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Interview GARY BROOKER (Procol Harum)

gb_paris-150627Dix ans presque jour pour jour après la longue conversation (publiée dans Xroads) que j’avais eu le privilège d’avoir avec lui quelques heures avant le concert de Procol Harum à l’Olympia, me voilà face à la statue (vivante) du commandeur pour tous ceux qui, comme moi, vouent une sorte de culte musical païen à ce groupe atypique, intemporel et indémodable, tout au moins dans sa version légendaire qui dura une décennie exactement (de 1967 à 1977) et qui laisse un souvenir étrangement schizophrénique.


 

Pour la plupart, groupe d’un tube (« A Whiter Shade of Pale » à l’été 67), pour d’autres (bien moins nombreux il faut l’admettre), seul groupe à avoir réussi à allier avec succès musique classique et rock (avec leur Live de 1972), créateur du progressif (avec l’album Shine On Brightly), groupe abritant en son sein le meilleur batteur de l’histoire (feu B.J. Wilson), premier groupe à faire d’un parolier un membre à part (Keith Reid) et même premier groupe doom (avec des titres tels que « The Whaling Stories »). Mais ce soir, ce n’est pas une nième palingénésie de ce navire Argo qu’est depuis 50 ans Procol Harum à laquelle nous venons assister, mais à un concert plus détendu, spontané et peut-être sincère (on ne sait jamais avec ces hussards des seventies dans quelle mesure ils continuent pour des raisons musicales, financières ou même de vanité).

 

 

 

  • paramountsBonjour Gary, je vous ai déjà interviewé il y a 10 ans presque jour pour jour lors de votre passage à l’Olympia…

Dix ans déjà que nous avons joué à l’Olympia ? Incroyable (il n’en revient vraiment pas) !

  • C’est un concert un peu spécial ce soir car ce n’est pas sous le nom de Procol Harum mais de Gary Brooker & Friends que vous allez jouer. C’est d’ailleurs un one-shot je crois ?

Oui en effet, c’est juste pour un seul show (en fait non, ils joueront aussi le 22 août à Souillac). Je joue parfois avec de vieux amis (il dit, plus exactement, old-times rock friends, mais en français c’est assez laid). Enfin pas vieux (il sourit), mais des amis, et je joue alors la musique de mes racines (roots influences), du rock et du r‘n’b, et quand je dis r‘n’b, je parle du vieux r’n’b, Ray Charles c’était du r’n’b (derrière nous, Macy Gray déroule son dernier album dans les enceintes du lounge et finalement, ce n’est pas une mauvaise descendance du r‘n’b).

  • Ce que vous jouiez avant Procol Harum, avec les Paramounts, ou sous le nom de Liquorice John Death lors des sessions de Home en 1970 en fait ?

Oui, ce genre de choses. Quand j’ai été invité à jouer au New Morning, certains des membres de Procol Harum n’étaient pas disponibles, alors j’ai décidé de jouer avec des amis (en fait Geoff Whitehorn et Matt Pegg, des membres officiels de Procol sont bien là ce soir, et Gary Brooker expliquera leur présence le soir même sur scène en disant sur le ton de la plaisanterie que c’étaient les moins chers). J’en profite pour jouer des chansons que j’ai composées en tant qu’artiste solo et que je n’ai jamais joué en public auparavant.

  • Il doit y avoir une excitation spéciale à jouer des chansons que vous n’avez jamais jouées sur scène ?

Oh oui. Je vais déjà essayer de m’en souvenir (c’est vrai que pour certaines, il aura même besoin de l’aide de Judy Blair qui finira par lui lancer « Mais enfin Gary, c’est toi qui les as écrites ces chansons »).

  • brooker-chrysalis-promo3Est-ce que ce n’est pas reposant de savoir que ce soir le public ne va pas attendre, enfin pas trop, des chansons de Procol ?

Oui, ça changera. Dans le bon sens (il sourit). Bon, je vais quand même en jouer deux ou trois (il en jouera 3, « A Salty Dog »,  « Conquistador « et l’incontournable « A Whiter Shade of Pale »).

  • Après tout ce temps, quelles sont d’ailleurs vos relations avec ces chansons composées pour Procol ?

Vous savez, on ne fait plus trop de concerts avec Procol (vrai que le rythme s’est beaucoup ralenti depuis 3 ans et sa chute en Afrique du Sud, qui lui a laissé pour séquelle une anosmie et une agueusie). On va faire quelques concerts cet été, et puis on verra après ce qui se passera. Je ne le ferais pas si je n’aimais pas les jouer ces chansons. On possède de toute manière un large répertoire alors on peut piocher dedans. Quand on part en tournée pour 3 ou 4 semaines, on « emmène » environ 40 chansons et on change la setlist tous les soirs.

  • J’ai remarqué que durant toutes ces années, vous avez toujours respecté la manière dont étaient interprétées les chansons lors de leur création et, contrairement à certains groupes, vous n’avez jamais essayé de les accommoder au son de l’époque, ce qui, il est vrai, conduit la plupart du temps à un désastre. Pourquoi ?

Oh, ce n’est pas par principe, c’est que lorsqu’elles ont été écrites, elles ont, enfin je l’espère, été bien écrites et bien jouées (rires). Il n’y a donc aucune raison de changer leur musicalité. Chaque musicien les joue tout de même à sa façon et n’est pas obligé de refaire la même partie de basse ou de je ne sais quoi. Parfois, c’est vrai, quand un passage précis n’est pas joué exactement pareil, il vous manque. De toute façon, quand on a essayé de les modifier, ça n’a jamais été très concluant. Il y a une trentaine d’années, j’avais étendu la partie instrumentale dans « A Salty Dog », et on l’a joué comme ça 5 nuits de suite. Puis, B.J. (Wilson) a dit « Mais Gary, pourquoi on a changé, c’était très bien comme c’était », du coup, on l’a refait comme avant (rires).

  • En parlant de batteur, le problème se pose justement à son sujet. Car le drumming de B.J. Wilson était si spécial, si intimement lié au son Procol, que soit un autre batteur l’imite, et ce n’est jamais très bon d’être dans l’imitation, soit il bat à sa façon, et le fan de Procol râle.

Oui, c’est vrai que la façon de battre de B.J. était vraiment… spéciale. Il faisait preuve d’une telle bravoure. Par exemple sur « A Salty Dog », une chanson qui n’est pas ce qu’on peut appeler une pop song, c’est calme, il y a l’orchestre, et quand B.J. arrive, il fracasse littéralement sa batterie, l’air de dire « JE SUIS LA !!! ». Alors c’est vrai que pour « A Salty Dog », chaque batteur se sent un peu obligé de jouer comme lui le faisait. Mais c’est aussi le cas pour la batterie de la reprise que Joe Cocker a fait de « With A Little Help From My Friend », car c’est lui qui joue dessus, et depuis, chaque batteur qui tourne avec Joe Cocker, enfin tournait car il est mort récemment n’est-ce pas (il touche la table et susurre « bless him »), doit la battre de la même façon que lui.

  • brooker-chrysalis-promoJe voudrais revenir sur une période particulière de Procol, 1977, l’année de la séparation. J’ai le sentiment que vous avez pensé qu’avec l’arrivée du punk, l’époque n’était plus propice à des groupes comme Procol. Pourtant, finalement, si les punks rejetaient une grande partie des groupes des années 70, vous n’étiez pas réellement concernés, comme ne l’étaient pas les Groundhogs par exemple, ou Sensational Alex Harvey Band. Est-ce que vous pensiez cette année-là que vous étiez fini ?

Oh non, pas du tout, d’abord Procol n’est pas un groupe des années 70 à proprement parler, nous avons commencé en 67 (là il chipote mais bon). En réalité, nous ne savions pas que nous allions nous arrêter quand nous avons commencé notre dernière tournée (la presse pourtant bruissait de rumeurs mais il a dû oublier). Nous ne l’avions pas planifié. En fait durant la dernière nuit où nous avons joué, c’était à New York (le 15 mai 1977 au Palladium précisément), il ne s’est rien passé de désastreux, nous nous sommes juste regardés à la fin et on s’est dit « Bon et bien voilà », et on s’est tous fait « Goodbye » d’un commun accord. Nous remplissions encore les salles dans toute l’Europe, non ce n’était pas parce que les gens ne venaient pas.

  • Ce n’était donc pas parce que vous pensiez que Procol n’était plus le bon vecteur musical pour l’époque ?

En fait, nous avions enregistré notre dernier album en novembre 1976, il s’appelait Something Magic, et quand nous avons eu le résultat entre les mains… et bien ce n’était pas tout à fait ce à quoi on avait pensé. Nous avions été l’enregistrer à Miami, avec des producteurs que l’on n’avait jamais essayé auparavant (Ron et Howie Albert, on ne peut imaginer moins faits pour produire du Procol Harum que ces épouvantables parangons du mainstream ROR), et ces types n’ont pas du tout aimé les chansons qu’on leur a joué (c’est un euphémisme, ils leur auraient même dit « Qu’est-ce que c’est que cette merde ? »).

  • Justement, ces chansons, je sais que vous les avez enregistrées, même celles qui n’ont pas été retenues pour l’album, pensez-vous qu’un jour elles sortiront enfin toutes ?

Je ne crois pas. On les a juste jouées rapidement le jour où l’on est arrivés au studio (la réponse est étonnante puisque 2 d’entre elles ont été ajoutées en bonus tracks de la réédition de l’album chez Salvo, qui plus est avec son accord, on imagine mal que les 4 autres n’aient pas été enregistrées). Les rapports avec ces types du studio ont été difficiles. On a fini par cette suite de 18 min (« The Worm and the Tree », assez pénible il faut l’avouer) sans même que je n’y chante. J’avais ce concept en tête depuis un moment, mais c’était comme une fable, et soudain voilà que c’était sur le nouvel album du groupe. Et que c’était raté. Quand on pense que dans le studio d’à côté, il y avait les Eagles qui enregistraient Hotel California (rires). Sur notre second album, 10 ans avant, on avait déjà mis une pièce musicale de 18 min sur la face B. La boucle semblait bouclée. Ce n’était plus la mode ce genre de morceau en 1977. Nous aurions peut-être dû refaire une sorte de Grand Hotel (on peut douter que cela eût changé quoi que ce soit, la meilleure idée aurait été de continuer dans la veine de Exotic Birds & Fruits plutôt, avec Chris Thomas) mais sur le moment, vous ne vous rendez pas compte de tout ça, les choses vont comme elles vont. De toute façon, de retour à la maison (l’Angleterre), on s’aperçoit que tout le monde dénigre quiconque sait jouer plus de 3 accords parce que le punk est à la mode, alors…

  • procol harumL’ironie de tout cela, c’est que vous êtes finalement torpillés par des producteurs américains que vous n’avez pas choisis, et qu’au même moment, votre producteur fétiche, Chris Thomas, celui de Home, Broken Barricades, Live, Grand Hotel et Exotic Birds & Fruits, produit l’album des Sex Pistols.

Oui (son regard se fait rêveur, comme s’il avait oublié ce détail, effectivement d’une cruelle ironie). Mais nous ne nous sommes pas séparés avec Chris, nous avions fait plusieurs albums très réussis, et à la fin du dernier, Exotic Birds & Fruits, après 5 ans dans le même studio, avec les mêmes personnes, nous avons eu envie de changer, et lui aussi. Il faisait d’ailleurs d’autres choses en parallèle, il produisait Roxy Music par exemple, mais je ne crois pas qu’il aurait osé nous dire qu’il produisait les Sex Pistols (il rit).

  • Quand vous repensez à tout ça, avez-vous des regrets, prendriez-vous d’autres décisions ?

Non non non, je n’ai aucun regret, ce qui doit arriver arrive, il y a beaucoup de fatalité dans tout cela.

  • Après ça, vous vous lancez dans une carrière solo marquée par 3 albums solos (j’en oublie 1, il me reprend se lamentant qu’un fan comme moi ne connaisse pas le dernier, Echoes in the Night, en 1985 mais, à ma décharge, il est assez oubliable)…

La compagnie de disques n’a rien fait pour en faire la promotion. Alors bon, grosse désillusion. Et puis ce fut terminé. Il y avait pourtant de bonnes chansons, une excellente production.

  • Revenons à ce soir. Vous avez un programme de chansons prêt ou alors vous allez en décider cet après-midi ?

On va décider cet après-midi ce qu’on va jouer, mais on a déjà répété 25 chansons, ce qui est beaucoup. Si on joue les 25 chansons on va être encore sur scène à 1h du matin (il refera cette blague sur scène en demandant au public quand est le dernier métro pour pouvoir les jouer toutes, ce qu’il ne fera tout de même pas). On va donc se limiter à une quinzaine (il fait devant moi une règle de 3 pour que ça tienne en 90 min).

  • Est-ce que vous avez des plans pour enregistrer quelque chose, je veux dire du nouveau matériel en studio ?

Je vais sûrement le faire. Je ne sais pas encore si ce sera sous le nom de Procol ou non, je n’ai pas encore décidé. C’est juste que le temps passe très très vite. Vous vous rendez compte que ça fait déjà 10 ans qu’on a joué à l’Olympia ? Et que notre dernier album studio (The Well’s On Fire) date d’il y a 12 ans je crois. La première version de Procol a duré 10 ans et nous avons enregistré 9 albums et là rien pendant 12 ans. Mais où va donc le temps ? On publie tout de même des disques live régulièrement, parfois seulement en téléchargement (débute ensuite une diatribe contre le format compressé qu’est le MP3). Et puis il y a les problèmes financiers. Il est de plus en plus difficile d’avoir les moyens d’enregistrer un disque.

 

Gary 4[1]Je lui parle alors de Pledge music, qui permet de faire pré-financer un album par ceux qui le souhaitent, Buzzcocks l’ont fait pour leur dernier album et s’en sont publiquement félicités, nous parlons aussi de cette manie qu’ont les anciens labels de ressortir opportunément de vieux albums, moult fois amortis, à chaque nouvel album d’un de ses membres (Tony McPhee m’avait dit comme cela le désespérait de voir rééditer sans cesse un album des Groundhogs des années 70 quand il publiait un nouveau disque, qui bien sûr se vendait moins), et puis nous parlons de l’incontournable « A Whiter Shade Of Pale », qu’il refuse de considérer comme un boulet, mais qu’au contraire il revendique, estimant que c’est un privilège inouï d’avoir composé une chanson que partout dans le monde, et quelque soit son âge, chacun connaisse (il est un peu optimiste, il doit y avoir des tribus isolées qui n’ont pas encore reçu la visite de Frédéric Lopez et qui ne l’ont pas encore entendue). Quand j’évoque Keith Reid en lui demandant s’ils se voient ou communiquent encore, il me répond non et quand je demande pourquoi il a ce simple mot « Brutus » accompagné d’un regard plein de rancœur. Je n’en saurai pas plus. Puis, après cette petite heure de conversation, je sens que l’appel du large l’éloigne, à moins que ce ne soit le planning serré et que son équipage lui rappelle aimablement qu’il faut qu’il mette le cap sur une aube nouvelle (oui bon le New Morning, on a le droit à une chtite métaphore tout de même). Sur ce, je prends congé d’un homme que je sens physiquement de plus en plus rongé par les années, cette vieillesse qui a rattrapé toute une génération qui n’avait peut-être pas réellement prévu de bénéficier d’une telle longévité, mais dont heureusement certains, comme Gary Brooker, ont la chance d’avoir une œuvre qui peut être jouée à cet âge, sans dommages pour la trace qu’ils vont laisser.

 


Dkelvin 

 

 

 


Kankoiça
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