par-delà les styles une singulière cohérence.

Ce qu’il y a de si particulier chez Mark Perry c’est cette capacité rare de créer une relation intime avec l’auditeur, qui peut se rapprocher de celle que procure un journal ou un texte autobiographique. Cet avis peut ne pas être partagé, et est probablement lié au fait que les thèmes qu’il aborde, et la manière dont il les aborde (crument, sans auto-complaisance, sans se ménager, sans aucune niaiserie) trouvent en moi une résonnance particulière. Musicalement, Alternative TV a souvent eu droit à un mépris de la part de la critique officielle du fait qu’il fait passer la virtuosité pour une pollution sonore et s’appuie sur des riffs et des constructions qui peuvent paraître basiques et simplistes. Autant dire que pour d’autres, cette économie de moyens est à mettre à leur crédit, et permet de se focaliser sur l’important : l’effet produit, l’émotion éveillée, l’équivalence sonore de nos malaises, de nos colères, de nos dégoûts.

Alternative TV Opposing Forces coverLa qualité précieuse de cet album (seulement le dixième album studio en 38 ans, finalement) est de ne s’ancrer dans aucun des styles précédents du groupe, mais de les brasser plus ou moins tous (bonheur d’entendre des échos de « Splitting in 2 » et d’« Action Time and Vision » dans le fantastique « The Tension Between Chaos and Order », ou des volutes de la période Peep Show dans « Bubble »), avec même du space-rock quasi-Hawkwindien sur l’étonnant « Stars », et surtout d’inventer un Alternative TV pour l’époque contrastée (à la fois assez répugnante et plutôt exaltante, notamment du fait de cet agent d’expression et d’échange non marchand que peut être le net) que nous subissons. En d’autres termes, cet album est peut-être ce qu’on appelle parfois (« Josiane, s’il nous fait le coup de l’album de la maturité, j’arrête de lire, déjà que c’est long ») l’album de la maturité (« Bon Josiane, change de page »). Si le titre éponyme (support de la première vidéo illustrant l’album), avec son riff Sabbathien (« Symptom of the Universe ») est une locomotive qui pourrait, en d’autres temps, devenir un hit indie, l’album contient des morceaux qui rejoignent déjà la petite collection de favoris tel le sublime « Dream », qui retrouve les accents des plus beaux morceaux de Mark Perry et montre qu’avec quelques notes de piano et du génie on peut encore composer de grandes chansons. Je défie qui que ce soit de sortir de ces quelques minutes sans un « ah oui, quand même ». Et puis « The Visitor », pas loin des atmosphères cauchemardesques à la Horla qu’Alice Cooper savait créer à sa grande époque, où, sur quelques notes de guitare réverbérée que l’on croirait provenir de Creedence, Mark Perry paraît s’enfoncer dans une interminable angoisse peuplée de fantômes. Si on doit penser à un autre groupe de la même époque qui a aussi, bon gré mal gré, traversé les décennies, on évoquera Wire, mais Alternative TV est moins unidimensionnel et plus habité.

Finalement ce qui est le plus réconfortant dans cette totale réussite, c’est de voir qu’il n’y a pas de fatalité à cette usure du talent qui en touche tant, ni à cette resucée ad nauseam des standards d’antan qui gagne la plupart des groupes parvenus à un certain âge. Avec l’âge justement, Mark Perry s’étant physiquement masculinisé, on pouvait craindre (enfin, je craignais) que sa musique s’en ressente, qu’elle perde cette fragilité, cette vulnérabilité qui en font le prix. Mais non, on le retrouve intact et, si je devais faire un vœu, c’est que cet album soit le début d’une production plus régulière que celle des décennies précédentes, mais ça, il ne tient qu’à vous.

Je crois qu’il n’y pas de système d’étoiles prévues, mais s’il y en avait un cet album en obtiendrait 4 ½ sur 5 pour sûr.

Alternative TV, « Opposing Forces » (Public Domain records, CD disponible)

 


dkelvin / Photo © Richard Brown


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