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La Ligue des Gentlemen Extraordinaires [BD]

La Ligue des Gentlemen Extraordinaires (Editions USA)

Scénario : Alan Moore / dessin : Kevin O’Neill

Réviser ses classiques pour mieux apprécier les innovations. Il y a quelques paris fous, quelques idées saugrenues qui pourtant peuvent nous emmener très loin. À l’orée du XXIe siècle, le scénariste Alan Moore, après des histoires percutantes comme Watchmen, V pour Vendetta ou From Hell, s’est replongé dans un XIXe alternatif. Avec Kevin O’Neill aux pinceaux, ils ont tous deux donné vie à un récit au carrefour de plusieurs tendances dont le but est de répondre à cette question : Et si les héros de romans se réunissaient pour sauver l’empire britannique ?

Ligue des Gentlemen ExtraordinairesLes mondes imaginaires sont à l’honneur ici. En effet, chacun des protagonistes, après le succès mérité de ses aventures de papier, s’est vu porté à l’écran, tout au long du XXe siècle, ce qui justifie d’écrire ici à leur sujet. Le talent du scénariste repose aussi dans sa capacité à mêler étroitement l’Histoire et les histoires. Fred Duval et Thierry Gioux avec leur BD Hauteville-House, jouent ce jeu autour de Victor Hugo ; Alan Moore et Kevin O’Neill vont encore plus loin.

Véritable chaînon manquant entre littérature et cinéma, La Ligue des Gentlemen Extraordinaires est un coup de génie qui mérite d’être (re)découvert. Pour se faire une idée, le film homonyme de Stephen Norrington ne suffit pas et donne une vision très approximative de l’univers bâti par Moore. Les quatre tomes de la série maîtresse nous racontent comment M, le patron des services secrets, recrute Mina Murray et le capitaine Nemo. Ma phrase n’est pas terminée que déjà nombre d’entre vous réagissent, à juste titre.

La Ligue T1Avant de vous embarquer à votre tour aux côtés de ce groupe de choc, passez en revue les co-équipiers :

  • • M, ce n’est pas notre Mathieu Chedid national, c’est bien celui qui commande le plus célèbre des agents secrets (dont je tairai son nom afin de ne pas nuire à sa couverture).
  • • Mina Murray n’est autre que l’héroïne de Bram Stoker, épouse de Jonathan Harker mais surtout « fiancée de Dracula ». Sa présence, ainsi que son éternel foulard autour du cou, dessine en creux celle du plus célèbre des vampires, incarné au cinéma par Bela Lugosi, Christopher Lee, Klaus Kinski, Gary Oldman… Seule femme du groupe, elle apporte un mélange de douceur et de fermeté, d’intelligence et de sensibilité.
  • • Le Capitaine Nemo, sans rapport avec le poisson clown, a ici le turban de son Inde natale. Misanthrope, comme l’indique son nom (« nemo » signifie « personne » en latin), et surtout  « misanglais », il digère mal l’impérialisme du Commonwealth. Malgré cela, il apporte le soutien de son submersible de combat, le Nautilus, dont la troublante ressemblance avec un calamar géant explique sans doute de nombreuses légendes maritimes. Les studios Disney auront refusé l’amalgame entre la bête et la machine dans leur version de « 20000 Lieues sous les mers » de Jules Verne.
  • • Allan Quatermain quitte un temps les mines du roi Salomon du romancier Henry Haggard et les contrées sauvages et exotiques pour défier les dangers urbains de Londres. Plus vieux que Richard Chamberlain, la patine de l’âge lui donne aussi le privilège du sang-froid et de l’expérience. Ne serait-il pas le grand-père d’Indiana Jones ?
  • La Ligue T3• Le calme Docteur Henry Jekyll partage le rôle avec le sauvage Mr Edward Hyde. Sous la plume de Robert Louis Stevenson, l’auteur de « L’Île au trésor », la description de cette double personnalité est devenue un modèle autant en psychanalyse qu’en dérivés audio-visuels. Hyde, la partie cachée, est une masse brute, violente, grossière et dangereuse. Il rappelle ainsi que Hulk, le géant vert des comics est son fils naturel. Il ne respecte rien de ce qui fait la « bonne » société victorienne ; pour bien s’en rendre compte, il n’y a qu’à voir le sort qu’il réserve à un traître dans le tome 4. Sa force démesurée constitue un atout majeur.
  • • Hawley Griffin, l’insaisissable homme invisible créé par H. G. Wells complète l’ensemble. Il n’a pas servi de modèle au héros de la série télé des années 70, il est fait dans le même moule que le personnage original, immortalisé par le film de James Whale. Derrière ses bandelettes de momie et ses lunettes de soleil, il recèle un esprit retors qui convient parfaitement dans le monde de l’espionnage et du mensonge.

Cette équipe réunie pour des missions impossibles a pour objectif d’évoluer dans un monde passé aux allures de futur. Un parfum de steampunk règne sur les aventures policières. Ici le rétrofuturisme qui sert de toile de fond n’empêche pas, mais au contraire autorise toutes les audaces narratives. Une excellente façon d’amplifier l’action. Ce ne sera pourtant jamais au détriment de l’histoire. Par certains aspects, les multiples références qui jalonnent le scénario font presque de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires un récit pour initiés. Tel nom, tel vignette, tel personnage apparaît rarement de façon innocente. C’est un clin d’œil prêt à révéler un monde entier, avec son histoire, ses références, ses influences…

La Ligue T4Ainsi, on croise sur une île le Docteur Moreau (oncle du célèbre peintre symboliste, bien sûr !) qui se livre à des expériences d’hybridation entre humains et animaux. Ailleurs, on aperçoit un crapaud en voiture, allusion amusante au roman de fantasy animalière « Le Vent dans les Saules » de Kenneth Grahame. Plus loin, les tripodes venus de Mars viennent apporter la guerre des mondes et sèment la désolation sur Londres. La matière rouge qu’ils déposent sur la Tamise laissera des traces jusque chez Spielberg.

Vous l’aurez compris, Alan Moore se place dans la lignée des grands auteurs grâce à qui notre imaginaire s’est construit. Ces histoires ont fini par appartenir à tout le monde ; tombées ou non dans le domaine public, cuisinées à toutes les sauces, elles en deviennent parfois insipides. On pourrait donc s’interroger sur l’intérêt de produire des crossovers improbables. Les réécrire de cette étrange façon, c’est une manière de mettre en valeur leurs points communs, leurs caractéristiques, leur mode de fonctionnement, de rappeler le contexte historique, culturel et littéraire qui les a vues naître. Cela permet aussi de les réactiver ou de les rénover sans les trahir.

Ce jeu de reprise, entre rappel et renouvellement, n’a sans doute pas d’autre but que de confirmer le talent de leurs créateurs, des esprits visionnaires capables de créer des types et des genres universels. Pour étancher notre soif d’aventures, c’est à ces sources que nous nous abreuvons encore.

La ligue des gentlemen extraordinaires (éditions USA, 4 volumes, une intégrale, plusieurs hors-séries)

 


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