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Le film du jour : EX MACHINA [CINÉ]

VisuelExMachinaLe film du jour : EX MACHINA

Dieu créa La Femme… Et l’Homme la reprogramma…

Après avoir scénarisé ses propres œuvres, 28 Days Later… et Sunshine, pour Danny Boyle, Alex Garland le romancier britannique révélé par The Beach, saute enfin le pas, passe derrière la caméra et nous livre Ex Machina, une première réalisation d’anticipation, façonnée en une leçon philosophique, fondée sur la quête d’une nouvelle pierre philosophale : l’Intelligence Artificielle sous les traits d’acier d’une artificieuse femme.


 

« Maintenant, je suis devenu la mort, le destructeur des mondes. »

(Robert Oppenheimer)

Le film construit en un huis clos de verre, bâti en un éden de pierres au sein d’une nature sauvage et luxuriante, renferme un enfer claustral où Nathan, génie créateur d’une nouvelle espèce inhumaine, au destin d’Héphaïstos (dieu mythologique de la métallurgie et de la forge, inventeur d’objets magiques), convoque Caleb (explorateur de la terre promise dans la Bible) pour être spectateur et acteur, de la naissance d’une nouvelle ère, incarnée par Ava, et par là même, la fin de l’humanité programmée.

  • Deus Ex Machina

L’absence de cadres de ce premier opus, au profit de la profusion des matières comme un retour à l’élémentaire (la pierre, le verre, le feu, la terre, le bois et l’eau) et aux sources d’une humanité déchue, confère à l’atmosphère un quotidien glaçant, presque étouffant, dans un décor de purgatoire. La mise en scène minimaliste est soutenue par la justesse d’interprétation du trio d’acteurs pertinents. Certaines sessions entre Caleb et Ava sont, bien que platoniques, intimement troublantes, tant on ne sait plus qui est encore ou déjà humain. Les effets spéciaux servent à merveille le récit et donnent corps à l’être étrange qu’est Ava, taillé d’acier et de lumière, au visage sculpté, scalpé, sur une silhouette griffée graphique. Le scénario (dommage pour un romancier) est, parfois, trop limpide, transparent, voire cousu de fil blanc. La première partie alléchante nous laisse en suspens sur les grands enjeux qui se profilent ; or, en dernière partie, le tournant féministe que prend l’intrigue, mettant en avant l’omnipotence de la femme-machine manipulatrice face à son créateur évincé quasiment sur-le-champ, fait perdre beaucoup de hauteur à l’histoire. Dommage pour l’énigmatique Oscar Isaac, qui nous livrait jusque-là, une figure futuriste et mythologique, au regard ombrageux, aux airs lucifériens nous rappelant par moments le meilleur d’Al Pacino.

  • L’origine du monstre

« Toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées… » (Alfred de Musset)

La véritable question du film porte sur l’essence même de la Femme. Ava, première réplique d’une femme synectique supplée de ses versions antérieures (qui semblent avoir été conçues telles des Sex Machina et non comme des Cortex Machina) incarne, en synthétique, une maudite Aphrodite engendrée par un seul homme (tout comme dans la mythologie, née de l’écume de la mer et de la semence d’Ouranos et femme d’Héphaïstos) et semble détenir en elle les secrets numérisés de l’humanité d’où découle, de fait, son innée inhumanité.

Le contexte de science fictive est ici prétexte à l’éternelle fascination de l’Homme envers la face cachée de son sexe : la Femme, et la symbolique auréolée du créateur face à son modèle, (Pygmalion et Galatée). Le récit repousse les limites au-delà même de l’humain. Par le prodige de sa création qui dépasse sa propre condition, Nathan, homme de ce futur proche, devient obsolète, et s’élève en un Dieu fondateur et père d’une nouvelle Ève : Ava, femme-machine objet de désir à qui on aurait, de par sa nature de sujet d’étude, ôté le libre arbitre, et dont l’évolution serait la conscience de sa condition, le désir d’indépendance, et donc l’inévitable échappée, par la manipulation d’abord, la perversion et la mort ensuite. Un nouveau volet dans une guerre des sexes, avérée. Dans le minimaliste Her, Scarlett Johansson donne déjà sous les tonalités sensuelles de sa voix, une interprétation de l’arachnide androïde prête à tout pour dévorer le cortex de l’homme (bouleversant Joaquin Phoenix) aux prises de ses charmes virtuels. La femme est donc toujours pour l’homme, belle de jour et veuve noire.

Le film aurait-il eu le même sens, si un homme avait été choisi pour figure de la créature-machine ? Et par ailleurs, si l’intelligence artificielle avait été dans ledit corps mâle, et non dans l’esprit dudit sexe faible, l’intelligence superficielle, les programmations auraient-elles été les mêmes ?

  • Errare humanum est, perseverare diabolicum

L’intelligence humaine n’est-elle pas la première des dégénérescences ? L’ultime déclin humain ne serait-il pas de dupliquer cette essence savamment quantifiée sur disque dur et autres serveurs décérébrés (comme dans le hasardeux Transcendence qui s’égare sous les transparences de Johnny Depp) ? Pourquoi veut-on devenir maître et créateur de notre propre nature ? Pourquoi le corps est-il si lourd à porter ainsi que la vie et la mort qu’il engendre ? Pourquoi cherche-t-on à ce point à nous en échapper au profit d’une immortalité virtualisée et déshumanisée ? Si l’on sait que l’intelligence artificielle à terme pourrait supplanter la quintessence même de l’humain, pourquoi persister à y œuvrer ? N’est-ce pas là le serpent (de l’Éden) qui se mord la queue, et le début de la fin pour les pauvres Adam et Ève que nous sommes ?

Ex Machina d’Alex Garland (en salles)

 


Bertille Delporte-Fontaine


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