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In Sangre Veritas [CINÉMA]

In Sangre Veritas

En 2014, l’univers a fait s’aligner les planètes pour que du sang de qualité, millésimé même, se forme dans nos veines et fasse sortir les vrais vampires de leur crypte. Mais personne ne s’en est rendu compte, ah ça non ! Alors oui, il y a eu l’ultra-beau, l’ultra-nominé, Only lovers left alive et le non moins méritant A girl walks home alone at night… Mais quid des perles indés : What we do in the shadows et Summer of blood ? Hein ?

 

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De l’Emo-Gothique au Baroque’n’roll

Le type longiligne au teint blafard et aux veines asséchées par une hollywoodisation à outrance commençait à trouver le temps long, et ce n’est pas le très plastiquement correct Byzantium qui aura réussi à sustenter sa faim. Non, il aura fallu attendre 2014 pour qu’Only lovers left alive stoppe l’hémorragie du film « emo » sans-globine, et le carnage culturel perpétré par les franchises Twilight et Underworld.

Entre nous, qui a vraiment cru au mort vivant qui adorait exhiber son corps oint de lotion et rehaussé de cuir, quitte à griller son immortalité aux yeux de tous ? Pas tonton Jarmusch en tout cas, pour qui le vampire est en lévitation permanente car inscrit dans une fuite vers l’avant, en quête d’un semblable qui l’aidera à tuer le temps. Chez lui, les vampires sont des jumeaux qui tendent l’un vers l’autre, deux gouttes identiques de Jack Daniel’s qu’on aurait sciemment décanté sur un disque vinyle infini serpentant inlassablement jusqu’à leur réunification, mais sans se hâter, les sillons feront le reste.

Les dents pendaient aussi chez les indés

what-we-do-in-the-shadowsLe regain d’intérêt des « auteurs » pour le film de vampire aurait pu s’arrêter là, pourtant, alors que Jarmusch tournait à Detroit ou Tanger, et qu’Ana Lily Amirpour faisait des pieds de nez au gouvernement iranien en inventant Bad City, du côté de Brooklyn et de Wellington (NZ), d’autres petits malins avaient entrepris de dépoussiérer les crucifix.

Parmi eux, Taika Waititi et Jemaine Clement (membre du duo musical Flight of the Conchords), deux acteurs-réalisateurs habitués de la comédie écrite comme il faut (Eagle vs shark). Leur dernier méfait se nomme What we do in the shadows et c’est un monument de drôlerie, tant sur la forme que sur le fond. Il s’agit d’un documentaire parodique (aux States on dit « mockumentary ») qui suit le quotidien d’un groupe de co-locataires vampires qui ont du mal à se faire au monde moderne. Jusque-là on est assez proche du dernier Jarmusch, d’autant que la musique du Black Ox Orkestar (faction yiddish de Silver Mount Zion et Godspeed You ! Black Emperor) qui ponctue les scènes sans paroles, nous berce avec des « bottle-necks » aux accents orientaux que ne renierait pas Jozef Van Wissem et Jarmusch himself (tous deux membres de Squrl, derrière la B.O d’Only lovers left alive). Le travail esthétique sur le film est aussi conséquent d’un point de visuel. Il suffit de s’arrêter sur les détails des décors, costumes et autres icônes expliquant comment les personnages ont été mordus, pour se rendre compte que les gars ont bien potassé le sujet. Cet aller-retour permanent entre la tradition ultra-codifiée des vampires et comment ils peinent à imposer leurs coutumes à la société actuelle donne lieu à des situations assez cocasses du genre : comment rentrer en boîte de nuit alors que l’on ne peut pas pénétrer dans un bâtiment sans y être invité ? Ou alors comment concilier sa passion pour la torture quand on veut favoriser le lien social ? Les scènes hilarantes se succèdent sans se ressembler et le ressort comique qui joue sur la dichotomie entre les traditions vampiriques et les mœurs castratrices du monde moderne ne s’essouffle jamais. Quand en plus, en trame de fond se dessine une réflexion sur le rejet de l’autre et le besoin de reconnaissance -vous êtes-vous déjà demandé ce que cela faisait d’être un loup-garou « alpha » dont chaque vanne fait rire, plus par devoir que par amitié ? On ne peut sortir du visionnage qu’avec un sourire et la satisfaction d’avoir déniché une nouvelle référence en matière de comédie.

summer-of-bloodEt puis on tombe sur Summer of blood (encore) une comédie avec (encore) des vampires. Bon, ici on est dans un autre registre. Il faut déjà se figurer Onur Tukel, figure du stand up new-yorkais mais aussi réalisateur et acteur principal du film, sorte de fils caché de Woody Allen et Arish Khan (chanteur haut en couleurs du merveilleux groupe King Khan & The Shrines). Une fois que c’est fait, on peut appréhender l’histoire du film, celle d’un cynique dépressif qui a tout, mais ne peut s’empêcher de vouloir plus. Jusqu’au jour où malgré lui il trouve le Prozac ultime, à savoir être « converti » en vampire, avec ce tout que cela engendre d’effets secondaires…

Sans trop révéler l’histoire, qui s’apprécie vraiment au détour de chaque dialogue improvisé dans l’incisive verve new-yorkaise, on peut d’ores et déjà noter que le film, sous ses faux airs de stand up suivi caméra à l’épaule, est un bel hommage au cinéma gore des 70’s : dès que le sang peut couler, gicler, éclabousser… on le filme. De plus, alors que la photo se veut volontairement un peu brouillonne dans les scènes de tête-à-tête, elle se révèle grandiose lorsque qu’elle magnifie les loupiotes de l’Hudson Bridge qui éclairent les SDF, les désignant proies d’office. À en croire certains effets d’ombres chassés par la lumière, on irait même jusqu’à se rappeler la Transylvanie fictive de Murnau, les graffitis sur les murs en plus, évidemment. On n’attendait pas beaucoup de ce Summer of blood, et pourtant, à bien des égards, il surprend. En effet, le personnage principal, Eric Sparrow (Onur Tukel), se servant du vampirisme comme du viagra qui l’aidera à (re)conquérir ces rencards ratés, pose la question des limites de l’homme seul face au monde. Doit-on devenir vampire pour avoir le courage de négocier son loyer à la fin mois, lorsqu’on est sans le sou ? Doit-on devenir vampire pour choisir de vivre sa vie différemment ? Il y a une certaine mélancolie dans la façon dont le héros choisit ses proies, chacune plus désespérée que la précédente. D’abord il les transforme par addiction, parce qu’il n’a pas le choix, puis petit à petit il se met à les bercer… Ou bien sont-ce elles qui le bercent ?

What we do in the shadows et Summer of Blood sont disponibles en import et en e-téléchargement

 


Franck Manguin

 


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