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DAREDEVIL : l’homme sans peur et sans reproche

DD SMITH QUESADA INTRODAREDEVIL : l’homme sans peur et sans reproche

La justice est aveugle !

La diffusion de la série Daredevil sur Netflix est l’occasion pour nous autres de Brazil3.0 de causer à tue-tête du justicier faustien tentateur du démon. Matt Murdock, alias Daredevil, ou le « casse-cou » en langue française (c’est comme ça que l’on surnomme les cascadeurs sévèrement burnés) est un mec qui n’a pas froid aux yeux (il est aveugle, vous me direz). De jour, il défend les opprimés devant les cours de justice ; de nuit, il traque ceux qui ont échappé au système juridique parce qu’ils ont des passe-droits, vêtu de son costume rouge-sang-sorgue.

Chaque nuit, Matt se défenestre du 77ème étage du Chrysler building pour venir à votre secours. Son ouïe ultra sensible a perçu votre cri de détresse. Aux douze coups de minuit, il ose affronter à mains nues les malfrats aux calibres qui pètent le feu, et botter le cul à la corruption sans nom. Il est le héros à contre-courant de l’ère qui s’éveille. Ses ténèbres s’opposent à notre monde multi-visuel.

Parce qu’il croit en Dieu, Daredevil pense pouvoir sauver nos âmes égarées. Alors, en bon martyr, il revêt les habits du Diable et assume, à nos places, nos péchés honteux. Héros de la Marvel méconnu avant les années 2000 et ses adaptations ciné-télé-fourre-tout, aujourd’hui, dans les cours de justice, on ne jure que par lui. Faisons lumière sur le justicier…

 

PARTIE 1 : Un parfum ensorceleur

“ Celui qui enseigne le bien aux autres, sans le faire, est semblable à l’aveugle qui porterait une lanterne ”  (proverbe algérien)

DD STAN LEE EVERETT PARTIE 1Daredevil, DD pour les amis, est créé en 1964 par le bouillonnant Stan Lee et son comparse, le troublé Bill Everett pour le compte de la Marvel qui, à cette époque, mérite vraiment son surnom de maison à idées tant les créations abondent. Les débuts de Daredevil ne collent pas tout à fait au personnage lunaire des temps présents. Stan, à l’esprit burlesque, dépeint dans les premiers numéros du héros, un univers pittoresque, loufoque, à mille lieux du passé tragique du jeune Matt. Avec son costume rouge et jaune, DD est le clown équilibriste d’un magazine chromatisé.

Le DD des débuts est inspiré du Doctor Mid-nite, un héros des années quarante de chez DC comics à qui Marvel pique toutes les bonnes idées qui, comme Matt deviendra un justicier-aveugle suite à un accident ; et du premier « Daredevil » des forties, un certain Bill Hart, qui parce qu’il était muet, n’a pas pu porter plainte contre Stan Lee pour le vol de son nom de scène. Parce que ce que Stan veut, Stan obtient, il récupère le nom « Daredevil », lui adjoint un tiret plus un slogan. Hop ! Le tour est joué, Dare-Devil (le tiret ne va pas durer) The Man Without Fear ! est né.

Ses aventures chamarrées ressemblent plus à celles de Spider-Man dans lesquelles la balance de la justice penche plus du côté comique que du côté tragique. DD affronte des gus aussi ridicules (tel Stilt-Man/ L’homme aux échasses) qu’inutiles. En outre, Matt Murdock, grimé de son justaucorps pétaradant, ne se prive pas d’une bonne turlupinade, tout comme son pote arachnide. Cette signature sera celle de l’homme à cornes avant l’arrivée au dessin du complexe Gene Colan, dont la patte dramatique, rapide et cinématographique va faire plonger DD dans la gravité qu’on lui connaît bien. Ses esquisses plus dantesques donnent son premier cachet noir à la série. Mais, à cette époque, le comic book n’a pas encore de réel cap. La série écrite par Stan Lee est bien plus « fun » que tragique. Entre temps, notre héros aura troqué sa défroque jaune et rouge contre sa célèbre tenue lie-de-vin.

C’est surtout l’entrée en scène de Frank Miller, dans les années 80, qui va changer les choses pour notre héros masqué. Il débute au dessin avec l’épisode 158, avant de prendre les rênes de la série avec l’épisode 168, et va nous composer un personnage et un univers haut en couleur sang. Maître es ninjas, Miller avec ses influences japonisantes va réécrire les origines de Daredevil et dresser le portrait d’un rônin solitaire. Mais Matt n’est pas tout à fait un samouraï sans maître, Miller introduit dans la série, Stick, un vagabond aveugle, qui va s’avérer être l’homme qui lui a enseigné les arts martiaux et le contrôle de ses super sens dans sa prime jeunesse. La série va naviguer entre les ombres du film noir et les silhouettes des films de la Shaw Brothers.

DD BLACK MILLER ROMITA  JR  PARTIE 1Miller va propulser DD à son sommet créatif et propulser l’ancien pastiche de Spidey au sommet des ventes. C’est également Miller qui fera de Wilson Fisk, jusque-là gros malabar dans les aventures de Spider-Man, l’ennemi juré-obsessionnel de Murdock. C’est lui, également, qui va nous servir sur un plateau d’argent la vie et la mort de l’amazone Elektra. C’est lui, surtout, qui achève littéralement Murdock avec la trahison de sa belle Karen Page, l’amoureuse historique de Murdock. Avec Miller, au dessin et au scénario, Matt Murdock sort de son image proprette de héros et devient l’archétype du héros névrosé à deux pas du cataclysme. Moult auteurs vont se succéder après le départ de Miller en 1983.

À marquer sur vos iPads d’écoliers, le run injustement oublié, parce qu’écrit par une femme sans doute, d’Ann Nocenti dès 1987. Journaliste, l’auteure va plonger un Murdock radié du barreau dans le quotidien sordide des sans-abris, junkies, prostituées et traiter de sujets aussi forts que le sexisme, le racisme ou la peur du nucléaire. Cette période plongera nos sens au cœur de la rue comme jamais auparavant surtout avec les dessins anguleux de John Romita Jr qui aura le privilège d’illustrer l’affrontement luciférien entre le diable humain, Daredevil, et le Diable himself, Méphisto ! Ce run sera celui du voyage au bout des enfers pour DD…

Dans les années quatre-vingt-dix, c’est le futur patron de la Marvel, Joe Quesada, associé au cinéaste indépendant Kevin Smith, qui va pour le reboot de la série (technique marketing pour revendre la même sauce à plus haut prix) offrir à DD une saga des plus riches et bouleversantes en confrontant Daredevil à ses démons religieux. Ils malmèneront sévèrement la santé mentale, déjà fragile, du héros inapaisé jusqu’à le faire perdre pied avec la réalité. Jusqu’au final avec, encore, Karen Page, qui cette fois, des mains assassines de Bullseye (le tireur), l’alter ego équilibriste de Daredevil, trouvera le repos éternel. À la suite de Smith (et à graver sur vos poignets), le court passage du fresquiste David Mack qui va proposer une autre vision du héros en mélangeant la peinture, le noir et blanc, les collages, les photos, le traitement d’images dans un capharnaüm artistique complètement fou !

DD MILLER ROMITA JR PARTIE 1Ces dernières années, c’est le pontifiant Brian Michael Bendis, alias « le serial noir », qui a révolutionné la série surtout avec les planches immaculées/ roman graphique d’Alex Maleev. Cette série mettra en scène la chute du caïd (encore) et surtout fera de Matt Murdock le patron d’Hell’s Kitchen. Certains disent que le règne de Bendis sur DD est à la hauteur de celui de Miller. À mon sens, Bendis est plus un bon faiseur qu’un bon créateur, il sait exploiter le talent des autres avec brio. C’est un peu le Tarantino de la bande dessinée. Le fait qu’il ait osé asseoir Matt Murdock sur le trône du Kingpin n’égale pas la déchéance dépeinte par le tandem Miller/ Mazzucchelli dans le renversant Born again… Bendis est la grande gueule du comic book… Beaucoup de bruit pour rien, mais incontournable quand même.

Le « boss » refilera en 2006 les clefs de la bagnole à cornes au talentueux Ed Brubaker et son pote Michael Lark, qui conteront un Daredevil hors-la-loi, traqué par ses pairs burnés dans le contexte bientôt mondialement connu du Civil War de Marvel (en vingt-six mots : les super-héros doivent besogner pour le gouvernement s’ils veulent continuer leur bal costumé en plein air sous peine d’être emprisonnés comme des vauriens…). Matt fera un séjour en prison et devra passer le flambeau de l’obscure justice à ses alliés du moment, Iron Fist et Luke Cage, tous deux défenseurs des bas-quartiers, également bientôt sur vos écrans-maison.

Voilà pour la bande dessinée. Vous allez me dire : « Mais après ? Il lui arrive quoi à notre avocat équilibriste ? ». Plus grand-chose depuis que la Marvel a été rachetée par Disney et se sert du média comic book pour faire la promo de son univers cinématique… (voir mon dossier Mickey au pays des Marvel, sur Brazil, pardi !). Nul besoin de faire leur pub… Pour faire court, Daredevil ça commence cocassement en 1964 et ça se boucle en beauté en 2009 avec Brubaker et son épisode 500 (numérotation d’origine).

 

PARTIE 2  Un boucan d’enfer

“La vérité c’est comme la lumière, aveugle. Le mensonge, au contraire, est un beau crépuscule qui met chaque objet en valeur  (Albert Camus, La chute)

DD BENDIS MALEEV PARTIE 2Daredevil, Matthew Michael Murdock de son vrai nom, est le fils de Jack Murdock alias « Battling Jack », boxeur raté qui vivote en participant à des matchs truqués pour le compte de Fixer, un truand ; et de Maggie qui, suite à une dépression post-partum a littéralement abandonné sa famille pour s’offrir à Dieu… Son père préfèrera lui mentir en lui disant que sa mère est décédée… On comprend déjà mieux pourquoi le p’tit Matt va virer diable-rouge.

Le jeune Matt vit à Hell’s Kitchen, la cuisine du Diable au nom prémonitoire, le quartier le plus mal famé de la Big Apple début vingtième siècle et dans l’univers Marvel. Un jour, le gamin, intrépide avant l’heure, sauve un aveugle des roues intraitables d’un camion-pollueur transportant des containers radioactifs. Coup du sort, la substance néfaste est projetée en plein dans les mirettes de Matt… Quand il rouvre ses yeux à l’hôpital, un linceul noir se dresse désormais entre lui et le soleil. Matt est aveugle. Mais, en contrepartie, ses autres sens développent une acuité extraordinaire. Ses ouïes peuvent capter une conversation à plus de cent mètres à la ronde, démêler à votre battement de cœur la vérité du mensonge ; ses naseaux, traquer une femme à son parfum de luxe. Son sens du toucher est si aiguisé qu’il arrive à « lire » les caractères d’un livre en apposant ses mains sur l’encre de ses pages. Son palais sans mesure fait de lui un esthète culinaire ; enfin, son sens de l’équilibre lui offre des acrobaties sans filet à faire blêmir un voyant. À tout ce cocktail sensoriel, viendra s’ajouter, plus tard, en bonus, un sens radar, qui lui permettra de discerner les silhouettes à la manière des chauves-souris. Pas mal, pour un Tirésias !

Parce que son père est assassiné suite à son refus d’accepter un énième match truqué ; parce que sa mère a disparu dès son arrivée au monde ; parce qu’il vit parmi les parias ; et parce qu’il est devenu aveugle en sauvant son devenir, Matt Murdock refuse de céder au démon qui lui susurre des mots vengeurs, et choisit, au contraire, de détenir dans sa main vengeresse le sens de la justice. Il va s’autoproclamer défenseur de son quartier et endosser l’identité de la bête à cornes, Daredevil, ou l’homme sans peur…

En matière de justice, DD est son propre maître, et c’est lui qui fait la loi dans sa cité sombre chaude. De jour, il est avocat en compagnie de son associé, le bouffon Foggy Nelson, qui contrebalance la noirceur de Murdock. Les criminels qui échappent, par vice de forme, ou corruption à la justice de jour, sont rattrapés, de nuit, par un diable marqué au fer rouge qui, même s’il ne tue pas ses adversaires, les remet à la police dans un piteux état.

DD DEATH OF KAREN PAGE SMITH QUESADA PARTIE 2Matthew Michael Murdock, Matt pour les « proches de », est plus un héros au sens traditionnel du terme qu’un super-héros en pyjama bariolé. En effet, ses valeurs sont celles de La Justice, celle des hommes, qui sanctionne les actions humaines au regard du droit sociétal. Mais comme pour toute création humaine, la loi est viciée, imparfaite, faillible. D’où la dualité de Matt qui rectifie de nuit, les failles du jour. Au lever du soleil, il incarne la balance de la justice, son équilibre et sa mesure des crimes, et, bien sûr, l’impartialité de cette dame aux yeux bandés. Matt est aveugle, ne l’oublions pas. D’un battement de cœur qui s’accélère, il sait que vous lui mitonnez l’un de vos plus magnifiques mensonges. C’est pourquoi, de nuit, armé de sa canne carmin, il incarne le puissant glaive vengeur de l’équité, et sanctionne physiquement, parfois trop brutalement, ceux qui ont trahi les valeurs de Thémis.

Pensez-y : son père a été abattu parce qu’il a refusé de se coucher durant un match de boxe truqué pour montrer à son fils qu’il pouvait résister aux forces de l’injustice. Sa mère s’est faite nonne parce qu’elle se croyait indigne d’élever cet enfant rouquin (un délit de sale gueule avec sa génitrice expliquerait la tendance maso de l’homme sans peur). Lourd passif pour un héros. On est proche d’un Bruce Wayne. À la différence près du compte en banque, du manoir, de la batcave et du costume high-tech. Daredevil, lui, n’a pas d’artifices. Il sort littéralement à poil se jeter dans la gueule des hyènes affamées de son quartier. Il ne se planque pas comme Iron Man derrière une armure clinquante, il n’a pas le corps d’acier d’un Superman tout-puissant, ni la force proportionnelle d’une araignée funambule. Il est un héros dépouillé, et il n’a pas peur ! C’est ce qui fait son intérêt.

DD BORN AGAIN MILLER MAZZUCCHELLI PARTIE 2Ses ennemis, à son image, ne l’épargnent guère, à commencer par Wilson Fisk, alter ego cérébral de Matt, puppet master de la pègre new-yorkaise, obsédé viscéralement par les deux faces de Matt Murdock. Entre eux, c’est à la vie à la mort. Matt lutte pour détruire la tour d’ivoire sans repos du truand, tandis que Wilson cherche à terrasser la volonté granit de Murdock. Assurément, une inimitié faite pour durer.

Suit l’inévitable Bullseye, alter ego physique de Matt, il est gracile et ne rate jamais sa cible… À la différence de DD, quand il fait mouche, c’est fatal. Aliéné parmi les cinglés, il va faire de la vie de Matt un enfer en prenant un sordide plaisir à éliminer celles qui ont marqué au fer le cœur de l’homme en rouge (Elektra, Karen Page, la liste de ses victimes ne cesse de se rallonger…). Leur ménage périlleux se conclut généralement par un coma à durée indéterminée ou une tétraplégie aller simple sans retour…

Puisque Daredevil s’affuble du costume du Diable, il sera amené à rencontrer sa véritable incarnation, le fripon Méphistophélès qui n’aura de cesse de triturer l’âme secouée de DD. On pourra également citer dans la cour des vilains pas beaux, The Owl (le hibou), parrain de la mafia aux ailes de nuit, le simplet Gladiator (le gladiateur) et ses lames acérées qui finira plus tard dans le lit de la justice Daredevilienne (si si !), The jester (le pitre), le Joker du pauvre made in Marvel chapardé à DC comics. Ses ennemis sont aussi et surtout des femmes (haha !) qui commencent leur carrière body-sexy dans le lit de l’aveugle avant de finir généralement au cimetière.

DD NOCENTI ROMITA JR PARTIE 2Plus qu’un super-avocat qui tâtonne pour trouver sa voie, Matt est un casse-cœur. Sa vulnérabilité voyante fait tomber les femmes sur la route de son « stick » carmin. Et pas des moindres : comptez parmi ses éprises, la Black Widow des Avengers période Frank Miller que Matt a viré de son champ de tir sans prévenir (Matt est un héros-solitaire-torturé irrécupérable pour ces dames… Il est difficile de lui passer le lasso-canne au cou). Suivra la légendaire Elektra, tueuse à gages suave, sauvage, grand amour de jeunesse de Matt qui reviendra dans les bras du diable rouge pour y rendre son dernier souffle tragique… Une autre revenante, la blonde Karen Page, pourfendra le cœur de Matt en livrant pour un shoot de dope à son pire ennemi, Wilson le Kingpin, le nom qui se cache derrière son masque de patrouilleur de nuit (saga Born again). En amour comme dans sa double carrière, Matt aime les causes perdues. Avec une mère qui se fait nonne par peur d’élever le Diable, ça peut se comprendre. Suivra la schizophrène, Typhoïd Mary, meurtrière vénéneuse pour le compte de Wilson Fisk, inspirée de la funeste Mary Mallon première personne identifiée aux États-Unis comme porteur sain de la fièvre typhoïde. En déni de sa maladie, parce qu’elle ne développera pas ses symptômes, elle infectera cinquante-et-une personnes et causera la mort de trois d’entre elles. Dans le comic book, elle enflammera les sens de DD et lui fera perdre pied avec la réalité. Suivra une autre envoyée du Kingpin Fisk, la sculpturale et coite, Echo. Trompée par le gangster, elle attentera à la vie de Murdock… Le sans mirettes et la discrète finiront par s’associer et batifoler sur les toits de Hell’s. Sacré Matt, il n’en loupe pas une. Sans oublier la journaliste irlandaise, Glorianna O’Breen, traumatisée par le terrorisme qui ravage son île, qui préférera les bras douillets de son meilleur ami, Foggy, parce que le bel Homère broie du noir en castagnant du voyou… Enfin, Matt va franchir le pas sans déraper cette fois, en demandant en mariage son double non-voyant, Milla Donovan… L’union aboutira sur un non-lieu… Décidément… Je vous le disais, en matière de femmes, Matt est un homme obscur.

Mais ça n’est pas ses conquêtes que l’on aime avant tout chez Matt Murdock, nous ce que l’on apprécie chez lui, c’est sa proximité… Matt est un héros palpable, crédible, fragile, au destin bien plus tordu que le nôtre… Matt ne nous fait pas fantasmer. Nul ne se projette en justicier aveugle, à l’exception des non-voyants, sans doute. Nul n’aimerait endosser ses responsabilités ou subir dans sa chair les tragédies de sa vie. Tout le monde, moi-même y compris (et surtout), se fantasme davantage en homme-araignée. Il est bien plus fun de sauter à l’élastique de l’Empire State Building que de se faire castagner dans une ruelle sombre par son ex qui a viré sociopathe.

DD MILLER DEATH OF ELEKTRA PARTIE 2Et Pourtant, le diable écarlate est le plus honorable des héros. Même Superman et Captain America n’atteignent pas cette dimension-là. Superman est tout-puissant. Cap est patriote. Daredevil est faillible. À chaque fois qu’il tombe, il se relève, et nous montre qu’il ne faut jamais abandonner, même quand on est traîné aussi souvent que lui dans la fange. Le respect de ses pairs ? Il s’en tape ! Seul lui importe le sort des démunis.

Il est ce diable-gardien qui casse du tibia aux douze coups de minuit, ou suspend les Turk et Grotto du haut d’une corniche pour leur soutirer une information. Il est le héros que Hell’s Kitchen mérite. Le quartier, situé dans le midtown west de New York, doit sa sulfureuse réputation à un journaliste des années 1880 qui, suite à une affaire de meurtres multiples dans les rues du patelin avait déclaré que la zone était la plus répugnante de la Big Apple. Suivront bien des légendes à propos de la cuisine de l’enfer.

Cela étant dit, Matt n’a pas que des casseroles… Ses super sens, dont celui de l’équilibre, qui lui permet de ne jamais se manger l’asphalte lorsqu’il joue les danseurs de corde ont leurs petits avantages. Imaginez : ce type peut sniffer à l’odeur le meilleur fumet du Tout New York. Les meilleurs plans restos de la cité, son pif les connaît. Il sait aux phéromones qu’elles dégagent, si les femmes sont attirées par lui ou pas… Matt ne perd pas de temps. Il peut d’un doigt faire succomber la plus frigide des femmes. Son sens du toucher fait de lui un masseur hors pair… Avec Matt, les kinés font figure d’amateurs. À l’oreille, il sait si vous lui balancez des couleuvres ou pas. Pratique pour négocier une transaction ou représenter un client devant une cour de justice. Une jeune femme crie sa détresse ? Pas de panique ! L’ouïe finaude de Matt a capté son S.O.S. Ses nasaux ont humé son Dior, ses lèvres diaboliques gouteront bientôt à sa saveur…

Des super sens ont leurs revers, tout de même. Avec l’ouïe de Daredevil, il y a des risques d’insomnie, surtout si l’on habite une métropole… Un super odorat lors de la grève des éboueurs, c’est la nausée assurée. Des draps synthétiques sur une peau hyper sensible, c’est comme se coucher sur des lames de rasoir… Embrasser une cavité buccale nauséeuse pour un goût d’exception, c’est comme déguster le poisson pas frais d’Ordralfabétix. En réalité, si l’on possédait les aptitudes de Daredevil, l’on fuirait le boucan d’enfer de New York pour les contrées désolées de l’Himalaya… Déjà qu’avec mon ouïe pas fine et mon odorat foireux je ne supporte plus le climat qui sent la connerie à plein nez de ma cité parisienne, imaginez, Matt Murdock au quotidien au-dessus des bouches de métro de sa cuisine d’enfer ! Comment fait-il pour tenir ? Ou bien il se blinde le nez d’eucalyptus et se calfeutre les oreilles avec des boules en cire, ou bien il est maso… Ses aventures-martyr, nous le confirment, il est maso !

 

PARTIE 3Un portrait diabolique

“La gentillesse est le langage qu’un sourd peut entendre et qu’un aveugle peut voir ” (Mark Twain, Pensées et aphorismes)

DD  REX SMITH PARTIE 3Daredevil, alias Matt Murdock, a, ces dernières années, moultement inspiré les portefeuilles des producteurs hollywoodiens. DD a tout d’abord été adapté en dessin animé avant d’être propulsé sur le feu des projecteurs des télésuites. Je ne fais pas référence à l’excellente série créée par Drew Goddard pour Netflix, mais bien au désastreux téléfilm, The Trial of The Incredible Hulk, sorti en 1989 sur nos minuscules écrans, dans lequel l’œil hypnotique de Bill Bixby et les muscles verts de Lou Ferrigno croisent dans une ruelle sombre le tonnerre qui roule sa mécanique, Rex Smith, affublé du costume de Daredevil. Avec le recul, le téléfilm fait sourire… « Les fans de » peuvent se pâmer devant le sourire bright de Rex et les puristes se consumer devant le regard vert de Bixrrigno. À noter que le DD de ce téléfilm est affublé d’une tenue nuit qui fait étrangement penser au costume noir que Miller et Romita Jr ont exploité dans leur série The Man Without Fear parue en 1993. Finalement, ce téléfilm burlesque aura inspiré la fameuse combinaison ébène que l’on retrouvera également dans la série en treize parties de Netflix. Comme quoi les meilleures idées ne viennent pas forcément du ciboulot des p’tits génies.

2003… Après 2001, on se croyait à l’abri des catastrophes. On a eu tort. Dieu sait qu’il en a déjà pris plein les mandibules (vous avez remarqué cette mâchoire ?), le pauvre Ben Affleck… Dieu sait qu’il n’est pas seul responsable de la calamiteuse adaptation ciné de DD. Le réalisateur Marc Steven Johnson et sa mise en scène grossière s’est trompé de plateau quand il est venu bosser sur l’univers sombre et supplicié de Daredevil. Le casting ? À côté de la plaque : Elektra, l’incarnation grecque de la vengeance est incarnée par la très californienne bubble-gum Jennifer Garner ; Wilson Fisk, par la montagne simpliste au jeu épais, Michael Clarke Dunkan. Bullseye ? Par un Colin Farrel overdosé qui tique du toc à la seconde. La palme de l’absurde revient à Ben Affleck, qui nous pond un Matt Murdock sévèrement burné, plus spartiate que ninja, qui roule ses mécaniques comme jamais dans le but de ravir à Michael Vartan (le pédoncule blond d’Alias accessoirement cousin de David Hallyday) la belle Jenny… Si j’avais su que tout ça finirait dans Voici… Sans oublier sa mâchoire carrée qui éclipse ses partenaires… La suite, vous la connaissez, Ben Affleck est l’heureux vainqueur de la tombola Batman. Quoi ? Qui ? On se demande ce que les dirigeants de la Warner avaient consommé quand ils ont signé le type qui a failli trucider la carrière de Daredevil pour incarner son alter ego chez DC. Si on avait su, on aurait numérisé « Alain Delon© » jeune… (voir le dossier bertillien brazilien, Acteur face dealer). Comment ça « on » est un con ? Avec son aura lugubre, ses airs arrogants, ses envies suicidaires, ses cheveux nuit et son regard bleu acier qui éblouit les projecteurs, il avait la gueule de l’emploi chauve-souris. J’ai beau être sourd, j’entends vos insultes, eh… Alain Delon… Il faudrait être kamikaze ou complètement branque pour oser écrire son nom dans les lignes de Brazil…

Mon incarnation de Matt Murdock ? Pourquoi pas l’inquiétant Eric Stoltz, le junkie névrosé de Pulp Fiction ? C’est sûr qu’il a pris un coup de vieux depuis les quatre-vingt-dix… Oh ! Qui m’a lancé une pierre ? Gaffe quand même… Je suis sec et nerveux….

2015… C’est le grand tournant pour l’homme sans peur. Marvel qui a racheté les droits de son personnage nous sort la série de luxe Daredevil sur la chaîne payante Netflix. Casting impeccable, mise en scène au cordeau, ambiance prenante, cascades spectaculaires, la série est une réussite. Daredevil a enfin trouvé sa place sur le petit écran. Les treize épisodes du show nous racontent les débuts de Murdock et son pote Foggy Nelson sur le devant de la scène de la loi, mais aussi les premiers pas dans le noir de l’homme à cornes. Matt se voit confronté dès cette première saison à son ennemi intime, Wilson Fisk, alias The Kingpin, face obscure du démon. Incarné à l’écran par l’inquiétant-envoûtant Vincent d’Onofrio (qui nous avait déjà retourné les tripes à l’époque de Full Metal Jacket), il apporte une dimension DD  FILM COMIC SERIE PARTIE 3tragique et torturée à un personnage trop souvent dépeint comme un sumo du pauvre. Lui et sa compagne, Vanessa (l’hypnogène Ayelet Zurer), roi et reine d’une terre de sang, forment un couple glacial et torride ô combien romanesque. Face à eux, Matt Murdock ; sublimé par le subtil et séduisant Charlie Cox, la fragile et sur le fil Karen Page (Déborah Ann Wohl) et le larron Foggy (le cabotin Elden Henson) luttent pour le salut de leur âme et de leur quartier. Chacun a sa vision de Hell’s Kitchen, ses idéaux, une conception du bien et du mal aussi. Affublé de son costume suie, danseur de l’espoir, gracile et agile, Matt rend coup pour coup les crochets du biscornu Wilson Fisk. La série est remarquable, bien que parfois trop installée, trop explicative et trop prétentieuse. On sent dans les coulisses l’influence hégémonique de l’Empire Disney/ Marvel confortablement installé dans son siège en cuir Catwoman piqué à la concurrence DC. Le final de la saga n’est hélas pas à la hauteur du show. Les douze premiers épisodes dépeignent un univers réaliste, tangible, suintant, sanguin, aiguisé, sonore menés habilement tandis que le treizième et dernier nous fait plonger dans un show répondant aux codes du genre « super-héros ». Dès l’instant où Charlie Cox enfile le disharmonieux costume officiel de Daredevil, on change de registre… Avec son heaume « Bandai » qui lui aplatit le nez, et son armure batcave, le comédien a plus des allures de Power Rangers que d’une tête à cornes endiablée. Même l’acteur et ses doublures, jusqu’alors graciles, peinent à accomplir leurs cascades. Le dernier épisode avec sa baston grand-guignolesque digne d’un épisode raté du show Arrow n’est pas rassurant pour la saison deux, ou l’introduction sur vos écrans 3D des autres Marvel Knights de la compagnie : Jessica Jones, Luke Cage, Iron Fist…

Espérons que la grande arrogance de Marvel ne flingue pas des personnages au grand potentiel… Il faudrait être aveugle ou pire, voyant, pour ne pas avoir peur de ce qu’ils nous préparent…

Your pal…

 

Une bibliographie dantesque

 (À lire en V.O car les traductions françaises sont nullissimes) :

  • Daredevil par Stan Lee et Bill Everett/ Gene Colan. Marvel Masterworks: Daredevil Volumes 1-2 etc.Épisodes 1 à 100 et plus…1964 aux années 70.
  • La période Frank Miller. Épisodes 158-235. 1979-1986.
  • Born again, Frank Miller/ David Mazzucchelli. Épisodes 226-233, 1987. 
  • Daredevil Lone Stranger (Ann Nocenti/ John Romita Jr). Épisodes 265-273. 1986-1991.
  • La mini-série The man without fear  (Frank Miller/ John Romita Jr). Épisodes 1-5. 1993.
  • Daredevil: Guardian Devil (Kevin Smith/ Quesada). Nouvelle série. Épisodes 1-8. 1998-1999.
  • Daredevil / Echo: Parts of a Hole (David Mack/ Quesada). Nouvelle série. Épisodes 9-11 et 13 à 15. 1999-2000.
  • Daredevil : Yellow par Jeph Loeb et Tim Sale (une réécriture habile et graphique du personnage). 2001
  • Daredevil by Brian Michael Bendis & Alex Maleev Ultimate Collection – Books 1-2-3. Nouvelle série. Épisodes 16-81. 2001-2006.
  • Daredevil by Ed Brubaker & Michael Lark Ultimate Collection Book 1-2-3. Épisodes 82-119 (+ retour à la numérotation d’origine pour l’épisode 500). 2006-2009.

 


Arnaud Delporte-Fontaine


Kankoiça
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