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BABY CART : le loup à l’enfant [DOSSIER CINÉ]

Baby Cart coffretBABY CART : le loup à l’enfant

Un père samouraï qui tue à tour de bras raccourcis, un fils qui apprend à occire avant de parler, un landau plus martin qui part en guerre, des ennemis qui tombent comme des mouches dans le miel d’une abeille. Voici les ingrédients de la saga Baby Cart, sortie dans les années 70 et qui reste encore à ce jour comme un des musts du cinéma d’action populaire de l’Empire du Soleil Levant. D’ailleurs, il se lève où le soleil à Tokyo : à l’est ou à l’ouest ?

 

De 1972 à 1974, la série Baby Cart, tirée du manga de Kazuo Koike (prolifique auteur japonais) va, en six épisodes, révolutionner le monde du film de sabre nippon. Il faut savoir que le manga initial s’est vendu à plus de 8 millions d’exemplaires pour une œuvre qui atteint au total plus de 8 000 pages. Le cinéma ne pouvait laisser passer cette manne sans venir y mettre son grain de miso. Six films vont être tirés de la BD (oups, pardon, du manga), les cinq premiers seront d’ailleurs adaptés par Koike en personne, respectant fidèlement l’univers assez immoral de l’œuvre initiale. Immoral ? Ah, on va enfin voir de l’escalope de Nippone ? Euh, non non Lars (un voisin danois), va finir ton excision, homme des bois, quel joueur ce bûcheron.

Cette série va casser l’image du film de sabre, « chambarra en VO », pour plusieurs raisons :

  • – L’apparition dans les scènes d’action de la violence la plus crue, les membres volent à tous crins, le sang gicle comme au PS, les héros sont tous plus immoraux les uns que les autres. Si Itto conserve son sens de l’honneur intact, il tue sans se poser de questions, contre de fortes sommes d’argent, devenant un mercenaire sans pitié. Ce qui va à l’encontre des héros japonais qui possédaient tous un sens de l’honneur poussé au paroxysme du ridicule (pour nous, incultes Européens). Jamais, au grand jamais, le bon ne découpait ses adversaires en sushi contre des brouzoufs. Le pouvoir de la hyène transformé en pouvoir de la yen.
  • – Baby Cart, en révolutionnant le genre du bridé énervé, va devenir une véritable référence dans le cinéma d’action encore copiée aujourd’hui. Dans le film de Sergei Bodrov, Mongol, les scènes de bataille sont largement inspirées de la série, notamment lorsque les cavaliers chargent avec des sabres aiguisés de chaque côté de la monture, coupant leurs adversaires en morceaux, technique que mit au point Itto avec le landau de son fils (avec le petit dedans évidemment, ça leste, c’est poreux les os, tu suis Rémy ?).

 

Baby Cart7L’HISTOIRE

XVIIè siècle, époque de l’ère EDO (non Richard, pas EPO). Itto Ogami est le bourreau officiel du shogun, poste à très haute responsabilité donnant droit à d’importants privilèges. Mais pour de sombres raisons politiques, il est victime d’une machination et accusé de complot contre son maître.

Sa femme est sauvagement assassinée (veinard) et il se retrouve seul avec son très jeune fils. Plutôt que de se donner la mort comme le veut la tradition (la honte de s’être ainsi fait piéger), il préfère s’enfuir avec son fils, choisissant l’exil. Pour survivre, il choisit de devenir tueur professionnel et de se faire appeler « Le loup à l’enfant ». Mais le clan qui a orchestré sa destitution le poursuit sans relâche afin de l’ « occire Taki ». En japonais, cela veut dire le découper en rondelles, mais curieusement, avec les années et les échanges intercommunautaires, cela deviendra une danse grecque. Ah, les mystères des sciences du langage…

C’est ainsi qu’il fuit sur les routes avec son fils qui grandit (lentement) d’épisode en épisode, vivant dans son landau, qui devient de plus en plus armé au fil de l’histoire (pour terminer en véritable gadget à la James Bond).

 

Baby Cart5Vol 1. LE SABRE DE LA VENGEANCE

Introduction des personnages, Itto est le bourreau du shogun, puissant, riche, mais aussi très jalousé. Sa femme est sauvagement écartelée par un Rocco du cru devant ses yeux, il est très en colère, il cligne des yeux, lâche un gaz, coupe quelques bras, jambes, carotides et s’enfuit à travers le pays pour devenir tueur à gages. Cet homme loyal va devenir un tueur sans pitié contre de la menue monnaie.

 

Vol 2. L’ENFANT MASSACRE

L’errance du papa et de son fiston sur les routes nippones (plutôt mauvaises d’ailleurs, que fait la DDE ?) commence. Il tue sans discontinuer des guerriers, des femmes ninjas, et autres ennemis en tous genres (sojas transgéniques, Richard Chamberlain et autres, malheureusement il loupe Amélie Nothomb). C’est à partir de cet épisode que Baby Cart devient véritablement culte dans toute l’Asie, notamment grâce à la violence démesurée d’Itto qui va à l’encontre du Bushido (code de l’honneur des samouraïs).

La série va apporter une violence gratuite et humoristique, véritable bouffée d’oxygène dans le rigorisme narratif des films de sabre de l’époque. Sortant du classique héros qui n’avait pas froid aux oreilles et démembrait à tour de baguettes, il devient le clone idéal de l’autre héros produit par Shintaro Katsu (hé oui, le grand Zaitochi) qui lui-même bafouait certains codes du genre avec un humour très glacial.

 

Vol 3. DANS LA TERRE DE L’OMBRE

Les trois premiers films furent produits par Kenji Misumi, qui était un adorateur du western spaghetti et qui, pour cet épisode, cita souvent comme référence Corbucci et Sollima.

  • • Le grand silence de Corbucci, avec un Jean-Louis Trintignant époustouflant dans le rôle d’un tueur muet impitoyable. Un film qui a énormément de similitudes avec la série Baby Cart (combat dans la neige, bavardage intempestif des héros, ce qui pour un muet, laisse bouche bée comme une carpe).
  • • Le dernier face à face de Sollima, avec un Gian Marian Volonte ahurissant. La transformation lente d’un homme de lettres en tueur froid, sur une musique d’Ennio Morricone et son harmonica tendu comme un clito (traduction approximative du texte italien).

Dans ce volet, Itto rencontre un samouraï dépressif qui veut l’affronter, se mesurer à lui et mourir comme un vrai guerrier. Il vaut mieux mourir en vivant (la tête haute) que vivre en mourant ou mourir en vivant (perte de l’honneur entraînant la déprime du combattant). L’art de « vivre avec la mort » ou de « mourir avec la vie » ou de « mourir avec la vie de la mort ». Une traduction difficile pour de pauvres petits impérialistes nauséabonds comme nous !!…

 

Baby Cart8Vol 4. L’ÂME D’UN PÈRE, LE CŒUR D’UN FILS

Cet épisode est réalisé par Buichi Saito, qui va donner de l’ampleur au fils du loup : Daigoro. Itto Ogami, dans ce volet, est perclus de doutes, las de devoir toujours errer dans les limbes de la mort. Il retrouve une énergie uniquement lorsqu’il doit combattre : l’instinct de survie ! Sa principale adversaire est Oyuki (avec un petit sushi à croquer comme un rouleau de printemps, miam), une guerrière sans pitié qui dévoile ses tatouages pour endormir son adversaire et le tuer sans pitié. Le personnage de la femme tatouée est une des constantes dans l’univers manga de Kazuo Koike. Ici, elle se dévoile délicieusement avec son corps sentant bon le jasmin fleuri, sa petite fleur épilée qui s’ouvre sous le regard concupiscent de son adversaire concentré, son arme tendue à la main. Veuillez m’excuser pour cette erreur de paragraphe, j’ai confondu avec un autre film que m’a prêté le cinéphageuh. Mais l’épisode est bon, toutefois…

 

Vol 5. LE TERRITOIRE DES DÉMONS

Le dernier épisode tourné par Kenji Misumi, qui décèdera subitement quelques mois plus tard (d’un arrêt duku, qui veut dire cardiaque en japonais). Itto est ici évalué par un clan qui veut l’engager pour une mission périlleuse. Son entretien d’embauche se déroule en cinq phases, cinq samouraïs différents l’évaluent au combat avec des techniques distinctes. Itto devant évidemment tuer les évaluateurs afin de passer à l’épreuve suivante et accomplir sa mission. Ce sera aussi le dernier épisode scénarisé par son auteur original Koike, la série se retrouve donc amputée de deux de ses moteurs créatifs principaux.

 

Vol 6.  LE PARADIS BLANC DE L’ENFER

Le dernier épisode de la série est le plus anecdotique, pêchant les références par filets à baleiniers géants. Outre le western italien présent dans la série depuis le début, on retrouve des resucées de James Bond, avec notamment le landau qui se retrouve orné de plusieurs mitraillettes. La fin louche vers le fantastique avec une violence démesurée qui va crescendo, comme pour clore définitivement la série. Tous les conspirateurs de la série se retrouvent hors d’état de nuire, ce qui n’empêche pas Itto et son fils Daigoro de poursuivre leur chemin. Vers une rédemption qui n’arrivera jamais. Chemin faisant, ils feront d’ailleurs signe à Kung Fu David Carradine, venu les saluer avant le grand voyage (RIP).

 

Baby Cart9KENJI MISUMI

Né d’une geisha (de gouttière), Kenji Misumi va, dès son plus jeune âge, se tourner vers l’art. Excellent dessinateur, il voudra d’abord être peintre, mais son père ainsi que plusieurs de ses proches le convainquirent de ne pas persévérer dans cette voie pour une raison bien simple : la peinture ne rapporte rien. Ou alors une oreille de temps en temps. Il se dirigera donc vers le cinéma et la Daiei où il gravira tous les échelons. Mais, en plus de son enfance difficile, un autre coup du sort va peaufiner son armure humaine. Engagé pendant la seconde guerre mondiale (à l’instar de nombreux Japonais), il sera fait prisonnier et restera captif en Sibérie jusqu’en… 1948 ! Des conditions de détention extrêmes avec des Russes tauds (en sibérien Russe Tin).

Il deviendra ainsi un homme et un cinéaste sans concession, dur, ne pliant jamais devant les desideratas des studios. La plupart des héros de ses films seront marginaux et insoumis, aussi inflexibles que lui. Lorsque, dans les années 70, la Daei fera faillite, il sera récupéré par Shintaro Katsu pour la Katsu pro, les deux frères (Katsu et Wakayama) se disputant sans cesse pour avoir la primeur de tourner avec lui. Ils finiront par trouver une astuce pour mettre fin aux discussions incessantes, en instaurant un turn-over. Les deux frères-acteurs-réalisateurs feront un film avec Misumi chacun leur tour. Il tournera alors sans discontinuer jusqu’à son décès.

 

TOMISABURO WAKAYAMA

Les studios japonais au début des années 70 connaissent une grave crise financière. Beaucoup sont obligés de mettre la clef sous la porte. Shintaro Katsu, acteur phare de l’époque (génial interprète de Zaitochi) a créé la Katsu pro pour continuer à proposer un cinéma d’action populaire. Il va donc produire la série Baby Cart avec son dessinateur originel Kenzuo Koike. Celui-ci est tout à son travail de scénariste lorsqu’il reçoit la visite d’un des acteurs phares du film de sabre, Tomisaburo Wakayama. En plus d’être le propre frère de Katsu, il est l’un des sabreurs les plus doués de sa génération. Ainsi que ceinture noire de plusieurs arts martiaux.

Il vient donc voir Maître Koike et lui tient à peu près ce langage : « Maître Kenzuo sur ta rizière perché, vous me trouvez certainement un peu trop gros pour le rôle d’Ogami Itto, mais sachez que je connais votre manga par cœur, et que cela fait des années que je tanne Shintaro, mon frère, de produire ce chef-d’œuvre. De plus, je suis le meilleur sabreur de tout le Japon, aucun de mes adversaires ne m’arrive à la Tong ». Et sur ces paroles dithyrambiques sur son soi, il effectua un saut périlleux sans élan devant les yeux éberlués du dessinateur. Résultat :le rôle lui reviendra les baguettes dans le nez pour le résultat que l’on connaît.

Si Wakayama est certes un peu plus empâté (enrizcantonné en VO), il possède le même petit air narquois que son frère et ce regard profond de celui qui déshabille le cerveau de l’adversaire avant le combat. Son dernier regard sera dans le film de Ridley Scott, Black Rain, avec Michael Douglas, mais il ne trouva pas le cerveau de l’acteur américain, qui avait lui la réputation sulfureuse de réfléchir avec une autre partie de son anatomie.

Lorsque Koike arrêtera l’écriture des scénarios de Baby Cart pour vendre son œuvre à la télévision, Wakayama sera vexé que celle-ci fasse des castings pour reprendre le rôle d’Ito. Personne ne pouvait lui succéder selon lui, et il décida donc de jeter l’éponge après l’épisode 6. Lorsque les producteurs TV lui proposèrent finalement le rôle (conscient de la popularité de l’acteur) il ne revint pas sur sa décision. L’homme était très soupe au miso (qui remplace le lait) et restera rigide, mettant fin à la série cinématographique.

 

Baby Cart6L’ENFANT DAIGORO

Si celui-ci ne s’exprime jamais par la parole, Daigoro joue le rôle du catalyseur pour Itto Ogami. On peut présumer que, sans son fils, le rônin serait devenu fou et aurait massacré le Japon entièrement. Lorsque sa femme est massacrée, Ogami songe à tuer son fils et à se faire hara-kiri (à ne surtout pas confondre avec les Village People à ras le kiki). Il propose alors à son fils un défi, si celui-ci va jouer avec le ballon devant lui il le tue, s’il le rejoint en tétant son sabre alors ils erreront ensemble. Évidemment, il ne va pas jouer avec le ballon parce que sinon la série s’arrête au bout de trois minutes. Le fils grandit au fur et à mesure des épisodes et son personnage prend une ampleur intéressante au fil du temps. Participant même à des combats et tuant lui-même du fond de son landau, devenu machine de guerre. Kenzuo Koike fera du fils du bourreau un double photographique possédant les mêmes caractéristiques humaines. Les deux, unis par la filiation, portent un regard désabusé sur les hommes et la société qui les entourent. Tu seras un fils, mon âme !

 

L’AVIS DU BRAZILONESQUE CEDRIC JANET

Grand pourfendeur de la Shaw company, sabreur hors pair capable de décapsuler une bouteille de champagne avec un cure dents, voici l’avis de l’ex-chef des informations de votre magazine adoré que vous avez dans les mains sous les yeux maintenant (ou l’inverse si vous êtes adepte du kamasutra pour lire).

« Un immense barnum. Voilà ce que présente Baby Cart. Une féodalité sclérosée par les seigneurs tout puissants qui ont préféré dorer leur palais plutôt que remplir le ventre des paysans. Et qu’est-ce que le Japon a gagné ? Des vagabonds vengeurs, des rônins de grands chemins. Le gros et l’enfant. La série Baby Cart raconte l’histoire d’un pays à travers les yeux d’un pestiféré. C’est du chambara crépusculaire à prendre dans sa gueule. »

Tirade intégrale, récitée un lundi matin devant la machine à café, alors que ledit Cédric était en train d’expliquer le B.A.-Ba du sans concession($) à deux stagiaires vêtues de micro jupes, sentant bon le dahlia fleuri.

 

Baby Cart coffret openOUI, MAIS JE LE TROUVE OÙ, MOI !??!

Sache, lecteur fou brazilianesque, qu’il existe dans le commerce un gros coffret regroupant l’intégral plus des bonus, un sabre et une geisha. Dans toutes les bonnes crèmeries, mais aussi sur le site de l’éditeur Wild Side Vidéo. Celui-là même qui propose les Shaw Brothers et le dieu Zaitochi. Ce coffret est évidemment à prendre avec un recul nécessaire, premièrement pour ne pas s’abîmer les yeux en étant trop près de l’écran et surtout parce que l’humour froid des Japonais nécessite une « distanciation » évidente avec ce que l’on voit sur l’écran.

Baby Cart exagère, abuse, ironise, « fantasmagore » certes, mais Baby Cart est une œuvre jubilatoire, décalée et qui foisonne de trouvailles visuelles. C’est un cinéma qui est loin des codes classiques du cinéma européen (et encore plus du cinéma français), mais qui va devenir de plus en plus culte dans les années à venir. Toute la génération qui bouffe du manga au petit-déjeuner va nécessairement décrypter les œuvres adaptées des grands protagonistes de cet art. Et Kezuo Koike est un des maîtres du genre. Il avait d’ailleurs dessiné Crying Freeman, film de Christopher Gans, qui est devenu une référence dans le genre. Les superbes Kill Bill de Tartan pion pillent aussi avec bonheur ce cinéma jubilatoire.

 


Js Thi


Kankoiça
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